Entretien avec le réalisateur de Bienvenue chez les Ch'tis - Dany Boon, c'est son nom
Photo : Jacques Grenier
Dany Boon n’était pas à Paris, hier, pour recevoir sa Légion d’honneur en même temps qu’Ingrid Betancourt, mais bien à Montréal, dans le cadre du volet cinéma du festival Juste pour rire.
Depuis sa sortie le 20 février dernier, la France parle toujours français mais elle a vite adopté le ch'ti, ce langage coloré et délicieux propre aux gens du Nord-Pas-de-Calais. Un humoriste, acteur, scénariste et réalisateur, né dans la région et qui, depuis des années, démolit dans ses spectacles les préjugés tenaces qui entourent (encore) son coin de pays, lui a rendu un vibrant hommage dans Bienvenue chez les Ch'tis. La lettre d'amour aux forts accents comiques de Dany Boon s'est tout à coup transformée en triomphe fracassant, en phénomène de société et en objet de fierté nationale.
En effet, il n'aura fallu qu'un peu plus d'un mois et un salutaire bouche-à-oreille pour que la petite comédie de Dany Boon, sur un cadre du service postal forcé d'aller travailler dans le nord de la France — non sans avoir magouillé pour tenter d'obtenir un emploi dans un bureau de la Côte d'Azur —, surpasse une marque qui paraissait jusque-là infranchissable. Pendant des décennies, aucun film français n'avait rassemblé autant de spectateurs que les 17 millions qui sont allés voir La Grande Vadrouille, de Gérard Oury, en 1966. «L'année de ma naissance», précise d'ailleurs celui dont le vrai nom est Daniel Hamidou, moitié français, moitié kabyle, et ch'ti de coeur comme de sang, et encore plus depuis que son second long métrage (après La Maison du bonheur, lui aussi inspiré d'un numéro de ses spectacles) talonne le Titanic, sans avoir pu le faire couler. Mais, à 20,2 millions d'entrées contre 20,5 millions pour le film de James Cameron, Dany Boon, dont le nom de scène est un clin d'oeil à une série télévisée de son enfance sur les aventures du célèbre trappeur Daniel Boone, a toutes les raisons de bomber le torse de fierté.
Alors qu'il fait maintenant partie, depuis hier, de l'Ordre de la Légion d'honneur (intronisé en même temps qu'Ingrid Betancourt!), il n'était pas à Paris pour recevoir cette prestigieuse accolade présidentielle mais bien à Montréal, dans le cadre du volet cinéma du festival Juste pour rire. «J'ai envoyé quelqu'un qui me ressemble», dit-il en blaguant, un aparté parmi d'autres pendant cette rencontre trop courte avec quelques journalistes. Car l'homme est amusant, certes, mais il affiche la simplicité de ceux qui n'ont pas connu le succès en claquant des doigts. Il n'a sans doute pas oublié qu'il a d'abord débuté sa carrière comme mime dans les rues de Paris en 1989, et il a encore moins oublié ceux qui rigolaient de son accent ch'ti au début de l'adolescence. De là à dire que Bienvenue chez les Ch'tis est une revanche et son succès, une douce et lucrative vengeance...
Même s'il refuse de croire que la recette du succès est à la portée de la main, et à la portée de tous, Dany Boon considère que son film possédait suffisamment d'atouts pour attirer les foules. «Il n'y a pas de cynisme ni de méchanceté, explique le cinéaste et scénariste. Les personnages ont des défauts mais ils sont humains. Les gens de ma région sont d'ailleurs reconnus pour être très accueillants, gentils, heureux. Et heureux aussi de ce qu'ils ont, ce qui est à l'opposé de la société de consommation. La vraie richesse, la vraie qualité de vie, elle est par rapport à l'autre. Faire preuve de générosité, c'est la chose la moins chère qui existe, car plus on est attentif aux autres, plus ils vous le rendent: c'est ce que raconte le film.»
Visiblement, le message est passé et a séduit des millions de spectateurs, au point même où plusieurs d'entre eux, vouant au film un véritable culte, l'ont vu plus d'une fois, prenant un malin plaisir à dire les répliques avant les personnages. Les marchands de DVD se frottent déjà les mains... Dany Boon mesure sa chance et la relativise. «Ça fait 15 ans que je joue, et j'ai la chance que ça soit mon deuxième film. Si ç'avait été mon premier, j'aurais déjà sauté par la fenêtre! Gérer la suite aurait été beaucoup plus compliqué. Mon premier film a fait 1,2 million d'entrées, ce qui est beaucoup — même si ça paraît dérisoire à côté du deuxième.» Et s'il espérait un succès, préparer «un coup» n'était pas dans ses plans. «Les producteurs cherchent toujours à faire des coups, surtout dans les comédies. Ils veulent prendre tel stand-up, tel acteur à la mode et tel mannequin», dit-il avec ironie.
Un peu plus et on pourrait croire qu'il parle d'Astérix aux Jeux olympiques, un film dont le budget était pharaonique en comparaison de celui de Bienvenue chez les Ch'tis (78 millions d'euros, contre 11 pour le film de Boon, et faisant courir tout de même 6,8 millions de Français). «Je ne ferai aucun commentaire!», lance-t-il en souriant (un peu...). Mais il ne peut s'empêcher d'ajouter son grain de sel: «Ça prouve que c'est très difficile de réussir une comédie, car il n'y a pas de recettes. Quand on cherche à toucher le plus grand nombre, en général, on rate. Plus on est dans l'intime lors de l'écriture, plus les personnages sont proches de soi, plus on touche à l'universel.»
Et il ne pensait pas le toucher à ce point. Dans la rue, les gens viennent le voir «systématiquement», et s'il faut plaindre les pauvres traducteurs ayant la tâche de sous-titrer les accents (pour «tiens», dites «chiens»!), les expressions et les coutumes culinaires (dont le fameux maroilles, que je vous laisse le plaisir de découvrir), tous les spectateurs de l'Europe francophone en redemandent, et des projets de remake sont déjà en chantier. À Hollywood, c'est l'acteur Will Smith (Boon répétera le nom deux fois, devant notre incrédulité...) qui aura l'honneur, ou la lourde tâche, de le piloter, et en Italie le projet est bien avancé.
Évidemment, rien ne vaut l'original, surtout devant les airs ahuris de Boon en facteur un peu niais et transi d'amour pour une belle collègue, Kad Merad en «sudiste» perdant littéralement le nord, et même les pédales, tandis que la chanteuse Line Renaud fait merveille à chaque apparition en infâme maman castratrice. Pourtant, l'espace d'une seule scène, c'est Michel Galabru qui reste dans les mémoires grâce à une tirade que l'on pourrait croire expressément écrite pour lui. «Je n'ai pas pensé à lui quand j'ai écrit la scène, admet Dany Boon, mais effectivement ça ne pouvait être que lui.» Et sa participation fut un véritable miracle, alors qu'une santé fragile le tenait loin des plateaux. Or les deux hommes se connaissaient déjà et avaient un ami commun (Raymond Devos, rien de moins), et, après maintes négociations, pour convaincre l'acteur mais surtout la compagnie d'assurances, le tout fut bouclé en un après-midi et quelques prises («Dès qu'il a commencé à dire son texte, tout le monde a rigolé.»).
Des moments de bonheur comme celui-là, Dany Boon en énumère quelques-uns, responsable malgré lui d'un véritable boom touristique dans sa région natale, du jamais vu, et qui inspire maintenant les producteurs à vouloir y tourner des comédies. Car, jusque-là, le Nord, c'était le territoire des drames (à la Zola) et des oeuvres austères (à la Bruno Dumont). L'espace d'un seul film, et 20 millions de spectateurs français plus tard, Dany Boon change complètement la donne. Car tout le monde se sent un peu chez soi dans Bienvenue chez les Ch'tis.
Bienvenue chez les Ch'tis, de Dany Boon, prend l'affiche le 25 juillet partout au Québec.
***
Collaborateur du Devoir
En effet, il n'aura fallu qu'un peu plus d'un mois et un salutaire bouche-à-oreille pour que la petite comédie de Dany Boon, sur un cadre du service postal forcé d'aller travailler dans le nord de la France — non sans avoir magouillé pour tenter d'obtenir un emploi dans un bureau de la Côte d'Azur —, surpasse une marque qui paraissait jusque-là infranchissable. Pendant des décennies, aucun film français n'avait rassemblé autant de spectateurs que les 17 millions qui sont allés voir La Grande Vadrouille, de Gérard Oury, en 1966. «L'année de ma naissance», précise d'ailleurs celui dont le vrai nom est Daniel Hamidou, moitié français, moitié kabyle, et ch'ti de coeur comme de sang, et encore plus depuis que son second long métrage (après La Maison du bonheur, lui aussi inspiré d'un numéro de ses spectacles) talonne le Titanic, sans avoir pu le faire couler. Mais, à 20,2 millions d'entrées contre 20,5 millions pour le film de James Cameron, Dany Boon, dont le nom de scène est un clin d'oeil à une série télévisée de son enfance sur les aventures du célèbre trappeur Daniel Boone, a toutes les raisons de bomber le torse de fierté.
Alors qu'il fait maintenant partie, depuis hier, de l'Ordre de la Légion d'honneur (intronisé en même temps qu'Ingrid Betancourt!), il n'était pas à Paris pour recevoir cette prestigieuse accolade présidentielle mais bien à Montréal, dans le cadre du volet cinéma du festival Juste pour rire. «J'ai envoyé quelqu'un qui me ressemble», dit-il en blaguant, un aparté parmi d'autres pendant cette rencontre trop courte avec quelques journalistes. Car l'homme est amusant, certes, mais il affiche la simplicité de ceux qui n'ont pas connu le succès en claquant des doigts. Il n'a sans doute pas oublié qu'il a d'abord débuté sa carrière comme mime dans les rues de Paris en 1989, et il a encore moins oublié ceux qui rigolaient de son accent ch'ti au début de l'adolescence. De là à dire que Bienvenue chez les Ch'tis est une revanche et son succès, une douce et lucrative vengeance...
Même s'il refuse de croire que la recette du succès est à la portée de la main, et à la portée de tous, Dany Boon considère que son film possédait suffisamment d'atouts pour attirer les foules. «Il n'y a pas de cynisme ni de méchanceté, explique le cinéaste et scénariste. Les personnages ont des défauts mais ils sont humains. Les gens de ma région sont d'ailleurs reconnus pour être très accueillants, gentils, heureux. Et heureux aussi de ce qu'ils ont, ce qui est à l'opposé de la société de consommation. La vraie richesse, la vraie qualité de vie, elle est par rapport à l'autre. Faire preuve de générosité, c'est la chose la moins chère qui existe, car plus on est attentif aux autres, plus ils vous le rendent: c'est ce que raconte le film.»
Visiblement, le message est passé et a séduit des millions de spectateurs, au point même où plusieurs d'entre eux, vouant au film un véritable culte, l'ont vu plus d'une fois, prenant un malin plaisir à dire les répliques avant les personnages. Les marchands de DVD se frottent déjà les mains... Dany Boon mesure sa chance et la relativise. «Ça fait 15 ans que je joue, et j'ai la chance que ça soit mon deuxième film. Si ç'avait été mon premier, j'aurais déjà sauté par la fenêtre! Gérer la suite aurait été beaucoup plus compliqué. Mon premier film a fait 1,2 million d'entrées, ce qui est beaucoup — même si ça paraît dérisoire à côté du deuxième.» Et s'il espérait un succès, préparer «un coup» n'était pas dans ses plans. «Les producteurs cherchent toujours à faire des coups, surtout dans les comédies. Ils veulent prendre tel stand-up, tel acteur à la mode et tel mannequin», dit-il avec ironie.
Un peu plus et on pourrait croire qu'il parle d'Astérix aux Jeux olympiques, un film dont le budget était pharaonique en comparaison de celui de Bienvenue chez les Ch'tis (78 millions d'euros, contre 11 pour le film de Boon, et faisant courir tout de même 6,8 millions de Français). «Je ne ferai aucun commentaire!», lance-t-il en souriant (un peu...). Mais il ne peut s'empêcher d'ajouter son grain de sel: «Ça prouve que c'est très difficile de réussir une comédie, car il n'y a pas de recettes. Quand on cherche à toucher le plus grand nombre, en général, on rate. Plus on est dans l'intime lors de l'écriture, plus les personnages sont proches de soi, plus on touche à l'universel.»
Et il ne pensait pas le toucher à ce point. Dans la rue, les gens viennent le voir «systématiquement», et s'il faut plaindre les pauvres traducteurs ayant la tâche de sous-titrer les accents (pour «tiens», dites «chiens»!), les expressions et les coutumes culinaires (dont le fameux maroilles, que je vous laisse le plaisir de découvrir), tous les spectateurs de l'Europe francophone en redemandent, et des projets de remake sont déjà en chantier. À Hollywood, c'est l'acteur Will Smith (Boon répétera le nom deux fois, devant notre incrédulité...) qui aura l'honneur, ou la lourde tâche, de le piloter, et en Italie le projet est bien avancé.
Évidemment, rien ne vaut l'original, surtout devant les airs ahuris de Boon en facteur un peu niais et transi d'amour pour une belle collègue, Kad Merad en «sudiste» perdant littéralement le nord, et même les pédales, tandis que la chanteuse Line Renaud fait merveille à chaque apparition en infâme maman castratrice. Pourtant, l'espace d'une seule scène, c'est Michel Galabru qui reste dans les mémoires grâce à une tirade que l'on pourrait croire expressément écrite pour lui. «Je n'ai pas pensé à lui quand j'ai écrit la scène, admet Dany Boon, mais effectivement ça ne pouvait être que lui.» Et sa participation fut un véritable miracle, alors qu'une santé fragile le tenait loin des plateaux. Or les deux hommes se connaissaient déjà et avaient un ami commun (Raymond Devos, rien de moins), et, après maintes négociations, pour convaincre l'acteur mais surtout la compagnie d'assurances, le tout fut bouclé en un après-midi et quelques prises («Dès qu'il a commencé à dire son texte, tout le monde a rigolé.»).
Des moments de bonheur comme celui-là, Dany Boon en énumère quelques-uns, responsable malgré lui d'un véritable boom touristique dans sa région natale, du jamais vu, et qui inspire maintenant les producteurs à vouloir y tourner des comédies. Car, jusque-là, le Nord, c'était le territoire des drames (à la Zola) et des oeuvres austères (à la Bruno Dumont). L'espace d'un seul film, et 20 millions de spectateurs français plus tard, Dany Boon change complètement la donne. Car tout le monde se sent un peu chez soi dans Bienvenue chez les Ch'tis.
Bienvenue chez les Ch'tis, de Dany Boon, prend l'affiche le 25 juillet partout au Québec.
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