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Cinéaste avant tout

Odile Tremblay   3 octobre 2009  Cinéma
Le pamphlétaire et le polémiste ont pris tellement de place dans l'univers public de Pierre Falardeau que son oeuvre de cinéaste paraît presque occultée. Pourtant, aucun cinéaste québécois n'aura dénoncé avec autant de cohérence, au premier comme au second degrés, l'aliénation de sa société.

Son ami et interprète Luc Picard a joué dans les deux films les plus profondément politiques de Falardeau: Octobre, en 1994, sur la cellule felquiste qui maintenait Pierre Laporte en otage, et 15 février 1839, en 2001, abordant le dernier jour du patriote Chevalier de Lorimier avant sa pendaison pour sédition.

« Pierre était un élève, évoque Luc Picard. Il voulait tout savoir sur les métiers du cinéma, demandait: "Comment fais-tu pour aller chercher telle émotion?", intrigué, captivé, humble et généreux aussi. Son attitude nous inspirait confiance. Il fonctionnait à l'ancienne mode, sans regarder dans le moniteur, très intime avec ses comédiens, à l'instar d'un entraîneur de boxe. Cinéaste d'acteurs avant tout, roulant à l'instinct, concentré d'abord sur ses personnages dont il traquait la vérité, à l'écoute, découvrant son film au moment de le faire en s'ajustant. À mon avis, son intérêt politique découlait de sa passion pour l'humain, issue de sa formation d'anthropologue. »

Lui qui avait rédigé à l'université une thèse sur la lutte, il a livré en 1971 un premier court métrage vidéo, Continuons le combat, qui dénonce les rituels entourant ce sport. Mais c'est vraiment Pea Soup, mis au monde avec son ami Julien Poulin, sur l'aliénation des Québécois et la répression, qui lance sa carrière en 1978, suivi de Speak White, montage autour du fameux poème de la révolte de Michèle Lalonde.

Le succès populaire lui tomba dessus en 1981 grâce à son personnage d'Elvis Gratton. Julien Poulin en « mononcle » kitsch allait offrir aux fans de ce gros épais des répliques-cultes. Falardeau s'étonnait et s'attristait de voir tant de Québécois s'identifier au héros repoussoir. Si populaire, Elvis Gratton, qu'il le développa à travers deux nouveaux courts métrages. Et les trois films réunis font encore fureur dans les clubs vidéo. Davantage depuis le départ du cinéaste.

En 1989, Le Party, son premier long métrage, campé en prison, dans lequel Richard Desjardins entonnait une chanson particulièrement violente, a révélé chez Falardeau une vraie force de frappe. Plusieurs scènes, dont celle du strip-tease de Charlotte Laurier, ont marqué les esprits.

Le Steak, docufiction réalisée avec Manon Leriche sur le boxeur vieillissant Gaëtan Hart de retour dans l'arène, portait en 1992 ses couleurs de cinéaste combattant, sans imposer un angle particulièrement original au thème. Il fallut une vidéo pamphlétaire circulant sous le manteau en 1993, Le Temps des bouffons, riant des gros bonnets réunis au Beaver Club, pour le ramener sur le devant de la scène sous les rires du parterre.

On connaît la suite. À travers Octobre, en 1994, huis clos de felquistes troublés devant leur otage voué à la mort, scénarisé avec Francis Simard, qui vécut cette crise de l'intérieur en 1970, il donna le meilleur de lui-même: collé à la psychologie de ses ravisseurs, offrant une oeuvre de haute tension. Cet exploit, il le répétera en 2000 avec 15 février 1839, après une folle saga pour dégoter son financement. Situé en prison, comme Le Party, mais au XIXe siècle, avec la mort au bout et une cause politique à porter au gibet, ce film fut son plus maîtrisé et Luc Picard livra de Chevalier un vibrant portrait d'humanité.

Ses deux longs métrages ressuscitant Elvis Gratton, Miracle à Memphis (1999) et Le Retour d'Elvis Wong (2004), l'ont sali aux yeux de la critique par leur grossièreté de forme et de ton. Ce personnage, il l'utilisa alors comme une machine à récolter des sous. Si Falardeau avait su qu'il réalisait, avec son dernier Elvis envahi par la merde, un testament de cinéaste, il aurait sans doute changé de sujet....
 
 
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