Entrevue exclusive avec Isabelle Adjani - La prof pas «cool»
Loin d'Adèle H. et de Camille Claudel, la comédienne interprète une enseignante ordinaire dans un film-choc sur l'école
Paris — Convenons d'une chose, il ne sera pas question dans cette entrevue du «retour d'Isabelle Adjani». Chaque fois que la comédienne fait un nouveau film, et elle en fait peu, la presse annonce en gros caractères son «retour». On doit donc en être au dixième «retour», à la scène comme à l'écran, de cette comédienne mythique qui a simplement choisi de ne pas négliger sa famille pour faire carrière. «Si j'ai l'impression que je suis indispensable pour un film, j'y vais. Mais c'est très rare», dit-elle. Il n'y a rien à ajouter.
S'il ne s'agit pas d'un «retour», il s'agit tout de même d'un rôle atypique pour cette ingénue qui a immortalisé les personnages tourmentés de la reine Margot, d'Adèle H. et de Camille Claudel. Ne cherchez pas de crinolines et de robes à froufrous dans le dernier film d'Isabelle Adjani, bizarrement intitulé La Journée de la jupe. Il n'est d'ailleurs pas facile de reconnaître les traits tirés de Sonia Bergerac chez celle qui rencontre la presse étrangère, dont Le Devoir en exclusivité canadienne, au chic bar de l'hôtel Meurice à Paris. Et pourtant, Isabelle Adjani est intarissable sur cette enseignante d'un collège difficile de la banlieue parisienne qu'elle personnifie dans ce film qui n'a rien de politically correct. Vraiment rien!
Présenté hier au festival de Berlin, La Journée de la jupe est une sorte de film manifeste. On pourrait aussi parler d'un thriller pédagogique. En cette époque où l'école doit séduire, où les professeurs doivent être «cools» et passer des heures à «socialiser» avec leurs élèves, le réalisateur Jean-Paul Lilienfeld a décidé de donner un coup de poing sur la table, quitte à passer pour le «réac» de service.
Sonia Bergerac est une enseignante qui ne rêve pas d'aller prendre un verre avec ses élèves et de faire mille et une «activités ludiques» avec eux. Elle rêve simplement de leur faire découvrir Molière. En butte à des collègues et un directeur qui la prennent pour un dinosaure, elle «pète les plombs», comme on dit à Paris. Découvrant une arme dans les affaires d'un de ses élèves, elle prend le groupe en otage.
Tout le film se déroule dans le huis clos d'une classe alors que l'escouade tactique encercle l'école. C'est donc avec un revolver sur la tempe que les élèves réciteront Le Bourgeois gentilhomme.
L'école prise en otage
«Je suis toujours un peu subversive, j'aime bien les axes décalés, dit Isabelle Adjani. Quand j'ai lu le scénario, j'ai été stupéfaite. Je n'ai pas réfléchi une seconde. Je ne connaissais pas le metteur en scène. Je n'avais rien vu de ce qu'il avait fait et je n'ai rien voulu voir. Je me suis dit que s'il avait passé deux ans à écrire ça, c'est qu'il avait ce film en lui et qu'il ne pouvait pas le rater.»
On aura compris que Sonia n'a rien en commun avec François, le prof sympa du film de Laurent Cantet Entre les murs qui a remporté la Palme d'or à Cannes. Si François passe son temps à discuter des mille et une préoccupations de ses élèves, Sonia ne veut que donner un cour et qu'on l'écoute. Les partisans du «renouveau pédagogique» québécois en auront des palpitations.
Cela fait une vingtaine d'années que le réalisateur, originaire de Créteil près de Paris, explore le drame des banlieues françaises. L'idée du film lui est d'ailleurs venue pendant les grandes émeutes de 2005, alors qu'il voyait tout brûler. Dans l'interprétation sensible et minutieuse qu'elle livre d'un être à bout de nerfs, Isabelle Adjani ne se contente pas de donner vie au personnage de Sonia. En tant que mère de famille et citoyenne engagée, elle assume entièrement le message du film.
«J'ai été séduite par le propos et l'approche très frontale absolument pas angélique, dit-elle. Le film admet qu'il y a quelque chose qui ne marche pas à l'école et affronte le problème. On est devant un professeur qui veut enseigner. Ça peut avoir l'air intégriste. Mais cette femme n'a jamais pensé se retrouver dans une situation pareille, elle est à bout car elle n'arrive pas à faire son travail. Elle refuse d'être complaisante à l'égard des élèves, comme le sont les autres professeurs, et d'utiliser des pédagogies démagogiques. Elle refuse de passer son temps à séduire, elle croit à l'enseignement, à la transmission de la connaissance.»
Le pouvoir de l'ignorance
Fille d'un père kabyle, Isabelle Adjani sait elle aussi de quoi elle parle. Chef de famille à 16 ans dans la banlieue communiste de Gennevilliers, elle a aujourd'hui un fils de 13 ans. Entrée à la Comédie française à l'âge de 18 ans, où elle triomphe dans L'École des femmes, Isabelle Adjani est donc un pur produit de l'école française et elle le sait.
«On n'apporte pas le social à l'école, dit-elle, on apporte son attention. On ne demande pas le respect à son professeur, on le lui donne. Évidemment, ça a un petit côté rigide, mais c'est une fermeté indispensable. On ne peut pas accepter de rester devant des adolescents qui réclament le droit de s'exprimer avant même de savoir comment s'exprimer et ce qu'on veut leur apprendre. C'est impossible. Il faut qu'ils acceptent d'écouter, d'apprendre. Ensuite, s'ils veulent tout détruire, ils le feront. Mais on ne détruit pas quelque chose qu'on ne connaît pas. C'est comme marcher sur un sol sans fondation. On tombe dans un trou.»
L'enseignante du film a des mots très durs à l'égard d'une société qui abandonne l'école au profit du clinquant, de la réussite facile et autres Star Académie. «Dans cette pollution extraordinaire, les enfants ne savent plus quels adultes croire, dit Adjani. Avec cette glorification de la célébrité, cette vacuité et ce culte de l'image, il y a de quoi perdre le latin qu'ils n'ont jamais appris. On vit dans un monde très narcissique, centré sur le plaisir immédiat, qui valorise la gratification instantanée. Or, à l'école, il n'y a pas de gratification instantanée.»
Parmi la douzaine d'adolescents qui jouent dans le film, un seul avait une expérience de la caméra. Isabelle Adjani n'a pas voulu les rencontrer avant le tournage. Le premier jour, elle les a abordés exactement comme le professeur qu'elle interprète dans le film. «Je ne suis dit, ils ne me connaissent pas, ils n'ont probablement pas vu mes films. Je ne voulais pas qu'ils me regardent comme une actrice, mais comme leur professeur. Je ne voulais pas chercher à les séduire, qu'ils me trouvent sympathique, commencer à être pédagogue. Ils m'ont appelée Madame tout de suite et ils m'ont toujours appelée Madame. Il fallait maintenir la tension. On travaillait dans l'urgence.»
Une journée de la jupe
Tourné avec un petit budget dans un ancien local communautaire du nord de Paris, le film a été réalisé pour la télévision franco-allemande ARTE faute de trouver un producteur. Cela ne l'empêche pas d'être présenté à Berlin et de sortir en salle.
Plus on questionne Isabelle Adjani, plus on a la conviction qu'il s'agit pour elle d'un film sur la solitude extrême que le monde moderne impose aux jeunes. «On a des enfants qui sont totalement seuls et qui se mettent en clan pour se trouver une identité et supporter de vivre dans ce monde.» Isabelle Adjani a d'ailleurs des mots très durs sur la pornographie omniprésente qui a «balayé la grâce», a-t-elle déjà déclaré. Il y a longtemps que la comédienne prête son nom et sa notoriété à des organismes de défense de l'enfance.
Vu d'un autre angle, La Journée de la jupe pourrait aussi être l'histoire simple d'un adulte qui se lève. Un adulte qui accepte soudainement de parler aux jeunes en adulte, refusant les artifices de la séduction et du jeunisme ambiant.
Reste le titre. D'où peut bien venir un si mauvais titre, se demandera-t-on? Il vient du constat que les jeunes filles des banlieues ont de plus en plus de difficulté à se présenter à l'école en jupe de peur de se faire harceler ou ridiculiser. Sonia Bergerac exige donc, avant de libérer ses otages, que le gouvernement proclame une Journée nationale de la jupe.
Une façon comme une autre de ne pas hurler avec les loups.
***
Collaborateur du Devoir à Paris
S'il ne s'agit pas d'un «retour», il s'agit tout de même d'un rôle atypique pour cette ingénue qui a immortalisé les personnages tourmentés de la reine Margot, d'Adèle H. et de Camille Claudel. Ne cherchez pas de crinolines et de robes à froufrous dans le dernier film d'Isabelle Adjani, bizarrement intitulé La Journée de la jupe. Il n'est d'ailleurs pas facile de reconnaître les traits tirés de Sonia Bergerac chez celle qui rencontre la presse étrangère, dont Le Devoir en exclusivité canadienne, au chic bar de l'hôtel Meurice à Paris. Et pourtant, Isabelle Adjani est intarissable sur cette enseignante d'un collège difficile de la banlieue parisienne qu'elle personnifie dans ce film qui n'a rien de politically correct. Vraiment rien!
Présenté hier au festival de Berlin, La Journée de la jupe est une sorte de film manifeste. On pourrait aussi parler d'un thriller pédagogique. En cette époque où l'école doit séduire, où les professeurs doivent être «cools» et passer des heures à «socialiser» avec leurs élèves, le réalisateur Jean-Paul Lilienfeld a décidé de donner un coup de poing sur la table, quitte à passer pour le «réac» de service.
Sonia Bergerac est une enseignante qui ne rêve pas d'aller prendre un verre avec ses élèves et de faire mille et une «activités ludiques» avec eux. Elle rêve simplement de leur faire découvrir Molière. En butte à des collègues et un directeur qui la prennent pour un dinosaure, elle «pète les plombs», comme on dit à Paris. Découvrant une arme dans les affaires d'un de ses élèves, elle prend le groupe en otage.
Tout le film se déroule dans le huis clos d'une classe alors que l'escouade tactique encercle l'école. C'est donc avec un revolver sur la tempe que les élèves réciteront Le Bourgeois gentilhomme.
L'école prise en otage
«Je suis toujours un peu subversive, j'aime bien les axes décalés, dit Isabelle Adjani. Quand j'ai lu le scénario, j'ai été stupéfaite. Je n'ai pas réfléchi une seconde. Je ne connaissais pas le metteur en scène. Je n'avais rien vu de ce qu'il avait fait et je n'ai rien voulu voir. Je me suis dit que s'il avait passé deux ans à écrire ça, c'est qu'il avait ce film en lui et qu'il ne pouvait pas le rater.»
On aura compris que Sonia n'a rien en commun avec François, le prof sympa du film de Laurent Cantet Entre les murs qui a remporté la Palme d'or à Cannes. Si François passe son temps à discuter des mille et une préoccupations de ses élèves, Sonia ne veut que donner un cour et qu'on l'écoute. Les partisans du «renouveau pédagogique» québécois en auront des palpitations.
Cela fait une vingtaine d'années que le réalisateur, originaire de Créteil près de Paris, explore le drame des banlieues françaises. L'idée du film lui est d'ailleurs venue pendant les grandes émeutes de 2005, alors qu'il voyait tout brûler. Dans l'interprétation sensible et minutieuse qu'elle livre d'un être à bout de nerfs, Isabelle Adjani ne se contente pas de donner vie au personnage de Sonia. En tant que mère de famille et citoyenne engagée, elle assume entièrement le message du film.
«J'ai été séduite par le propos et l'approche très frontale absolument pas angélique, dit-elle. Le film admet qu'il y a quelque chose qui ne marche pas à l'école et affronte le problème. On est devant un professeur qui veut enseigner. Ça peut avoir l'air intégriste. Mais cette femme n'a jamais pensé se retrouver dans une situation pareille, elle est à bout car elle n'arrive pas à faire son travail. Elle refuse d'être complaisante à l'égard des élèves, comme le sont les autres professeurs, et d'utiliser des pédagogies démagogiques. Elle refuse de passer son temps à séduire, elle croit à l'enseignement, à la transmission de la connaissance.»
Le pouvoir de l'ignorance
Fille d'un père kabyle, Isabelle Adjani sait elle aussi de quoi elle parle. Chef de famille à 16 ans dans la banlieue communiste de Gennevilliers, elle a aujourd'hui un fils de 13 ans. Entrée à la Comédie française à l'âge de 18 ans, où elle triomphe dans L'École des femmes, Isabelle Adjani est donc un pur produit de l'école française et elle le sait.
«On n'apporte pas le social à l'école, dit-elle, on apporte son attention. On ne demande pas le respect à son professeur, on le lui donne. Évidemment, ça a un petit côté rigide, mais c'est une fermeté indispensable. On ne peut pas accepter de rester devant des adolescents qui réclament le droit de s'exprimer avant même de savoir comment s'exprimer et ce qu'on veut leur apprendre. C'est impossible. Il faut qu'ils acceptent d'écouter, d'apprendre. Ensuite, s'ils veulent tout détruire, ils le feront. Mais on ne détruit pas quelque chose qu'on ne connaît pas. C'est comme marcher sur un sol sans fondation. On tombe dans un trou.»
L'enseignante du film a des mots très durs à l'égard d'une société qui abandonne l'école au profit du clinquant, de la réussite facile et autres Star Académie. «Dans cette pollution extraordinaire, les enfants ne savent plus quels adultes croire, dit Adjani. Avec cette glorification de la célébrité, cette vacuité et ce culte de l'image, il y a de quoi perdre le latin qu'ils n'ont jamais appris. On vit dans un monde très narcissique, centré sur le plaisir immédiat, qui valorise la gratification instantanée. Or, à l'école, il n'y a pas de gratification instantanée.»
Parmi la douzaine d'adolescents qui jouent dans le film, un seul avait une expérience de la caméra. Isabelle Adjani n'a pas voulu les rencontrer avant le tournage. Le premier jour, elle les a abordés exactement comme le professeur qu'elle interprète dans le film. «Je ne suis dit, ils ne me connaissent pas, ils n'ont probablement pas vu mes films. Je ne voulais pas qu'ils me regardent comme une actrice, mais comme leur professeur. Je ne voulais pas chercher à les séduire, qu'ils me trouvent sympathique, commencer à être pédagogue. Ils m'ont appelée Madame tout de suite et ils m'ont toujours appelée Madame. Il fallait maintenir la tension. On travaillait dans l'urgence.»
Une journée de la jupe
Tourné avec un petit budget dans un ancien local communautaire du nord de Paris, le film a été réalisé pour la télévision franco-allemande ARTE faute de trouver un producteur. Cela ne l'empêche pas d'être présenté à Berlin et de sortir en salle.
Plus on questionne Isabelle Adjani, plus on a la conviction qu'il s'agit pour elle d'un film sur la solitude extrême que le monde moderne impose aux jeunes. «On a des enfants qui sont totalement seuls et qui se mettent en clan pour se trouver une identité et supporter de vivre dans ce monde.» Isabelle Adjani a d'ailleurs des mots très durs sur la pornographie omniprésente qui a «balayé la grâce», a-t-elle déjà déclaré. Il y a longtemps que la comédienne prête son nom et sa notoriété à des organismes de défense de l'enfance.
Vu d'un autre angle, La Journée de la jupe pourrait aussi être l'histoire simple d'un adulte qui se lève. Un adulte qui accepte soudainement de parler aux jeunes en adulte, refusant les artifices de la séduction et du jeunisme ambiant.
Reste le titre. D'où peut bien venir un si mauvais titre, se demandera-t-on? Il vient du constat que les jeunes filles des banlieues ont de plus en plus de difficulté à se présenter à l'école en jupe de peur de se faire harceler ou ridiculiser. Sonia Bergerac exige donc, avant de libérer ses otages, que le gouvernement proclame une Journée nationale de la jupe.
Une façon comme une autre de ne pas hurler avec les loups.
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