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Devant l'abject

Stéphane Baillargeon   31 janvier 2009  Cinéma
Polytechnique de Denis Villeneuve
Polytechnique de Denis Villeneuve
L'art soigne-t-il? Le cinéma, même et surtout le meilleur, peut-il offrir un peu de consolation en traitant des massacres et de la grande méchanceté du monde? Mais alors, est-ce même acceptable de faire du beau avec du mal?

Avant de réaliser son chef-d'oeuvre La Bataille d'Alger (1966), sur le soulèvement anticolonial contre l'occupant français, l'Italien Gillo Pontecorvo a donné Kapo (1961), sur l'histoire de la jeune Édith, seule survivante de sa famille juive française déportée. Au camp, Édith se fait passer pour une prisonnière de droit commun, se prostitue et devient l'une des kapos (ces détenus choisis par les gardiens SS pour faire régner l'ordre) avant de tenter une évasion avec ses compagnons d'infortune. Un travelling jugé esthétisant (on peut le voir sur youtube.com) sur une suicidée empêtrée dans les barbelés électrifiés a fait époque et soulevé les passions critiques.

À l'époque, le réalisateur-théoricien Jacques Rivette concentra à chaud son indignation analytique dans De l'abjection, publié par les Cahiers du cinéma, «un des articles fondateurs de la cinéphilie moderne». Pour lui, l'esthétisation de l'horreur ne vaut finalement pas mieux que sa commercialisation. «Il est des choses qui ne doivent être abordées que dans la crainte et le tremblement: la mort en est une, sans doute, écrit-il. Et comment, au moment de filmer une chose aussi mystérieuse, ne pas se sentir un imposteur? Mieux vaudrait en tout cas se poser la question et inclure cette interrogation, de quelque façon, dans ce que l'on filme; mais le doute est bien ce dont Pontecorvo et ses pareils sont le plus dépourvus.»

Pauvre Pontecorvo! Finalement, l'excellent réalisateur fut vilipendé par des atrabilaires pour avoir inventé, par un plan, un maniérisme surexploité depuis, du Titanic à Saving Private Ryan en passant par La Liste de Schindler et peut-être Polytechnique, on verra bien...

Ce puits d'abîme

«Je fais toujours lire le texte de Rivette à mes étudiants, parce qu'il pose de très graves questions, encore et toujours d'actualité», explique le professeur André Habib, du département d'histoire de l'art et d'études cinématographiques de l'université de Montréal.

«Rivette nous dit que le cinéaste capable de commettre un plan esthétisant l'horreur mérite le plus haut mépris. Pourquoi? Parce que le beau plan rend le tragique sinon acceptable du moins tolérable. Il n'y a aucun lisse esthétique dans Nuit et Brouillard d'Alain Resnais sur le même thème des camps de la mort. Il n'y a aucun plan récupérable ou tolérable dans ce film. On peut en dire autant de Shoah de Claude Lanzmann. Ces deux films, ces deux pôles, nous disent en gros que cet événement, ce puits d'abîme, demeure irrécupérable, impossible à représenter, à la limite.»

Le professeur Habib n'a pas vu Polytechnique et ne peut le juger. De toute manière, pour l'instant, le traitement du sujet importe moins que son choix, aujourd'hui, maintenant. Il aura fallu deux décennies pour y arriver, et encore, en prenant le soin de prévenir les reproches potentiels.

«Cet événement tragique a été très médiatisé et commémoré, et c'est très bien ainsi. En même temps, c'est devenu un sujet hypersensible, particulièrement pour les femmes, et ça aussi, on le comprend», dit André Habib, aussi membre de l'excellent magazine en ligne d'analyse des médias et des images horschamp.qc.ca. Il prépare un livre sur la pièce Lortie de Pierre Lefevbre, traitant de la fusillade à l'Assemblée nationale, en mai 1984. Cette année marque donc le vingtième anniversaire de la tragédie de Polytechnique, mais aussi le vingt-cinquième de la cet autre fait divers-social-total concentrant une part d'ombre de la société québécoise. «Mais vingt ans, ce n'est pas peu. Ça me semble un bon temps de décantation pour juger un événement si sensible.»

La France a mis des décennies avant de produire une fiction sur le massacre de centaines d'Algériens à Paris, le 7 octobre 1961. La vitesse de réaction des créateurs américains étonne davantage Martin Picard, rattaché au même département que le professeur Habib. «Les films sur l'attaque du 11-Septembre 2001 ont germé immédiatement, note-t-il. La sortie de certaines productions, comme Gangs of New York de Martin Scorcese, a été retardée de quelques mois, mais les films évoquant ce jour noir sont vite apparus. D'abord des oeuvres très patriotiques, justifiant la riposte de l'administration Bush, comme Black Hawk Down, sorti à la fin de 2001. Puis, de plus en plus d'oeuvres critiques de l'intervention en Irak et de l'administration. Oliver Stone a sorti World Trade Center en 2006, et W, sur le président Bush, avant même que celui-ci termine son mandat.»

Filming for Columbine

La «tuerie scolaire» du Columbine High School au Colorado, le 20 avril 1999, a aussi été traitée très rapidement et avec une telle qualité que ses interprétations cinématographiques constituent maintenant une sorte de modèle indépassable pour d'innombrables commentateurs. Un cas d'espèce avec d'un côté Bowling for Colombine, le documentaire de Michael Moore sorti en 2002, et d'un autre côté Elephant, une fiction de Gus Van Sant parue un an après. Les deux films ont reçu coup sur coup des palmes d'or à Cannes.

«Elephant joue avec des codes formels, Bowling for Columbine livre un message sociologique et politique», résume Martin Picard. Son mémoire de maîtrise portait sur «l'esthétique de la violence» au cinéma; sa thèse de doctorat, bientôt défendue, porte sur «l'image frontière», celle entre deux médiums, le cinéma et le jeu vidéo. Le spécialiste souligne d'ailleurs que le réalisateur Gus Van Sant a monté son film un peu comme un jeu vidéo.

«C'est un récit en réseau, avec une caméra à l'épaule qui suit les protagonistes. C'est extrêmement brillant d'avoir utilisé cette forme pour présenter des éléments de la journée du massacre sans porter de jugement. En plus, de cette manière, le film se trouve à répondre indirectement et finement aux médias et aux critiques faciles qui voulaient faire des jeux vidéos violents une des causes de la tragédie. On a vu les mêmes explications apparaître avec la tragédie du collège Dawson.»

Le titre du film s'inspire de la fable où des aveugles tâtent un pachyderme pour décider de sa nature: des sabres (les défenses), un serpent (la trompe), une montagne (le corps), la multiplicité des points de vue n'approchant pas de la vérité. «Elephant et Bowling for Columbine offrent deux façons de penser le massacre, mais pas en opposant la fiction au documentaire, enchaîne André Habib. Ils s'opposent dans leurs postures par rapport à l'événement. Michael Moore propose qu'à force de recherche sur leur contexte social, on peut comprendre l'univers des jeunes assassins. Il pointe. Gus Van Sant en fait un poème, tout simplement. Ça peut sembler scandaleux, comme le film Hiroshima mon amour d'Alain Resnais et Marguerite Duras. Seulement, Elephant ne cherche pas à expliquer: il accompagne, il invente un régime d'image, et l'oeuvre fait date, au-delà de l'événement. Elephant est même à mes yeux le chef-d'oeuvre incontournable et indépassable sur ce genre de tragédie.»

Un plan sur un cadavre

N'empêche, Elephant esthétise. Alors pourquoi devient-il plus acceptable que le travelling de Kapo? «Le film n'esthétise pas la violence, nuance le professeur Habib. Elle surgit comme un destin, un fatum, à la fin du récit. Mieux: le film offre une sorte de rédemption esthétique à partir de l'événement. Ce n'est pas la même chose de travailler un plan sur un cadavre.»

La rédemption pour qui, d'ailleurs? Probablement pour tous, sauf peut-être pour les premiers concernés, les victimes et leurs familles. «L'art peut avoir un effet consolateur, mais je ne sais pas pour les proches des victimes, dit encore le professeur. Je ne sais pas. L'effet collectif semble plus positif, mais là encore, il y a un côté pervers. Dans quelle mesure la fiction remplace-t-elle une image manquante? Dans quelle mesure finit-on par s'identifier à quiconque passe à l'écran, même au méchant?»

Avec toutes les nuances nécessaires, il rapproche Polytechnique, comme projet, des innombrables autres productions québécoises inspirées de l'histoire et des héros nationaux, des téléséries sur René Lévesque au film sur Maurice Richard, sans oublier la «véritable» récente histoire des Lavigueur.

«La puissance de la fiction mythifie et finit par remplacer le réel, conclut le professeur. On a alors l'illusion de vivre les événements par procuration. C'est dangereux, je crois, d'homogénéiser les spectateurs dans l'enveloppe d'un film ou d'une série. J'oserais même aller plus loin dans le questionnement: dans quelle mesure y a-t-il un intérêt à expliquer la Shoah ou un massacre de femmes mais aussi et surtout à les ramener à une image qui se substituerait à l'abîme qu'ils représentent? Quand on lit la lettre d'adieu de Marc Lépine, on se penche sur un abîme sans fond, qu'aucune image ne pourra jamais combler.»






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  • Jean Pierre Daviau
    Inscrit
    samedi 31 janvier 2009 06h22
    et les beaux moments eux?
    « La représentation des beaux moments, elle, est-elle plus valable? Remplace-t-elle l'image vécue par une image plus juste, diférente, esthétisée.
    Une image est une image et croire à l'image de l'amour est aussi dangeureux que de croire à l'image de la haine. Dans les deux cas on ne s'investie pas.

    JPD »

  • jacques noel
    Inscrit
    samedi 31 janvier 2009 12h03
    Lanzmann vu par les révisionnistes
    « Claude Lanzmann, excité exterminationniste. Il a commencé sa carrière connue l'a continuée comme factotum de Sartre et de Beauvoir qui l'avaient placé comme journaliste à France-Dimanche, (voir, par ex., sa présence au Comité anti-apartheid de 1963;) directeur des Temps modernes, il a fulminé contre les révisionnistes dès le premier jour, après s'être violemment dressé contre la dramatique américaine Holocaust, en 1978. La suite de l'histoire montra qu'il préparait, souterrainement, un chef-d'oeuvre de fiction intitulé Catastrophe (titre original hébreu: Shoah), film dans lequel il fait parler des survivants des camps et attise leur délire. Dans un entretien avecVSD (9 juillet 1987, p. 11) où Claude Lanzmann révèle, non sans plaisir, les filouteries dont il a usé pour interroger les "témoins" allemands qu'on voit dans son film. Il est d'ailleurs connu pour avoir dit qu'il n'y a pas un seul document dans son film parce que, s'il en avait trouvé, il les aurait détruits (voir , à la rubrique Spielberg, le texte paru dans Le Monde, 3 mars 1994, p. VII, dossier consacré au film de Spielberg, La liste de Schindler). Sorte de mégalomane de basse-cour, il criaille partout qu'après lui il ne reste plus rien et que l'histoire est clivée par son film: il y a l'avant-Catastrophe et l'après-Catastrophe. Voir ce qu'en disait S. Thion en 1980, à l'occasion de la préface qu'il venait de donner au livre de Filip Muller, Trois ans dans une chambre à gaz... puis à propos d'articles imbéciles dans Les Temps modernes. Il est intéressant aussi de voir ce qu'écrivent de lui les autres excités, qui le détestent. Outre son refus des documents, il affirme en juin 1997 qu'il refuse de comprendre, dans un entretien avec Le Monde.(juin 1997), puis en juin 1999, dans le récit d'une descente aux enfers vu du point de vue des morts (version française ou version originale anglaise) (un film sur le délégué de la Croix-Rouge qui n'a vu à Auschwitz que des juifs bien nourris et bien portants, et qui est par conséquent un menteur) que «[...] La Liste de Schindler construit un pont. C'est une distortion absolue de la vérité historique, en dépit du fait que l'histoire d'Oskar Schindler est vraie.»En En 2001, il commet un nouveau film Sobibor qu'il présente en séance spéciale au festival de Cannes, la même année. Nous avons un dossier de presse avec un article de L'Humanité et un compte rendu de l'AFP et un entetien avec un journal allemand. Avant de se livrer à son éloge habituel de l'armée israélienne, brave tueuse d'enfants palestiniens désarmés, l'auteur nous révèle que ce puissant document repose "sur un témoignage unique"! Testis unus, testis verus? Rappelons le cas du témoin véridique, vedette de la littérature de guerre, finalement démasqué: Bruno Grosjean alias Benjamin Wilkomirski dont nous vous avons plusieurs fois entretenus... Comme tout le monde, ce brave "témoin" est la preuve vivante que ce qu'il affirme est faux: il raconte qu'il se trouvait à Minsk, dans un camp où on exterminait tous les malades mais, qu'atteint du typhus, il est ... envoyé dans le camp voisin. Peut-être croirait-on plus facilement ceds "témoins" si, au lieu de dire qu'on exterminait tous les malades, ils disaient qu'on tuait souvent les malades... On apprend aussi qu'à Sobibor, les Allemands élevaient des oies pour couvrir les cris des juifs (les autres ne criaient pas, trop médiocres sans doute pour ça). Quant à L'Humanité, elle qualifie avec cette sûreté de jugement qu'elle avait déjà du temps de Lénine, Staline, Brejnev, Andropov, Gorbatcvhev et Eltsin, de "corpus colossal de cette oeuvre capitale pour la compréhension de notre temps". »

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