61e Festival de Cannes - Eastwood et Gray, chouchous cannois
Photo : Agence France-Presse
L’actrice Angelina Jolie s’adressant aux journalistes en compagnie du réalisateur Clint Eastwood, à l’occasion de la présentation du film L’Échange, hier, à Cannes.
Cannes — L'innocence des enfants et la justice des adultes étaient au coeur de Mystic River, que l'acteur-réalisateur Clint Eastwood avait présenté en compétition officielle en 2003. Ces thèmes sont également centraux dans son nouveau-né, L'Échange, projeté hier dans un Festival de Cannes résolument conquis par l'homme, peut-être un peu moins par le film.
Le ciel était à l'orage, hier matin, quand nous sommes entrés dans le Grand Théâtre Lumière pour assister à la projection de ce qui demeure l'oeuvre la plus conventionnelle de la compétition officielle sur le plan narratif, quoique la noirceur du propos la soude à ses concurrents plus audacieux sur le plan formel. Oui, l'humeur cinématographique est maussade sur la Croisette, au point où l'industrie, massée au Marché, dans le sous-sol du Palais, et guettant les échos de ce qui se passe en haut (où se trouvent les salles), attend encore qu'on lui indique le chemin d'un film joyeux et édifiant qui plaira aux spectateurs de 7 à 77 ans, de New York à Sydney. Paradoxalement, c'est jusqu'ici le film de James Gray, Two Lovers, qui s'approche le plus du but.
Mais revenons pour l'instant à L'Échange, chronique soignée et admirablement photographiée, campée dans le Los Angeles de 1928 et inspirée d'un fait divers de l'époque: une mère célibataire (Jolie, émouvante) s'est battue contre les autorités municipales (mairie, corps de police, etc.) afin de leur faire entendre raison sur le fait que l'enfant qu'on lui a restitué n'était pas celui qu'on lui avait enlevé cinq mois plus tôt. Or personne ne veut l'entendre, à l'exception d'un pasteur (John Malkovich), en guerre contre les crapules à la tête de la ville, qui va l'aider à trouver la vérité. «La vérité reste la plus grande vertu de la planète, c'est pourquoi je tenais à en faire la clé du drame», expliquait Clint Eastwood lors d'une conférence de presse moins courue que ce à quoi on aurait pu s'attendre dans un pays où il est vénéré.
«Il y a des correspondances universelles évidentes entre aujourd'hui et ce qui est montré dans le film, enchaîne Angelina Jolie: la corruption, l'abus de pouvoir, les violations des droits humains», soutient cette ambassadrice du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, enceinte de jumeaux et de retour à Cannes un an après un autre film d'enlèvement, celui-là de Daniel Pearl, raconté dans A Mighty Heart. «Je suis consciente des similitudes entre les situations de départ de ces deux films. Mais quand j'ai lu le projet de L'Échange, je n'ai pas été capable de me l'enlever de la tête. [...] Être mère [elle a déjà quatre enfants, dont trois adoptifs] m'a influencée dans mon travail pour ce rôle, mais il me fallait trouver un chemin par lequel faire s'exprimer le personnage, parce qu'il est trop différent de moi. J'ai pensé à ma mère, décédée récemment, qui était une femme plutôt effacée et passive mais qui se transformait en lionne lorsqu'il s'agissait du bien-être de ses enfants, et ça m'a aidée.»
Eastwood, qui travaillait ici à partir d'un scénario richement documenté de J. Michael Straczynski, trouve en cette téléphoniste sans histoire se métamorphosant en militante opiniâtre le prolongement des héros qu'il a incarnés comme acteur ou fait vivre comme cinéaste: des solitaires en bute contre l'establishment et les individus qui détournent les pouvoirs qui leur sont conférés à des fins personnelles. «Juste en élevant la voix, elle a réussi à mettre toute l'administration à genoux, dans un drame où tous les acteurs concernés avaient des motifs inavouables», dit-il avec admiration.
Un personnage inspirant, une histoire frappée du sceau «vécu», pourquoi L'Échange, mis en scène avec l'élégance qu'on connaît au réalisateur d'Unforgiven, paraît-il aussi manichéen au vu de son oeuvre antérieure? Les bons et les vilains sont étiquetés en une image, les coeurs purs sont récompensés, les zones d'ombre sont éclairées et, au final, la nation se trouve grandie. Je risque une explication: au départ, Ron Howard, qui l'a produit à travers sa maison Imagine, devait le réaliser; il a cédé sa place, mais la grosse patte du réalisateur de Da Vinci Code est encore visible.
Interrogé sur sa décision de participer à la compétition cannoise (Mystic River en était reparti bredouille, Bird avait valu le prix d'interprétation à Forest Whitaker), Eastwood, qui aura 78 ans le 31 mai, reconnaît y participer en toute connaissance de cause et sans a priori. «Lorsque j'étais président du jury [en 1994], nous avons remis la Palme d'or à un film [Pulp Fiction] qui n'était pas mon premier choix. Mais un consensus s'était formé autour de lui et je l'ai appuyé. Les jurés ont des choix à faire. Je ne me sens pas au-dessus de ça. Je sais seulement que de bons films ont gagné par le passé, et des mauvais aussi.»
Chouchou cannois lui aussi, James Gray (The Yards, We Own the Night) revient en compétition pour une deuxième année consécutive avec Two Lovers, qui se présente sur papier comme une comédie romantique mais qui, sur l'écran, prend une forme beaucoup moins consensuelle. L'excellent Joaquin Phoenix, acteur fétiche du cinéaste, campe dans ce film fin et délicat un homme atteint du trouble bipolaire qui s'éprend simultanément de deux femmes (Vinessa Shaw et Gwyneth Paltrow) incarnant chacune un des deux pôles. Sous la légèreté de surface se cachent des couches de sens et une grande tendresse envers les personnages et Brighton Beach, quartier populaire russe de Brooklyn qu'il filme ici avec un vrai beau sens théâtral, façon West Side Story. Si le prix de la mise en scène n'est pas déjà attribué à Arnaud Desplechin ou aux frères Dardenne, je propose que le jury le donne à Two Lovers.
***
Collaborateur du Devoir
Le ciel était à l'orage, hier matin, quand nous sommes entrés dans le Grand Théâtre Lumière pour assister à la projection de ce qui demeure l'oeuvre la plus conventionnelle de la compétition officielle sur le plan narratif, quoique la noirceur du propos la soude à ses concurrents plus audacieux sur le plan formel. Oui, l'humeur cinématographique est maussade sur la Croisette, au point où l'industrie, massée au Marché, dans le sous-sol du Palais, et guettant les échos de ce qui se passe en haut (où se trouvent les salles), attend encore qu'on lui indique le chemin d'un film joyeux et édifiant qui plaira aux spectateurs de 7 à 77 ans, de New York à Sydney. Paradoxalement, c'est jusqu'ici le film de James Gray, Two Lovers, qui s'approche le plus du but.
Mais revenons pour l'instant à L'Échange, chronique soignée et admirablement photographiée, campée dans le Los Angeles de 1928 et inspirée d'un fait divers de l'époque: une mère célibataire (Jolie, émouvante) s'est battue contre les autorités municipales (mairie, corps de police, etc.) afin de leur faire entendre raison sur le fait que l'enfant qu'on lui a restitué n'était pas celui qu'on lui avait enlevé cinq mois plus tôt. Or personne ne veut l'entendre, à l'exception d'un pasteur (John Malkovich), en guerre contre les crapules à la tête de la ville, qui va l'aider à trouver la vérité. «La vérité reste la plus grande vertu de la planète, c'est pourquoi je tenais à en faire la clé du drame», expliquait Clint Eastwood lors d'une conférence de presse moins courue que ce à quoi on aurait pu s'attendre dans un pays où il est vénéré.
«Il y a des correspondances universelles évidentes entre aujourd'hui et ce qui est montré dans le film, enchaîne Angelina Jolie: la corruption, l'abus de pouvoir, les violations des droits humains», soutient cette ambassadrice du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, enceinte de jumeaux et de retour à Cannes un an après un autre film d'enlèvement, celui-là de Daniel Pearl, raconté dans A Mighty Heart. «Je suis consciente des similitudes entre les situations de départ de ces deux films. Mais quand j'ai lu le projet de L'Échange, je n'ai pas été capable de me l'enlever de la tête. [...] Être mère [elle a déjà quatre enfants, dont trois adoptifs] m'a influencée dans mon travail pour ce rôle, mais il me fallait trouver un chemin par lequel faire s'exprimer le personnage, parce qu'il est trop différent de moi. J'ai pensé à ma mère, décédée récemment, qui était une femme plutôt effacée et passive mais qui se transformait en lionne lorsqu'il s'agissait du bien-être de ses enfants, et ça m'a aidée.»
Eastwood, qui travaillait ici à partir d'un scénario richement documenté de J. Michael Straczynski, trouve en cette téléphoniste sans histoire se métamorphosant en militante opiniâtre le prolongement des héros qu'il a incarnés comme acteur ou fait vivre comme cinéaste: des solitaires en bute contre l'establishment et les individus qui détournent les pouvoirs qui leur sont conférés à des fins personnelles. «Juste en élevant la voix, elle a réussi à mettre toute l'administration à genoux, dans un drame où tous les acteurs concernés avaient des motifs inavouables», dit-il avec admiration.
Un personnage inspirant, une histoire frappée du sceau «vécu», pourquoi L'Échange, mis en scène avec l'élégance qu'on connaît au réalisateur d'Unforgiven, paraît-il aussi manichéen au vu de son oeuvre antérieure? Les bons et les vilains sont étiquetés en une image, les coeurs purs sont récompensés, les zones d'ombre sont éclairées et, au final, la nation se trouve grandie. Je risque une explication: au départ, Ron Howard, qui l'a produit à travers sa maison Imagine, devait le réaliser; il a cédé sa place, mais la grosse patte du réalisateur de Da Vinci Code est encore visible.
Interrogé sur sa décision de participer à la compétition cannoise (Mystic River en était reparti bredouille, Bird avait valu le prix d'interprétation à Forest Whitaker), Eastwood, qui aura 78 ans le 31 mai, reconnaît y participer en toute connaissance de cause et sans a priori. «Lorsque j'étais président du jury [en 1994], nous avons remis la Palme d'or à un film [Pulp Fiction] qui n'était pas mon premier choix. Mais un consensus s'était formé autour de lui et je l'ai appuyé. Les jurés ont des choix à faire. Je ne me sens pas au-dessus de ça. Je sais seulement que de bons films ont gagné par le passé, et des mauvais aussi.»
Chouchou cannois lui aussi, James Gray (The Yards, We Own the Night) revient en compétition pour une deuxième année consécutive avec Two Lovers, qui se présente sur papier comme une comédie romantique mais qui, sur l'écran, prend une forme beaucoup moins consensuelle. L'excellent Joaquin Phoenix, acteur fétiche du cinéaste, campe dans ce film fin et délicat un homme atteint du trouble bipolaire qui s'éprend simultanément de deux femmes (Vinessa Shaw et Gwyneth Paltrow) incarnant chacune un des deux pôles. Sous la légèreté de surface se cachent des couches de sens et une grande tendresse envers les personnages et Brighton Beach, quartier populaire russe de Brooklyn qu'il filme ici avec un vrai beau sens théâtral, façon West Side Story. Si le prix de la mise en scène n'est pas déjà attribué à Arnaud Desplechin ou aux frères Dardenne, je propose que le jury le donne à Two Lovers.
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Collaborateur du Devoir
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