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Cinéma - Un grand petit film

Martin Bilodeau   1 juin 2002  Cinéma
Michael Caine et Bob Hoskins dans Last Orders. - Source Mongrel Media
Michael Caine et Bob Hoskins dans Last Orders. - Source Mongrel Media
Last Orders est venu hier se poser, tel un secret, sur un seul écran montréalais, à l'AMC-Forum, où ni tambours ni trompettes ne l'ont accueilli. Grave erreur puisque ce nouveau long métrage du vétéran cinéaste Fred Schepisi (A Cry in the Dark, Six Degrees of Separation) est un ravissant petit bijou, conservé dans un écrin que seuls les lecteurs du roman de Graham Swift, dont il est tiré, penseront à ouvrir.

Film sur la mémoire, sur la mort et l'héritage, l'amitié et le partage, Last Orders, présenté uniquement en version originale anglaise, est conçu comme une mosaïque de flash-back, lâchés sans logique, tels des secrets indicibles, au gré des déambulations de quatre hommes en route pour la mer où ils ont promis au défunt Frank Dodds (Michael Caine) d'aller y jeter ses cendres. Par un matin d'automne, Lucky (Bob Hoskins), Lenny (David Hemmings) et Vic (Tom Courtenay) s'embarquent ainsi avec Vince (Ray Winstone), le fils du boucher décédé, qui en a gros sur le coeur et qui continue de ressentir, même devant la mort, qu'il est l'objet des espoirs brisés de son père. Malgré un climat qui passe de l'allégresse à l'amertume, selon le lieu de l'escale (bars, restos, haltes routières) et l'humeur de l'instant, le quatuor entend respecter les dernières volontés de Dodds et jeter ses cendres au vent marin de Margate, une station balnéaire où celui-ci comptait bientôt prendre sa retraite avec son épouse Amy (Helen Mirren, vieillie pour le rôle).

Parallèlement à leur trajet, ponctué par des épisodes du passé qui remontent à la guerre et que le cinéaste illustre par de très beaux retours en arrière, Amy rend visite à sa fille, handicapée intellectuelle, et abandonne le fil de ses pensées à ses propres regrets. Ceux-ci viennent recouper, compléter, parfois même désaccorder, celui des trois amis dont l'un fut autrefois son amant.

La force tranquille qui se dégage de ce très beau Last Orders — aux dialogues parfois difficiles à saisir en raison de l'accent marqué des personnages — tient en premier lieu à la qualité du regard de Schepisi, un cinéaste à l'imaginaire raffiné, adepte du dialogue ciselé et du scope sophistiqué. Son film se lit comme une partition, avec les mots pour notes et les images pour clés. Des mouvements d'appareil graciles, des plans larges allergiques aux champs-contrechamps donnent à sa mise en scène une touche délibérément théâtrale.

Amateur de théâtre pour avoir adapté plusieurs pièces (Plenty, Six Degrees of Separation) et transposé l'action de Cyrano de Bergerac dans le monde contemporain (Roxanne), Schepisi, d'origine australienne, est aussi un remarquable directeur d'acteurs. Sans voler la vedette à leurs confrères, dont les personnages sont plus effacés, Bob Hoskins et Helen Mirren livrent sous sa baguette des interprétations remarquablement fines, qui leur font transcender l'image qu'ils véhiculaient jusqu'ici. Leurs sacrifices passés sont à la mesure de leur mélancolie présente et donnent le ton doux-amer de ce grand petit film dont on a toutes les raisons de craindre qu'il passera inaperçu.
 
 
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