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Entrevue avec le président du jury du Festival des films du monde, Jafar Panahi - Profil d'un cinéaste-combattant

Odile Tremblay   27 août 2009  Cinéma
Connu internationalement pour son film Le Ballon blanc, le cinéaste iranien Jafar Panahi ne tourne plus dans son pays, où ses projets sont refusés par les autorités.
Photo : Jacques Grenier
Connu internationalement pour son film Le Ballon blanc, le cinéaste iranien Jafar Panahi ne tourne plus dans son pays, où ses projets sont refusés par les autorités.
Le 33e Festival des films du monde (FFM) démarre aujourd'hui et le président de son jury, l'Iranien Jafar Panahi, grand cinéaste engagé dans un pays au coeur de sa tourmente électorale, entend s'exprimer au nom des siens.

Cela faisait bien deux ans que Jafar Panahi n'avait pas mis les pieds dans un festival étranger, mais il brûle de prendre le crachoir, ravi d'arriver au FFM. «Je veux être la voix de l'Iran dans le monde», profère-t-il. Le cinéaste iranien précise qu'aujourd'hui, il aura quelque chose à montrer: images des échauffourées? Message-surprise? Allez savoir!

Il apparaît à l'hôtel Hyatt de Montréal flanqué de son interprète, cause le farsi d'abondance, tout juste atterri de Téhéran. Dans la capitale iranienne, le cinéaste du Ballon blanc et du Cercle ne tourne plus. «De toute façon, on refuse mes projets.» Il a fait son service militaire au cours du conflit Iran-Irak et désirait réaliser un film sur le dernier jour de cette guerre. Sans succès.

La planète cinéma l'adopterait avec joie, mais il refuse de quitter son pays, déclare qu'aucun régime ne devrait jamais être théocratique et que le ver est dans la pomme du gouvernement. Alors patience!

Cet été, il manifeste dans les rues avec les opposants à la réélection du président Mahmoud Ahmadinejad, rencontre les familles de ceux qui sont tombés, prend des notes sur l'histoire en marche. Debout, avec son peuple.

Le 30 juillet dernier, aux côtés de sa femme, de sa fille, et de nombreux manifestants, il fut arrêté pour avoir participé à une cérémonie commémorant la mort de Neda Agha-Soltan, victime des répressions policières postélectorales. «Toute la population s'est manifestée contre l'insulte qui lui fut faite, évoque-t-il. Elle ne peut tolérer cette élection truquée. Nous sommes nombreux, nous vaincrons. Et n'allez pas croire que le mouvement s'essouffle, comme certains le laissent croire. Le recul est artificiel, stratégique. On cherche d'autres chemins. Dans un mois, les étudiants reprendront le flambeau à travers les écoles et les universités. Nous nous ajustons. Les jeunes constituent une force extraordinaire et leurs images de la répression sont retransmises partout.»

Jafar Panahi est une influente figure de la nouvelle vague iranienne collée au docu-fiction. D'abord documentariste, il fut assistant directeur du grand Abbas Kiarostami pour Au travers des oliviers (1994), qui posait un regard lyrique sur la mémoire et le cinéma. Ce même Kiarostami coscénarisa avec lui Le Ballon blanc, une oeuvre bouleversante, couronnée en 1995 de la Caméra d'or à Cannes. Panahi y gagna une notoriété internationale. Qui a oublié le visage buté et adorable de la petite Razieh, rêvant d'un poisson rouge?

Courageux cinéaste, il ne s'est jamais autocensuré. Jusqu'à maintenant, il a contourné le système, présentant aux censeurs des synopsis étrangers à ses vrais projets de films. «Les difficultés sont partout et à toutes les étapes du parcours», résume-t-il. Le cinéma iranien qui refuse de s'agenouiller est un parcours du combattant.

Son extraordinaire Le Cercle, vrai plaidoyer pour l'émancipation de la femme iranienne et oeuvre de haute voltige stylistique, lauréat du Lion d'or de Venise en 2000, fut interdit dans son pays. Tout comme Sang et Or (2003), prix du jury à un Certain regard au Festival de Cannes, mettant en scène des humiliés et des offensés. Depuis Offside (Ours d'Argent à Berlin en 2006) sur la passion du football vécue au féminin sous la répression, il n'a pas tourné.

Contrairement à Abbas Kiarostami, son mentor, Panahi se révèle davantage un cinéaste-journaliste qu'un philosophe-cinéaste. Vrai chantre de l'urbanité, par surcroît. Ses oeuvres, il les a ancrées à Téhéran, dans le macadam, traquant les iniquités, l'humanité tapie partout, usant de métaphores, démontrant comment l'être humain peut briser le cercle dans lequel le confinent les entraves de sa condition, en reconquête de dignité. Pour Le Cercle, la caméra tourne autour de ses personnages rêvant pour eux, pour elles surtout, d'une échappatoire. Sous toutes les latitudes, rares sont les cinéastes masculins à s'être autant penchés sur la condition féminine. Dans son pays de voile, il fait figure de maquisard.

«Si le cinéma iranien est moins présent depuis quelques années sur la scène internationale, c'est à cause du régime, précise Jafar Panahi. La plupart des cinéastes ont cessé de tourner. Mais plusieurs le font sous le manteau.» Lui aussi s'y mettra bientôt.

Sans cesse primé dans les grands rendez-vous de films internationaux, Panahi sait bien que son statut lui confère une sorte d'immunité, toujours menacée toutefois. «Au retour des festivals, je subis des interrogatoires pour avoir parlé à des journalistes. Peu importe. Je veux justement parler.»
 
 
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