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Une voix de bruit et de fureur

Martin Bilodeau   6 juin 2009  Cinéma
Accrochage sur le front domestique dans J’ai tué ma mère: Chantale (Anne Dorval) et son fils Hubert (Xavier Dolan) se font face à table.
Accrochage sur le front domestique dans J’ai tué ma mère: Chantale (Anne Dorval) et son fils Hubert (Xavier Dolan) se font face à table.
J'ai beaucoup exercé ma mémoire cette semaine afin de trouver dans le cinéma québécois un personnage de mère aussi fort et présent au centre de l'image que celui interprété par Anne Dorval dans J'ai tué ma mère. J'ai dû remonter à Marie Tifo dans Les Bons Débarras. Mère célibataire, elle aussi. D'un enfant sauvage, là encore. Dans une cinématographie si obsessivement centrée sur les pères, Tifo sortait du cadre et reste burinée dans nos mémoires. Aujourd'hui, Dorval prend le même chemin, à la faveur de ce premier long métrage de bruit et de fureur que n'aurait pas renié Jean-Claude Brisseau (pour ses thèmes) ou Mike Leigh (pour sa peinture sociale), mais qui se réclame davantage, par sa facture, de la Nouvelle Vague.

Certains films portent une signature. Pas celui-ci. D'autres font entendre une voix. C'est bien de cela qu'il s'agit. Et pas uniquement parce que Dolan y campe le personnage principal et que le récit s'inspire de sa propre histoire. Dans la manière directe de raconter, d'interpeller le spectateur et de l'inclure dans son expérience, Dolan prouve qu'il est un vrai réalisateur de cinéma, avec une grammaire improvisée et empruntée, jeunesse oblige (il avait 19 ans lors du tournage), mais qui ne demande qu'à s'affiner, à se personnaliser, à se focaliser.

Hubert, 16 ans (Dolan), et sa mère Chantale (Dorval), qui l'a élevé seule, sont à couteaux tirés. Lui, chat sauvage toutes griffes dehors, lance l'assaut presque quotidiennement sur cette perruche en teflon qu'il trouve commune et inconséquente. Le récit, émaillé de savoureuses chicanes mère-fils, se déroule sur une année scolaire, que Hubert amorcera dans son école publique habituelle, auprès de son meilleur ami et amant (François Arnaud), et poursuivra dans un pensionnat où sa mère, avec l'aide du père absent du garçon, l'aura fait admettre. Au gré de circonstances et de rencontres, c'est le récit d'un épanouissement que le jeune auteur et acteur raconte ici, en se prenant plus souvent pour cible que pour victime. De fait, le spectateur se rangera plus naturellement à la cause de sa victime à lui, sa mère, rendue plus vraie que nature par la performance nuancée et extrêmement habile d'Anne Dorval.

Cela dit, le plus bel exploit du cinéaste — excellent directeur d'acteurs au demeurant — vient du fait que la modestie économique de sa production à compte d'auteur ne devient jamais un handicap pour son film: plans moyens frontaux sur le champ de bataille domestique (la mère et le fils à table, le plus souvent), gros plans décentrés où les acteurs se cognent le nez sur le cadre, ralentis «fatalisants» à la Wong Kar-wai, Dolan fait parler ses plans. Du reste, il a la parole facile et possède une oreille musicale remarquable pour les dialogues. Une voix, une oreille, il n'a manqué au cinéaste que le temps d'écrire, ou plutôt de réécrire. Quelques redites et baisses de régime se font remarquer. Deux ou trois scènes fortes, qui auraient accentué l'arc dramatique du film et donné un peu plus d'horizon au récit, manquent à l'appel. Où nous conduit cette histoire? La question nous turlupine et la réponse n'est pas pleinement satisfaisante. En revanche, elle est honnête et cohérente, et si elle ne donne pas un sens inédit à ce qu'on vient de voir, elle ne le dénature pas non plus.

***

Collaborateur du Devoir

***

J'ai tué ma mère

Écrit et réalisé par Xavier Dolan. Avec Xavier Dolan, Anne Dorval, Suzanne Clément, François Arnaud, Patricia Tulasne, Monique Spaziani. Image: Stéphanie Weber-Biron. Montage: Hélène Girard. Musique: Nicholas S. L'Herbier. Québec, 2009, 100 minutes.
 
 
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