62e Festival de Cannes - Injustes huées pour Lars von Trier
«J'ai déjà été mal traité par la presse. J'aime ça.»
Photo : Agence Reuters
Le cinéaste danois Lars von Trier en compagnie de Charlotte Gainsbourg, lors de la projection de son film Antichrist.
Cannes — Le beau temps est revenu, l'air est doux, les badauds ont profité de la Croisette et de ses spectacles. Le tapis rouge rameute Johnny Hallyday et Sophie Marceau. Un tableau idyllique. Ah! Ah! Pas pour Lars von Trier qui, après s'être tapé trois jours motorisés du Danemark à la Côte d'Azur — peur de l'avion oblige! —, a reçu son poids de tomates de journalistes déchaînés, des Américains surtout. Son Antichrist, mêlant le cinéma d'horreur à une plongée freudienne dans l'inconscient d'un couple, hué en visionnement de presse, essuya l'hostilité de la meute (du genre: «Vous devez vous justifier d'avoir fait ça! Expliquez-vous. Et que ça saute!»).
En fait, le grand cinéaste danois carbure à la controverse: «J'ai déjà été mal traité par la presse. J'aime ça.» C'est un bon début de discussion — même si tout ce tohu-bohu ébranle son homme. Pince-sans-rire, il précise être le plus grand cinéaste du monde et attend qu'un imbécile le prenne au mot, avant d'expliquer vraiment son propos: «Antichrist est un rêve mis dans un film.»
Il l'a tourné en pleine dépression nerveuse, en Allemagne. Des scènes sexuelles crues, des sévices extrêmes ont effrayé les bonnes âmes. Nous voici en pleine plongée psychanalytique du mâle qui craint la castration. Willem Dafoe joue le thérapeute qui manipule son épouse endeuillée, laquelle lui fera subir les pires outrages (Charlotte Gainsbourg, furieusement inquiétante). C'est débridé, excessif, impressionnant.
Dédié à Tarkovski, son cinéaste préféré, influencé par Bergman, Antichrist constitue une oeuvre-choc, provocante, par-delà ses orgies de symboles. Les corps, les lianes, tout crie et murmure, comme dans des tableaux de Bosch. Qu'après avoir exploré bien des genres, le cinéaste danois se lance dans l'horreur n'est pas pour étonner. Qu'il ait fait ce film en état second non plus, tant son l'inspiration lui vient de ses névroses. Le cinéaste pénètre l'inconscient, en situant une grande partie de l'action dans une forêt, avec des images souvent en noir et blanc. Certains plans sont magnifiques: l'étreinte du couple devant un arbre où des mains enlacent les branches, d'autres à peine soutenables de torture conjugale. Von Trier confère à la femme une dimension diabolique quasi médiévale, antiféministe, mais d'un humour noir qui en décale la charge.
***
Et Le Ken Loach? Une comédie charmante. Pas dans le registre habituel du noir cinéaste social britannique, palmé d'or en 2006 pour Le vent se lève. Mais à travers l'ode à l'amitié, à la solidarité, on retrouve sa signature. Looking for Eric repose sur un projet fou; mettre en scène un grand-père paumé, postier dépressif à Manchester (Steve Evets) en l'alliant à l'idole du football Éric Cantona, dont il est fan. Sorti du poster de sa chambre, le grand sportif va le conseiller, pour l'aider à reconquérir son ex-femme, et vaincre les gangsters qui menacent un de ses beaux-fils. C'est drôle, tendre, rebondissant (une scène où les fans de Cantona affrontent les bandits en arborant le masque de leur idole est vraiment chouette). Cantona n'est pas un acteur et montre ses limites. Loach ne livre pas un film majeur, mais quel plat délicieux!
***
Deux jours sans publier. Voici à tout le moins un survol des autres films en compétition du week-end.
Il serait étonnant qu'un jury accorde deux années de suite la Palme d'or à la France. N'empêche... Un prophète de Jacques Audiard, film le mieux accueilli jusqu'ici, est aussi le plus maîtrisé du cinéaste de De battre mon coeur s'est arrêté. Une oeuvre noire de gangsters, où la prison se fait métaphore de la société. Le nouveau venu Tahar Rahim incarne avec brio Malik, un jeune détenu illettré très vert, qui apprend à devenir caïd, en s'inféodant d'abord au redoutable clan corse, dirigé par César (Niels Arestrup, extraordinaire en vieux lion satanique). Le portrait réaliste, d'une violence extrême de la jungle carcérale où chacun mange l'autre pour ne pas être mangé, se double de scènes oniriques en taches fines. Une réalisation fluide, aux ingrédients bien dosés, un montage découpé au scalpel; ce film puissant, scorsesien quoique pleinement français, mérite de se hisser haut au palmarès.
France pour France, toute la presse nationale était en émoi dimanche. Johnny Hallyday, idole nationale, se faisait à l'écran père vengeur et assassin dans Vengeance, de Johnnie To, après avoir remplacé Delon au pied levé. L'ancienne idole des jeunes fut accueillie ici comme le Messie. Le populaire et prolifique cinéaste chinois Johnnie To revisite dans ce film le western spaghetti transplanté à Macao et à Hong Kong. Vengeance mêle les codes des genres sans se brancher. De bons acteurs chinois en gangsters, une caméra souvent forte ne réchappent pas son scénario invraisemblable. Johnny possède la gueule de l'emploi, mais joue faux, en mauvais anglais, aussi expressif qu'un masque. Certaines répliques font rire, tant elles semblent artificielles dans sa bouche. Et dire qu'il veut quitter la scène pour le cinéma...
En salles, cette année, place à la boucherie! L'art de démembrer une femme, après l'avoir violée, torturée, fut poussé à son paroxysme dans Kinatay du Philippin Brillante Mendoza. Ses images noires, à la caméra affolée, plongent dans leur thème sombre: un apprenti flic qui participe à une sinistre exécution pour de l'argent, à travers une voiture et une ville de cauchemar. Son langage cinématographique est cohérent dans ses abîmes où la lumière ne perce à peu près jamais, mais le propos du film s'enlise dans cet univers sans espoir.
En fait, le grand cinéaste danois carbure à la controverse: «J'ai déjà été mal traité par la presse. J'aime ça.» C'est un bon début de discussion — même si tout ce tohu-bohu ébranle son homme. Pince-sans-rire, il précise être le plus grand cinéaste du monde et attend qu'un imbécile le prenne au mot, avant d'expliquer vraiment son propos: «Antichrist est un rêve mis dans un film.»
Il l'a tourné en pleine dépression nerveuse, en Allemagne. Des scènes sexuelles crues, des sévices extrêmes ont effrayé les bonnes âmes. Nous voici en pleine plongée psychanalytique du mâle qui craint la castration. Willem Dafoe joue le thérapeute qui manipule son épouse endeuillée, laquelle lui fera subir les pires outrages (Charlotte Gainsbourg, furieusement inquiétante). C'est débridé, excessif, impressionnant.
Dédié à Tarkovski, son cinéaste préféré, influencé par Bergman, Antichrist constitue une oeuvre-choc, provocante, par-delà ses orgies de symboles. Les corps, les lianes, tout crie et murmure, comme dans des tableaux de Bosch. Qu'après avoir exploré bien des genres, le cinéaste danois se lance dans l'horreur n'est pas pour étonner. Qu'il ait fait ce film en état second non plus, tant son l'inspiration lui vient de ses névroses. Le cinéaste pénètre l'inconscient, en situant une grande partie de l'action dans une forêt, avec des images souvent en noir et blanc. Certains plans sont magnifiques: l'étreinte du couple devant un arbre où des mains enlacent les branches, d'autres à peine soutenables de torture conjugale. Von Trier confère à la femme une dimension diabolique quasi médiévale, antiféministe, mais d'un humour noir qui en décale la charge.
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Et Le Ken Loach? Une comédie charmante. Pas dans le registre habituel du noir cinéaste social britannique, palmé d'or en 2006 pour Le vent se lève. Mais à travers l'ode à l'amitié, à la solidarité, on retrouve sa signature. Looking for Eric repose sur un projet fou; mettre en scène un grand-père paumé, postier dépressif à Manchester (Steve Evets) en l'alliant à l'idole du football Éric Cantona, dont il est fan. Sorti du poster de sa chambre, le grand sportif va le conseiller, pour l'aider à reconquérir son ex-femme, et vaincre les gangsters qui menacent un de ses beaux-fils. C'est drôle, tendre, rebondissant (une scène où les fans de Cantona affrontent les bandits en arborant le masque de leur idole est vraiment chouette). Cantona n'est pas un acteur et montre ses limites. Loach ne livre pas un film majeur, mais quel plat délicieux!
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Deux jours sans publier. Voici à tout le moins un survol des autres films en compétition du week-end.
Il serait étonnant qu'un jury accorde deux années de suite la Palme d'or à la France. N'empêche... Un prophète de Jacques Audiard, film le mieux accueilli jusqu'ici, est aussi le plus maîtrisé du cinéaste de De battre mon coeur s'est arrêté. Une oeuvre noire de gangsters, où la prison se fait métaphore de la société. Le nouveau venu Tahar Rahim incarne avec brio Malik, un jeune détenu illettré très vert, qui apprend à devenir caïd, en s'inféodant d'abord au redoutable clan corse, dirigé par César (Niels Arestrup, extraordinaire en vieux lion satanique). Le portrait réaliste, d'une violence extrême de la jungle carcérale où chacun mange l'autre pour ne pas être mangé, se double de scènes oniriques en taches fines. Une réalisation fluide, aux ingrédients bien dosés, un montage découpé au scalpel; ce film puissant, scorsesien quoique pleinement français, mérite de se hisser haut au palmarès.
France pour France, toute la presse nationale était en émoi dimanche. Johnny Hallyday, idole nationale, se faisait à l'écran père vengeur et assassin dans Vengeance, de Johnnie To, après avoir remplacé Delon au pied levé. L'ancienne idole des jeunes fut accueillie ici comme le Messie. Le populaire et prolifique cinéaste chinois Johnnie To revisite dans ce film le western spaghetti transplanté à Macao et à Hong Kong. Vengeance mêle les codes des genres sans se brancher. De bons acteurs chinois en gangsters, une caméra souvent forte ne réchappent pas son scénario invraisemblable. Johnny possède la gueule de l'emploi, mais joue faux, en mauvais anglais, aussi expressif qu'un masque. Certaines répliques font rire, tant elles semblent artificielles dans sa bouche. Et dire qu'il veut quitter la scène pour le cinéma...
En salles, cette année, place à la boucherie! L'art de démembrer une femme, après l'avoir violée, torturée, fut poussé à son paroxysme dans Kinatay du Philippin Brillante Mendoza. Ses images noires, à la caméra affolée, plongent dans leur thème sombre: un apprenti flic qui participe à une sinistre exécution pour de l'argent, à travers une voiture et une ville de cauchemar. Son langage cinématographique est cohérent dans ses abîmes où la lumière ne perce à peu près jamais, mais le propos du film s'enlise dans cet univers sans espoir.
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