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Entrevue exclusive avec Isabelle Adjani - La prof pas «cool»

Loin d'Adèle H. et de Camille Claudel, la comédienne interprète une enseignante ordinaire dans un film-choc sur l'école

Christian Rioux   7 février 2009  Cinéma
Paris — Convenons d'une chose, il ne sera pas question dans cette entrevue du «retour d'Isabelle Adjani». Chaque fois que la comédienne fait un nouveau film, et elle en fait peu, la presse annonce en gros caractères son «retour». On doit donc en être au dixième «retour», à la scène comme à l'écran, de cette comédienne mythique qui a simplement choisi de ne pas négliger sa famille pour faire carrière. «Si j'ai l'impression que je suis indispensable pour un film, j'y vais. Mais c'est très rare», dit-elle. Il n'y a rien à ajouter.

S'il ne s'agit pas d'un «retour», il s'agit tout de même d'un rôle atypique pour cette ingénue qui a immortalisé les personnages tourmentés de la reine Margot, d'Adèle H. et de Camille Claudel. Ne cherchez pas de crinolines et de robes à froufrous dans le dernier film d'Isabelle Adjani, bizarrement intitulé La Journée de la jupe. Il n'est d'ailleurs pas facile de reconnaître les traits tirés de Sonia Bergerac chez celle qui rencontre la presse étrangère, dont Le Devoir en exclusivité canadienne, au chic bar de l'hôtel Meurice à Paris. Et pourtant, Isabelle Adjani est intarissable sur cette enseignante d'un collège difficile de la banlieue parisienne qu'elle personnifie dans ce film qui n'a rien de politically correct. Vraiment rien!

Présenté hier au festival de Berlin, La Journée de la jupe est une sorte de film manifeste. On pourrait aussi parler d'un thriller pédagogique. En cette époque où l'école doit séduire, où les professeurs doivent être «cools» et passer des heures à «socialiser» avec leurs élèves, le réalisateur Jean-Paul Lilienfeld a décidé de donner un coup de poing sur la table, quitte à passer pour le «réac» de service.

Sonia Bergerac est une enseignante qui ne rêve pas d'aller prendre un verre avec ses élèves et de faire mille et une «activités ludiques» avec eux. Elle rêve simplement de leur faire découvrir Molière. En butte à des collègues et un directeur qui la prennent pour un dinosaure, elle «pète les plombs», comme on dit à Paris. Découvrant une arme dans les affaires d'un de ses élèves, elle prend le groupe en otage.

Tout le film se déroule dans le huis clos d'une classe alors que l'escouade tactique encercle l'école. C'est donc avec un revolver sur la tempe que les élèves réciteront Le Bourgeois gentilhomme.

L'école prise en otage

«Je suis toujours un peu subversive, j'aime bien les axes décalés, dit Isabelle Adjani. Quand j'ai lu le scénario, j'ai été stupéfaite. Je n'ai pas réfléchi une seconde. Je ne connaissais pas le metteur en scène. Je n'avais rien vu de ce qu'il avait fait et je n'ai rien voulu voir. Je me suis dit que s'il avait passé deux ans à écrire ça, c'est qu'il avait ce film en lui et qu'il ne pouvait pas le rater.»

On aura compris que Sonia n'a rien en commun avec François, le prof sympa du film de Laurent Cantet Entre les murs qui a remporté la Palme d'or à Cannes. Si François passe son temps à discuter des mille et une préoccupations de ses élèves, Sonia ne veut que donner un cour et qu'on l'écoute. Les partisans du «renouveau pédagogique» québécois en auront des palpitations.

Cela fait une vingtaine d'années que le réalisateur, originaire de Créteil près de Paris, explore le drame des banlieues françaises. L'idée du film lui est d'ailleurs venue pendant les grandes émeutes de 2005, alors qu'il voyait tout brûler. Dans l'interprétation sensible et minutieuse qu'elle livre d'un être à bout de nerfs, Isabelle Adjani ne se contente pas de donner vie au personnage de Sonia. En tant que mère de famille et citoyenne engagée, elle assume entièrement le message du film.

«J'ai été séduite par le propos et l'approche très frontale absolument pas angélique, dit-elle. Le film admet qu'il y a quelque chose qui ne marche pas à l'école et affronte le problème. On est devant un professeur qui veut enseigner. Ça peut avoir l'air intégriste. Mais cette femme n'a jamais pensé se retrouver dans une situation pareille, elle est à bout car elle n'arrive pas à faire son travail. Elle refuse d'être complaisante à l'égard des élèves, comme le sont les autres professeurs, et d'utiliser des pédagogies démagogiques. Elle refuse de passer son temps à séduire, elle croit à l'enseignement, à la transmission de la connaissance.»

Le pouvoir de l'ignorance

Fille d'un père kabyle, Isabelle Adjani sait elle aussi de quoi elle parle. Chef de famille à 16 ans dans la banlieue communiste de Gennevilliers, elle a aujourd'hui un fils de 13 ans. Entrée à la Comédie française à l'âge de 18 ans, où elle triomphe dans L'École des femmes, Isabelle Adjani est donc un pur produit de l'école française et elle le sait.

«On n'apporte pas le social à l'école, dit-elle, on apporte son attention. On ne demande pas le respect à son professeur, on le lui donne. Évidemment, ça a un petit côté rigide, mais c'est une fermeté indispensable. On ne peut pas accepter de rester devant des adolescents qui réclament le droit de s'exprimer avant même de savoir comment s'exprimer et ce qu'on veut leur apprendre. C'est impossible. Il faut qu'ils acceptent d'écouter, d'apprendre. Ensuite, s'ils veulent tout détruire, ils le feront. Mais on ne détruit pas quelque chose qu'on ne connaît pas. C'est comme marcher sur un sol sans fondation. On tombe dans un trou.»

L'enseignante du film a des mots très durs à l'égard d'une société qui abandonne l'école au profit du clinquant, de la réussite facile et autres Star Académie. «Dans cette pollution extraordinaire, les enfants ne savent plus quels adultes croire, dit Adjani. Avec cette glorification de la célébrité, cette vacuité et ce culte de l'image, il y a de quoi perdre le latin qu'ils n'ont jamais appris. On vit dans un monde très narcissique, centré sur le plaisir immédiat, qui valorise la gratification instantanée. Or, à l'école, il n'y a pas de gratification instantanée.»

Parmi la douzaine d'adolescents qui jouent dans le film, un seul avait une expérience de la caméra. Isabelle Adjani n'a pas voulu les rencontrer avant le tournage. Le premier jour, elle les a abordés exactement comme le professeur qu'elle interprète dans le film. «Je ne suis dit, ils ne me connaissent pas, ils n'ont probablement pas vu mes films. Je ne voulais pas qu'ils me regardent comme une actrice, mais comme leur professeur. Je ne voulais pas chercher à les séduire, qu'ils me trouvent sympathique, commencer à être pédagogue. Ils m'ont appelée Madame tout de suite et ils m'ont toujours appelée Madame. Il fallait maintenir la tension. On travaillait dans l'urgence.»

Une journée de la jupe

Tourné avec un petit budget dans un ancien local communautaire du nord de Paris, le film a été réalisé pour la télévision franco-allemande ARTE faute de trouver un producteur. Cela ne l'empêche pas d'être présenté à Berlin et de sortir en salle.

Plus on questionne Isabelle Adjani, plus on a la conviction qu'il s'agit pour elle d'un film sur la solitude extrême que le monde moderne impose aux jeunes. «On a des enfants qui sont totalement seuls et qui se mettent en clan pour se trouver une identité et supporter de vivre dans ce monde.» Isabelle Adjani a d'ailleurs des mots très durs sur la pornographie omniprésente qui a «balayé la grâce», a-t-elle déjà déclaré. Il y a longtemps que la comédienne prête son nom et sa notoriété à des organismes de défense de l'enfance.

Vu d'un autre angle, La Journée de la jupe pourrait aussi être l'histoire simple d'un adulte qui se lève. Un adulte qui accepte soudainement de parler aux jeunes en adulte, refusant les artifices de la séduction et du jeunisme ambiant.

Reste le titre. D'où peut bien venir un si mauvais titre, se demandera-t-on? Il vient du constat que les jeunes filles des banlieues ont de plus en plus de difficulté à se présenter à l'école en jupe de peur de se faire harceler ou ridiculiser. Sonia Bergerac exige donc, avant de libérer ses otages, que le gouvernement proclame une Journée nationale de la jupe.

Une façon comme une autre de ne pas hurler avec les loups.

***

Collaborateur du Devoir à Paris
 
 
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  • Guy Archambault
    Abonné
    samedi 7 février 2009 05h05
    Quel heureux homme vous avez du être !
    Quel heureux homme vous avez du être d'avoir cette entrevue et ce film pour passer indirectement certains de vos points de vues tout à fait personnels sur les systèmes scolaires actuels et sur la " pédagogie " moderne. Points de vues souvent assez justes lorsque vous soulignez la nécessité pour les professeurs d'être structurés et structurant. Il n'y a pas de jeu sans règles disait Saint-Exupéry dans Citadelle, car s'il n'y a pas de règles communes il n'y a pas de jeu possible et pas de liberté possible.

    Par contre, j'ai hâte de voir un film où un père de famille se révolte devant ses enfants devenu rois suite à leur passage prolongé dans un centre de la petite enfance, centre où on applique une pédagogie ludique basé sur le jeu structuré et structurant, pédagogie basée sur l'apprentissage source de plaisir, un film où on voit le père prendre ses enfants en otages pour leur apprendre, avec un canon de revolver réel sur la tempe, à lacer leurs souliers et toutes ces petites choses sur la propreté personnelle et le respect envers les parents.

    Car bien sûr on n'apprend que quand cela fait mal; observez les enfants de leur naissance à l'âge de cinq ans, toutes les recherches ont démontré que l'apprentissage naturel se fait d'abord et avant tout dans la douleur, la contrainte, l'obéissance et très peu dans la joie, le plaisir d'être avec, celui de jouer à, celui d'imiter, toutes choses à éviter au profit du respect à porter à ses parents et aux savoirs des maîtres. Comme dans les chapelles, églises, synagogues, mosquées et temples intégristes. La foi aux ancêtres, il n'y a que ça de vrai, de naturel.

    Guy Archambault

  • Daniel Valiquette
    Inscrit
    samedi 7 février 2009 09h30
    Une réponse à Entre les murs qui pourra me convenir
    J'ai vu Entre les murs avec un ami et jamais je me suis jamais vu surpris de ce que je voyais et entendais. Ce film nous apparaissait comme une vaine démarche sur un sujet que nous connaissons tous. Les interventions du prof tombait à plat. La journée de la jupe, pour ce que j'en comprends ici semble être la bonne réponse aux problèmes qu'exposent ces deux films. J'irai le voir si on en a la chance au Québec.

  • Mathieu Paris
    Abonné
    samedi 7 février 2009 11h16
    Ça semble comme Polytechnique, mais à l'envers. hahahha
    Oui c'est une blague... Le nombre de films qui ont pour thème la scolarité ont la cote ces jours, allons savoir pourquoi!

  • Jacques Morissette
    Abonné
    samedi 7 février 2009 11h22
    Effectivemetn, on apprend aux enfants dans les écoles à devenir des citoyens séducteurs.
    Pris dans le même sens, un synonyme de "séducteur" pourrait très bien être le mot "vendeur". En disant simplement ceci, il est très facile ensuite d'extrapoler vers le genre de personnes que deviendront ces enfants, à tout le moins les petits anges obéissants d'un système d'éducation un peu dénaturé sur les bords, quand ils seront des adultes.

    Jacques Morissette (Montréal)

  • Jean-Pierre Brodeur
    Abonné
    dimanche 8 février 2009 04h41
    Feu la bienséance
    Y a-t-il une école qui enseigne encore les règles élémentaires de bienséance? À dire des mots comme «Bonjour!», «Merci», «S'il vous plaît» ou «Excusez-moi»? Et la famille? Certaines le font mais c'est loin d'être la majorité.
    Y a-t-il une école où l'on apprend par coeur des fables de La Fontaine? Qu'on est loin de Fabrice Luchini déclamant La Fontaine, Hugo ou Céline! Pourtant la salle du TNM de Montréal était pleine à craquer de gens qui craquaient pour le français.
    Jean-Pierre Brodeur

  • Kim Cornelissen
    Inscrite
    dimanche 8 février 2009 07h51
    On n'est plus au XXe siècle voire même au XVIIe!
    C'est fou comment on veut toujours revenir aux bonnes vieilles façons de faire, avec une littérature dépassée, sans aucun intérêt pour ce qui se produit aujourd'hui... J'ai un ado de 15 ans qui n'aime pas ce qu'on y enseigne (et à ce titre, le film décrit ici promet) mais qui constitue sa société: non, il ne lit pas Céline mais la majorité des gens sont à 100 lieux de l'analyse qu'il fait de la société. Il a déjà les deux pieds dans le futur et se développe par la négociation et non la hiérarchie, avec fusil ou non dans la classe... Qu'il y a-t-il de mal à une relation égalitaire en classe? Les profs qui n'ont pas de problèmes de hiérarchie et qui sont imaginatifs se débrouillent fort bien, les autres sont restés coincés dans une vision archaïque qu'ils refusent de renouveler et dont les jeunes n'ont rien à faire... Parce que leur monde sera différent de celui-là, en raison même de ce que nous en avons fait... Alors, arrêtons de blâmer les jeunes et la façon dont ils sont (ce qu'on faisait déjà à l'époque de Socrate) et essayons plutôt d'évoluer et de tenir compte de leurs façons d'être et d'agir... Ils ne sont pas plus idiots que nous...

  • Jean-Pierre Brodeur
    Abonné
    dimanche 8 février 2009 23h33
    Tout va très bien, madame la marquise!
    Avec le nivellement par le bas, bien sûr que les profs n'auront pas de problèmes de hiérarchie et se débrouilleront fort bien... Ces élèves qui ont peu appris auront un beau diplôme à rabais et un beau bal de fin d'année. Mais ce sont ceux qui auront travaillé fort seront acceptés dans les facultés contingentées ou feront leur chemin dans ce qu'ils aiment. Mais les pauvres autres?

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