La Grande Noirceur qu'on n'avait pas vue venir...
Photo : Agence Reuters
Le ministre fédéral du Patrimoine, James Moore
On observe la terrible saignée à Radio-Canada avec une sensation de vertige. Car, par-delà les postes abolis et les tragiques conséquences sur la programmation, dans les régions, entre autres, si mal desservies, un contexte se profile derrière: la crise économique, avec son effet domino, vrai couperet culturel. Aussi la mutation des médias, alors que les nouvelles plateformes, Internet en gloire, sont appelées à modifier la structure même de l'information. Et ce très vite, sans analyse en amont. Demain, la télé se jouera essentiellement à la carte et les centres rassembleurs d'un réseau généraliste disparaîtront pour faire place à une fragmentation d'émissions et de nouvelles, avec de moins en moins de balises pour valider le fonds informatif.
Ajoutez les funestes orientations politiques du gouvernement conservateur, aveugle et sourd, ivre de formules à succès, qui sacrifie le contenu au profit du spectacle. Et sans doute Harper et Moore, son homme de main, carburent-ils à la vengeance en contribuant à affaiblir les réseaux d'État, tant la CBC que la SRC, toutes deux anti-Tories.
Dans un paysage en pareille mutation, il aurait fallu des leaders éclairés pour évaluer les conséquences de ces tremblements de terre en série, histoire de planifier l'avenir. Alors qu'à Ottawa, ces pantins sans culture dansent devant un gouffre, sans se préoccuper d'y entraîner leur peuple. On en vient à regretter sérieusement que le Québec n'ait pas fait l'indépendance au moment opportun — car en temps de crise économique, oubliez ça! Jamais le fédéral n'aura nui à ce point à nos besoins profonds, essentiels, comme société, en un temps de crise de valeurs, qui commandait un retour à la rigueur.
Jamais nous n'aurons autant éprouvé la honte (doublée d'une vraie terreur) d'être encore Canadiens.
Un cinéma à la croisée des chemins
Bon! Dimanche, place à la Soirée des Jutra. Le milieu du cinéma québécois vient festoyer, malgré les ratés du système des mises en nomination. Doit-on pour autant se péter les bretelles avec notre septième art? Oui et non. Ces trois dernières années, après des crus fastes, le public fut de moins en moins présent devant le grand écran des films maison. Et le paysage global envoie des signaux contradictoires.
Bien représentés ou pas aux Jutra cette année, des films comme Tout est parfait d'Yves-Christian Fournier et Ce qu'il faut pour vivre de Benoît Pilon honorent le cru 2008. Cette année, Polytechnique de Denis Villeneuve nous éblouissait par la qualité de sa réalisation. Ce qui n'empêche pas le septième art québécois d'osciller entre deux chaises. Peu de nos films peuvent s'exporter, faute de transcender leur réalité nationale.
Reste à reculer pour mieux voir...
L'autre soir, j'ai revu avec bonheur La Vie heureuse de Léopold Z de Gilles Carle, tiré du nouveau coffret hommage aux cinq films (voir autre texte en page E 9). Un bijou captant la modernité montante de 1965. Oh! le jeu de Guy L'Écuyer, la poésie et l'humour des scènes! Et je songeais aux conditions de tournage du film. À l'ONF, Carle avait détourné un projet de documentaire sur le déneigement pour le transformer en fiction. La création libre se frayait un chemin au milieu des obstacles.
Les grands films québécois des décennies suivantes, issus du giron documentaire de l'ONF, ont profité des nouvelles technologies de l'époque: caméra souple, pellicule soudain plus sensible, son intégré, pour enfanter le cinéma direct et sa bouffée d'air frais. Mais que de grands créateurs à leur barre!
Lors de la Révolution tranquille, un vent de libération soufflait sur le Québec. Les cinéastes possédaient une solide culture générale, arme essentielle de création. Tous poussaient à la même roue, en réinventant des lendemains qui chantent. Oui, ça déchante désormais. Mais un regard sur le cinéma québécois d'aujourd'hui montre une nouvelle révolution en cours. Par ici les caméras numériques qui réduisent les coûts de production! Ces oeuvres commencent tout juste à donner de bons fruits.
Le cinéma québécois, avec ses grands et ses mauvais coups, a du mal à trouver son identité. D'un côté, les institutions — surtout Téléfilm, moins audacieuse que la SODEC, et ça ira en empirant — vénèrent le veau d'or et épaulent d'abord les productions commerciales. De l'autre, un manque de bons scénaristes empêche bien des oeuvres indépendantes de trouver leur souffle. Dans notre société individualiste, l'effort collectif n'a plus cours, la culture de fond des cinéastes manque trop souvent à l'appel, et les bons films, isolés dans leur niche, demeurent le résultat de démarches individuelles.
D'excellents techniciens, on en a, et comment! Suffit de s'asseoir devant Grande Ourse de Patrice Sauvé pour s'incliner devant la qualité des effets spéciaux. Reste à trouver de meilleurs scénarios pour les porter...
Prenez les films tournés en HD à petit budget. «Cinq ou six d'entre eux par année héritent d'une sortie commerciale, explique Simon Beaudry de Cinéac, et en général sur un seul écran. Ces films ont souvent un intérêt expérimental, une caméra intéressante, mais devraient apprendre à mieux raconter une histoire pour séduire le public, créer l'événement, imposer le genre.» Vrai!
Quoique... Ces nouvelles technologies engendrent aussi des petits miracles. À l'ouest de Pluton, par exemple, au regard de jeunesse et de poésie, aurait été impossible à produire au coût de la pellicule. D'autres oeuvres à trois sous, vraiment méritoires, furent ici sabotées par une distribution famélique. Trois pelés et un tondu ont vu le remarquable Papa à la chasse aux lagopèdes de Robert Morin, diffusé par la petite porte. Misère! Il y a des stratégies de mise en marché qui se perdent...
Sauf que le vent commence à tourner pour les films en numérique. Je me souviens d'André Forcier, réalisé avec une caméra HD dans des conditions impossibles, forçait le mois dernier l'admiration et trouvait son public. C'était du Forcier, remarquez...
Sans doute le vrai renouveau du cinéma québécois — pour autant qu'un noyau substantiel de solides scénaristes s'impose — se fera-t-il de façon quasi artisanale, pour d'évidentes raisons économiques, en ces temps de récession. Afin de réagir aussi contre les visées commerciales d'Ottawa. Même chant qu'hier, en somme, dans cette nouvelle Grande Noirceur qu'on n'avait pas vue venir. Or la voici, pourtant!
***
otremblay@ledevoir.com
Ajoutez les funestes orientations politiques du gouvernement conservateur, aveugle et sourd, ivre de formules à succès, qui sacrifie le contenu au profit du spectacle. Et sans doute Harper et Moore, son homme de main, carburent-ils à la vengeance en contribuant à affaiblir les réseaux d'État, tant la CBC que la SRC, toutes deux anti-Tories.
Dans un paysage en pareille mutation, il aurait fallu des leaders éclairés pour évaluer les conséquences de ces tremblements de terre en série, histoire de planifier l'avenir. Alors qu'à Ottawa, ces pantins sans culture dansent devant un gouffre, sans se préoccuper d'y entraîner leur peuple. On en vient à regretter sérieusement que le Québec n'ait pas fait l'indépendance au moment opportun — car en temps de crise économique, oubliez ça! Jamais le fédéral n'aura nui à ce point à nos besoins profonds, essentiels, comme société, en un temps de crise de valeurs, qui commandait un retour à la rigueur.
Jamais nous n'aurons autant éprouvé la honte (doublée d'une vraie terreur) d'être encore Canadiens.
Un cinéma à la croisée des chemins
Bon! Dimanche, place à la Soirée des Jutra. Le milieu du cinéma québécois vient festoyer, malgré les ratés du système des mises en nomination. Doit-on pour autant se péter les bretelles avec notre septième art? Oui et non. Ces trois dernières années, après des crus fastes, le public fut de moins en moins présent devant le grand écran des films maison. Et le paysage global envoie des signaux contradictoires.
Bien représentés ou pas aux Jutra cette année, des films comme Tout est parfait d'Yves-Christian Fournier et Ce qu'il faut pour vivre de Benoît Pilon honorent le cru 2008. Cette année, Polytechnique de Denis Villeneuve nous éblouissait par la qualité de sa réalisation. Ce qui n'empêche pas le septième art québécois d'osciller entre deux chaises. Peu de nos films peuvent s'exporter, faute de transcender leur réalité nationale.
Reste à reculer pour mieux voir...
L'autre soir, j'ai revu avec bonheur La Vie heureuse de Léopold Z de Gilles Carle, tiré du nouveau coffret hommage aux cinq films (voir autre texte en page E 9). Un bijou captant la modernité montante de 1965. Oh! le jeu de Guy L'Écuyer, la poésie et l'humour des scènes! Et je songeais aux conditions de tournage du film. À l'ONF, Carle avait détourné un projet de documentaire sur le déneigement pour le transformer en fiction. La création libre se frayait un chemin au milieu des obstacles.
Les grands films québécois des décennies suivantes, issus du giron documentaire de l'ONF, ont profité des nouvelles technologies de l'époque: caméra souple, pellicule soudain plus sensible, son intégré, pour enfanter le cinéma direct et sa bouffée d'air frais. Mais que de grands créateurs à leur barre!
Lors de la Révolution tranquille, un vent de libération soufflait sur le Québec. Les cinéastes possédaient une solide culture générale, arme essentielle de création. Tous poussaient à la même roue, en réinventant des lendemains qui chantent. Oui, ça déchante désormais. Mais un regard sur le cinéma québécois d'aujourd'hui montre une nouvelle révolution en cours. Par ici les caméras numériques qui réduisent les coûts de production! Ces oeuvres commencent tout juste à donner de bons fruits.
Le cinéma québécois, avec ses grands et ses mauvais coups, a du mal à trouver son identité. D'un côté, les institutions — surtout Téléfilm, moins audacieuse que la SODEC, et ça ira en empirant — vénèrent le veau d'or et épaulent d'abord les productions commerciales. De l'autre, un manque de bons scénaristes empêche bien des oeuvres indépendantes de trouver leur souffle. Dans notre société individualiste, l'effort collectif n'a plus cours, la culture de fond des cinéastes manque trop souvent à l'appel, et les bons films, isolés dans leur niche, demeurent le résultat de démarches individuelles.
D'excellents techniciens, on en a, et comment! Suffit de s'asseoir devant Grande Ourse de Patrice Sauvé pour s'incliner devant la qualité des effets spéciaux. Reste à trouver de meilleurs scénarios pour les porter...
Prenez les films tournés en HD à petit budget. «Cinq ou six d'entre eux par année héritent d'une sortie commerciale, explique Simon Beaudry de Cinéac, et en général sur un seul écran. Ces films ont souvent un intérêt expérimental, une caméra intéressante, mais devraient apprendre à mieux raconter une histoire pour séduire le public, créer l'événement, imposer le genre.» Vrai!
Quoique... Ces nouvelles technologies engendrent aussi des petits miracles. À l'ouest de Pluton, par exemple, au regard de jeunesse et de poésie, aurait été impossible à produire au coût de la pellicule. D'autres oeuvres à trois sous, vraiment méritoires, furent ici sabotées par une distribution famélique. Trois pelés et un tondu ont vu le remarquable Papa à la chasse aux lagopèdes de Robert Morin, diffusé par la petite porte. Misère! Il y a des stratégies de mise en marché qui se perdent...
Sauf que le vent commence à tourner pour les films en numérique. Je me souviens d'André Forcier, réalisé avec une caméra HD dans des conditions impossibles, forçait le mois dernier l'admiration et trouvait son public. C'était du Forcier, remarquez...
Sans doute le vrai renouveau du cinéma québécois — pour autant qu'un noyau substantiel de solides scénaristes s'impose — se fera-t-il de façon quasi artisanale, pour d'évidentes raisons économiques, en ces temps de récession. Afin de réagir aussi contre les visées commerciales d'Ottawa. Même chant qu'hier, en somme, dans cette nouvelle Grande Noirceur qu'on n'avait pas vue venir. Or la voici, pourtant!
***
otremblay@ledevoir.com
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

