Cinéma - Le repos du cinéaste nomade
Evan Rachel Wood et Larry David dans Whatever Works, le nouveau film de Woody Allen
Whatever Works, le nouveau film de Woody Allen, ramène le cinéaste dans son New York habituel après une parenthèse européenne.
Non seulement Woody Allen rentre-t-il à la maison dans Whatever Works, son premier film new-yorkais après une parenthèse européenne dont le sommet fut sans conteste Match Point, mais il signe sa comédie la plus grinçante depuis Hollywood Ending, une charge délicieuse contre le cinéma tel que pratiqué à Los Angeles. On peut même pointer ici et là des situations, voire des répliques, qui évoquent pratiquement l'ensemble de son oeuvre: d'Annie Hall à Bullets over Broadway en passant par Hannah and Her Sisters et Broadway Danny Rose, le parcours ressemble à un vaste sentier balisé, à une promenade familière dans un univers dont les repères semblent immuables (parcs verdoyants, appartements spacieux, cafés sympas, etc.). Tout comme vous sans doute, j'aimerais bien vivre dans un film de Woody Allen.
Par contre, il faut souffrir d'un masochisme profond pour vouloir partager le quotidien de Boris Yellnikoff (Larry David), un universitaire à la retraite qui semble avoir tout raté, dont sa dernière tentative de suicide. Sa misanthropie ne connaît aucune limite, et en cela elle rejoint parfaitement celle du cinéaste, qui ne fait même pas semblant de se cacher derrière ce grossier personnage qui insulte autant des bambins à qui il enseigne les subtilités du jeu d'échecs que ses amis, habitués à ses sarcasmes.
Cette carapace va peu à peu se fissurer au contact de Melody (Evan Rachel Wood, belle et gracieuse), une jeune fugueuse originaire du Mississippi et venue à New York pour s'éloigner de l'emprise de ses parents, des catholiques zélés. Son ignorance ressemble beaucoup à celle de Mira Sorvino dans Mighty Aphrodite et, tout comme elle, Melody saura conquérir les coeurs, surtout celui de ce vieux grincheux, d'abord en s'incrustant chez lui et plus tard avec la bague au doigt. Or, pour notre plus grand bonheur, voilà que débarque sa mère (Patricia Clarkson, d'une drôlerie comparable à celle de la grande Dianne Wiest), vite transformée en artiste libérée, et libertaire, jetant dans les bras de sa fille un bellâtre anglais (Henry Cavill) pour l'éloigner d'un beau-fils plus vieux qu'elle, et surtout plus détestable.
L'humour chez Woody Allen se décline parfois dans un burlesque débridé (Scoop), mais tire surtout sa force dans cette joyeuse enfilade de dialogues percutants, de répliques ironiques et de monologues dignes tout autant d'un exposé scientifique que du délire d'un illuminé lettré. Whatever Works appartient à cette seconde catégorie, se moulant à la personnalité abrasive de Larry David, un des créateurs de la sitcom Seinfeld, dont le jeu n'est en rien remarquable mais pourvu de ce détachement qui rend son personnage tout à la fois imposant, corrosif et aux limites du vraisemblable — et pas seulement lorsqu'il s'adresse directement à la caméra, au grand désarroi de son entourage.
Loin des lumières chatoyantes de Vicky Cristina Barcelona ou de l'esthétique raffinée de Radio Days, Whatever Works affiche une simplicité visuelle qui s'explique en partie par le caractère quelque peu suranné du scénario, qui traînait depuis longtemps dans les tiroirs de son auteur. D'où l'impression d'assister non seulement au retour de Woody Allen à New York, mais à l'esprit d'une époque où le brillant rédacteur de gags pour la télévision cédait peu à peu sa place au cinéaste. Même s'il s'agit d'un film mineur, il est traversé de part en part par la finesse d'esprit d'un artiste qui, cinématographiquement parlant, a décidé de s'appuyer d'abord sur son savoir-faire. Si tous les cinéastes au repos pouvaient être aussi inspirés...
****
Whatever Works
Réalisation et scénario: Woody Allen. Avec Larry David, Evan Rachel Wood, Patricia Clarkson, Ed Begley Jr., Henry Cavill. Image: Harry Savides. Montage: Alisa Lepselter. États-Unis-France, 2009, 92 min.
Non seulement Woody Allen rentre-t-il à la maison dans Whatever Works, son premier film new-yorkais après une parenthèse européenne dont le sommet fut sans conteste Match Point, mais il signe sa comédie la plus grinçante depuis Hollywood Ending, une charge délicieuse contre le cinéma tel que pratiqué à Los Angeles. On peut même pointer ici et là des situations, voire des répliques, qui évoquent pratiquement l'ensemble de son oeuvre: d'Annie Hall à Bullets over Broadway en passant par Hannah and Her Sisters et Broadway Danny Rose, le parcours ressemble à un vaste sentier balisé, à une promenade familière dans un univers dont les repères semblent immuables (parcs verdoyants, appartements spacieux, cafés sympas, etc.). Tout comme vous sans doute, j'aimerais bien vivre dans un film de Woody Allen.
Par contre, il faut souffrir d'un masochisme profond pour vouloir partager le quotidien de Boris Yellnikoff (Larry David), un universitaire à la retraite qui semble avoir tout raté, dont sa dernière tentative de suicide. Sa misanthropie ne connaît aucune limite, et en cela elle rejoint parfaitement celle du cinéaste, qui ne fait même pas semblant de se cacher derrière ce grossier personnage qui insulte autant des bambins à qui il enseigne les subtilités du jeu d'échecs que ses amis, habitués à ses sarcasmes.
Cette carapace va peu à peu se fissurer au contact de Melody (Evan Rachel Wood, belle et gracieuse), une jeune fugueuse originaire du Mississippi et venue à New York pour s'éloigner de l'emprise de ses parents, des catholiques zélés. Son ignorance ressemble beaucoup à celle de Mira Sorvino dans Mighty Aphrodite et, tout comme elle, Melody saura conquérir les coeurs, surtout celui de ce vieux grincheux, d'abord en s'incrustant chez lui et plus tard avec la bague au doigt. Or, pour notre plus grand bonheur, voilà que débarque sa mère (Patricia Clarkson, d'une drôlerie comparable à celle de la grande Dianne Wiest), vite transformée en artiste libérée, et libertaire, jetant dans les bras de sa fille un bellâtre anglais (Henry Cavill) pour l'éloigner d'un beau-fils plus vieux qu'elle, et surtout plus détestable.
L'humour chez Woody Allen se décline parfois dans un burlesque débridé (Scoop), mais tire surtout sa force dans cette joyeuse enfilade de dialogues percutants, de répliques ironiques et de monologues dignes tout autant d'un exposé scientifique que du délire d'un illuminé lettré. Whatever Works appartient à cette seconde catégorie, se moulant à la personnalité abrasive de Larry David, un des créateurs de la sitcom Seinfeld, dont le jeu n'est en rien remarquable mais pourvu de ce détachement qui rend son personnage tout à la fois imposant, corrosif et aux limites du vraisemblable — et pas seulement lorsqu'il s'adresse directement à la caméra, au grand désarroi de son entourage.
Loin des lumières chatoyantes de Vicky Cristina Barcelona ou de l'esthétique raffinée de Radio Days, Whatever Works affiche une simplicité visuelle qui s'explique en partie par le caractère quelque peu suranné du scénario, qui traînait depuis longtemps dans les tiroirs de son auteur. D'où l'impression d'assister non seulement au retour de Woody Allen à New York, mais à l'esprit d'une époque où le brillant rédacteur de gags pour la télévision cédait peu à peu sa place au cinéaste. Même s'il s'agit d'un film mineur, il est traversé de part en part par la finesse d'esprit d'un artiste qui, cinématographiquement parlant, a décidé de s'appuyer d'abord sur son savoir-faire. Si tous les cinéastes au repos pouvaient être aussi inspirés...
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Whatever Works
Réalisation et scénario: Woody Allen. Avec Larry David, Evan Rachel Wood, Patricia Clarkson, Ed Begley Jr., Henry Cavill. Image: Harry Savides. Montage: Alisa Lepselter. États-Unis-France, 2009, 92 min.
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