L'heure est à la prudence
À l'approche de l'ouverture jeudi prochain du Marché du film de Cannes, l'événement professionnel le plus couru dans le monde, l'industrie du cinéma se perd en conjectures au sujet des impacts visibles et invisibles de la crise économique qui secoue durement le secteur. Certains disent que le plancher a été atteint, que le meilleur est à venir. D'autres, à grand renfort de spécialistes et d'arguments tout aussi convaincants, prétendent le contraire.
Tous s'accordent cependant pour dire que l'heure est à la prudence. Concrètement, cela signifie que les films jugés «à risque», économiquement, auront du mal à trouver preneur auprès des distributeurs internationaux en quête de films pour leurs territoires. Pour les distributeurs de cinéma étranger, la crise (qui rend l'accès au crédit difficile sinon impossible pour certains) vient aggraver une situation déjà plombée par des conditions défavorables: la volatilité des devises, remarquée bien avant la chute des marchés boursiers; la résurgence des cinémas nationaux, qui rend les territoires moins accueillants pour les films venus d'ailleurs; les politiques d'acquisition resserrées des réseaux de télévision, en raison du morcellement du marché par la multiplication des chaînes; enfin, le piratage et le déclin des ventes de DVD.
Quiconque voudra acheter à Cannes le Polytechnique de Denis Villeneuve devra estimer avec circonspection son potentiel commercial et ses avenues de diffusion, s'assurer qu'une télé dans son pays peut vouloir en acquérir les droits, même s'il est tourné en noir et blanc, etc. Le film trouvera preneur, certainement. Mais dans un contexte de bonne santé économique, ses chances de diffusion à l'étranger seraient bien supérieures.
Le nouveau mot d'ordre des acheteurs et des vendeurs, écrivait Variety cette semaine, est «accessible». «Un film doit être facile à vendre au public et avoir une prémisse accrocheuse. Une grosse vedette et un cinéaste de renom ne suffisent plus», déclarait dans la foulée Carl Clifton, directeur général de The Works, une compagnie anglaise spécialisée dans la vente des droits de films venus de partout. Ce sont eux qui ont veillé aux destinées de Congorama sur la boule.
Charles Tremblay, p.-d.g. de la compagnie de distribution québécoise Métropole Films Distribution, soutient pour sa part que l'impact de la crise est encore difficilement quantifiable. «Il n'y a pas d'indicateurs suffisamment clairs pour nous permettre d'évaluer la période actuelle avec la même l'année dernière». La crise, dit-il, ne sera pas le facteur majeur de sa politique d'acquisition à Cannes. La fermeture d'Ex-Centris, par contre... «Certains types de films plus pointus risquent moins de trouver une place dans les salles. On ne sait pas encore si les clients d'Ex-Centris vont se distribuer dans les autres salles. En examinant les chiffres, on constate que le Beaubien n'a pas récupéré ce public», affirme celui qui se dit déçu de la performance au Parallèle des Trois Singes, de Nuri Bilge Ceylan, acquis à Cannes l'an dernier. L'achèterait-il cette année? «J'y penserais à deux fois», dit-il.
Pour Anick Poirier, vice-président des ventes à l'étranger chez Les Films Séville, le voyage à Cannes sera à l'enseigne du «business as usual». «On a reçu des offres avant l'ouverture du festival, ce qui est plutôt bon signe», dit celle qui vient de sceller la vente à l'Allemagne de Maman est chez le coiffeur, de Léa Pool, et qui veillera à Cannes aux destinées d'Amreeka, une coproduction États-Unis-Canada-Koweït sélectionnée à la Quinzaine.
Devant la perspective d'une réduction du nombre d'acheteurs à Cannes, et par conséquent d'un déclin des ventes, Annick Poirier se dit confiante. «Cannes est le plus gros événement en son genre. Personne ne peut se permettre de le rater. Je pense que les gens vont plutôt couper Berlin ou Toronto», dit-elle.
Aux États-Unis, où les ventes de films indépendants et d'auteur affichent déjà de sérieux signes de déclin, et où le volume d'affaires dépend de façon cruciale de la vente des films à l'étranger, on ne rit plus. Des compagnies ont déjà commencé à fermer leurs portes, le marché est en alerte et en repli, en quête néanmoins de films pas chers à produire et faciles à vendre qui leur permettront de traverser la crise, et qui seront terminés vraisemblablement lorsque l'économie aura retrouvé son teint de jeune fille. Bref, quand ça ira mieux (la réserve fédérale américaine annonce une reprise pour la fin de l'année), on mesurera sans doute mieux les impacts... de quand ça allait mal.
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Collaborateur du Devoir
Tous s'accordent cependant pour dire que l'heure est à la prudence. Concrètement, cela signifie que les films jugés «à risque», économiquement, auront du mal à trouver preneur auprès des distributeurs internationaux en quête de films pour leurs territoires. Pour les distributeurs de cinéma étranger, la crise (qui rend l'accès au crédit difficile sinon impossible pour certains) vient aggraver une situation déjà plombée par des conditions défavorables: la volatilité des devises, remarquée bien avant la chute des marchés boursiers; la résurgence des cinémas nationaux, qui rend les territoires moins accueillants pour les films venus d'ailleurs; les politiques d'acquisition resserrées des réseaux de télévision, en raison du morcellement du marché par la multiplication des chaînes; enfin, le piratage et le déclin des ventes de DVD.
Quiconque voudra acheter à Cannes le Polytechnique de Denis Villeneuve devra estimer avec circonspection son potentiel commercial et ses avenues de diffusion, s'assurer qu'une télé dans son pays peut vouloir en acquérir les droits, même s'il est tourné en noir et blanc, etc. Le film trouvera preneur, certainement. Mais dans un contexte de bonne santé économique, ses chances de diffusion à l'étranger seraient bien supérieures.
Le nouveau mot d'ordre des acheteurs et des vendeurs, écrivait Variety cette semaine, est «accessible». «Un film doit être facile à vendre au public et avoir une prémisse accrocheuse. Une grosse vedette et un cinéaste de renom ne suffisent plus», déclarait dans la foulée Carl Clifton, directeur général de The Works, une compagnie anglaise spécialisée dans la vente des droits de films venus de partout. Ce sont eux qui ont veillé aux destinées de Congorama sur la boule.
Charles Tremblay, p.-d.g. de la compagnie de distribution québécoise Métropole Films Distribution, soutient pour sa part que l'impact de la crise est encore difficilement quantifiable. «Il n'y a pas d'indicateurs suffisamment clairs pour nous permettre d'évaluer la période actuelle avec la même l'année dernière». La crise, dit-il, ne sera pas le facteur majeur de sa politique d'acquisition à Cannes. La fermeture d'Ex-Centris, par contre... «Certains types de films plus pointus risquent moins de trouver une place dans les salles. On ne sait pas encore si les clients d'Ex-Centris vont se distribuer dans les autres salles. En examinant les chiffres, on constate que le Beaubien n'a pas récupéré ce public», affirme celui qui se dit déçu de la performance au Parallèle des Trois Singes, de Nuri Bilge Ceylan, acquis à Cannes l'an dernier. L'achèterait-il cette année? «J'y penserais à deux fois», dit-il.
Pour Anick Poirier, vice-président des ventes à l'étranger chez Les Films Séville, le voyage à Cannes sera à l'enseigne du «business as usual». «On a reçu des offres avant l'ouverture du festival, ce qui est plutôt bon signe», dit celle qui vient de sceller la vente à l'Allemagne de Maman est chez le coiffeur, de Léa Pool, et qui veillera à Cannes aux destinées d'Amreeka, une coproduction États-Unis-Canada-Koweït sélectionnée à la Quinzaine.
Devant la perspective d'une réduction du nombre d'acheteurs à Cannes, et par conséquent d'un déclin des ventes, Annick Poirier se dit confiante. «Cannes est le plus gros événement en son genre. Personne ne peut se permettre de le rater. Je pense que les gens vont plutôt couper Berlin ou Toronto», dit-elle.
Aux États-Unis, où les ventes de films indépendants et d'auteur affichent déjà de sérieux signes de déclin, et où le volume d'affaires dépend de façon cruciale de la vente des films à l'étranger, on ne rit plus. Des compagnies ont déjà commencé à fermer leurs portes, le marché est en alerte et en repli, en quête néanmoins de films pas chers à produire et faciles à vendre qui leur permettront de traverser la crise, et qui seront terminés vraisemblablement lorsque l'économie aura retrouvé son teint de jeune fille. Bref, quand ça ira mieux (la réserve fédérale américaine annonce une reprise pour la fin de l'année), on mesurera sans doute mieux les impacts... de quand ça allait mal.
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