61e Festival de Cannes - Indy ou indépendant ?
Photo : Agence Reuters
Harrison Ford et Cate Blanchett, en conférence de presse après la projection d’Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal, à Cannes.
Cannes — Le Festival de Cannes a franchi hier son mitan, après s'être laissé, pendant le week-end, «écrapoutir» par la grosse boule d'Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal, de Steven Spielberg. Au point où la Mecque incontestée du cinéma indépendant et d'auteur est devenue le théâtre impuissant d'un des plus beaux exemples de prostitution médiatique de récente mémoire.
Samedi après-midi, la presse quotidienne d'Amérique du Nord a été convoquée à une rencontre de presse exclusive avec les principaux acteurs du film, Harrison Ford, Cate Blanchett et Karen Allen en tête. Des entrevues faites à l'aveugle, puisque la projection n'aurait lieu que le lendemain. Si bien que, pendant que la presse cinématographique tâtait le pouls d'Indy sexagénaire, dimanche après-midi au Grand Théâtre Lumière, les pages des quotidiens du même jour étaient déjà barbouillées d'entrevues promotionnelles faites autour du film, paradant sous un imaginaire vernis d'information journalistique.
Les pauvres négligés de la presse internationale, fâchés d'être exclus du «junket» (ils étaient nombreux, m'a-t-on dit), ont néanmoins pu se contenter le lendemain sous la forme d'une conférence de presse. Celle-ci, de loin la plus courue du festival, a eu lieu tout de suite après la projection de ce morceau de cinéma-spectacle dont Cannes ne peut plus se passer depuis que les grands médias se sont «people-isés» et que le cinéma d'auteur a été bouté hors des multiplexes.
Ce quatrième Indiana Jones les remplira à coup sûr, sinon au moyen de la publicité, certainement grâce à l'attrait légendaire de Spielberg, qui livre ici la marchandise attendue par les actionnaires de General Electric, propriétaires de Paramount. Soit une course à obstacles pétaradante et fertile en promesses de suites et de produits dérivés, réalisée avec un savoir-faire enviable mais sans réelle virtuosité, avec décors naturels, cascadeurs, un minimum d'effets spéciaux, bref, «à l'ancienne et à échelle humaine», comme l'ont reconnu le cinéaste et la principale vedette en conférence de presse. «Ça permet aux spectateurs de saisir l'aspect physique de l'affaire, dit Spielberg. Autrement, avec les effets spéciaux, ils ont une impression de décalage avec la réalité.»
Le souci naturaliste de Spielberg s'arrête là. Le traitement des couleurs (saturées, façon technicolor des années 50) et les personnages superbement archétypés tirent pour leur part le film dans la fantaisie et confèrent un charme désuet à cette histoire de reconnaissance père-fils (Harrison Ford et Shia LaBeouf) sur fond de course très «fort-boyarde» en Amazonie, avec un crâne de cristal qui a été retrouvé dans un tombeau pillé et qu'il faut restituer à son temple lointain. Or, le très «graalien» objet passe continuellement des mains du héros et de sa bande à celles d'une vilaine espionne du KGB déterminée à s'arroger le pouvoir qu'il lui conférera une fois la destination atteinte. Saveur et sauveur du film, Cate Blanchett est parfaite dans ce rôle de «dominatrix» façon pulp fiction, à qui ne manque finalement que le fouet... d'Indiana Jones.
À 66 ans, Harrison Ford a la pêche et prend le parti de son âge dans cette aventure où il retrouve sa première Indy Girl (Karen Allen), absente des deux suites données aux Aventuriers de l'arche perdue. «Nous sommes des conteurs d'histoires», explique le modeste acteur, antistar et pas cynique pour deux sous, malgré que l'entreprise fleure bon l'opportunisme commercial. «Avant tout, dit-il, je travaille pour les gens qui paient pour voir mes films. Sans vouloir dénigrer l'opinion des professionnels, on l'a fait avant tout pour redonner aux gens un peu de joie pure. Par ailleurs, je suis content qu'on puisse ramener ce personnage au grand écran pour le bénéfice des deux générations de spectateurs qui ne l'ont connu qu'en dvd.»
Le temps, mine de rien et à plusieurs égards, joue à l'avantage du film. Spielberg et son acolyte George Lucas, idéateur du récit et premier créateur de la série, ont été contraints de projeter le personnage dans un univers géopolitique radicalement différent de celui dans lequel il évoluait. «Les dix-neuf ans qui séparent la dernière aventure de celle-ci nous ont forcés à faire passer Indiana Jones de l'avant-guerre à l'ère atomique.» Ainsi, la première partie du film, la plus musclée et la plus fertile en rebondissements, montre le héros fuyant ses assaillants dans une banlieue-fantôme créée en plein désert américain pour servir de cible à des essais nucléaires. «De montrer le personnage contemplant un champignon nucléaire apportait une profondeur au film et au personnage», croit Steven Spielberg, qui, avec son scénariste David Koepp (Spider-Man), a infusé l'aventure dans un bouillon de culture mythologique des années 50, l'éventail allant de la menace rouge à Brando en passant par Freud, Jules Verne, les extraterrestres et les milk-shakes.
Toute son oeuvre en témoigne: les tourments et les valeurs morales de Steven Spielberg sont profondément enracinés dans ces années 50 ultraconservatrices qui l'ont vu grandir. De faire de cette décennie le théâtre d'Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal lui a permis justement de cristalliser et d'exploiter des angoisses qu'il sublime ailleurs: la peur du nucléaire, la paranoïa patriotique, la fracture familiale et la quête du père, ce dernier thème, résolument plus universel, parcourant près de quatre décennies de création. «Je suis content de ne pas m'être trop souvent fait reprocher par la critique de ramener le sujet si souvent sur le tapis.»
Collaborateur du Devoir
Samedi après-midi, la presse quotidienne d'Amérique du Nord a été convoquée à une rencontre de presse exclusive avec les principaux acteurs du film, Harrison Ford, Cate Blanchett et Karen Allen en tête. Des entrevues faites à l'aveugle, puisque la projection n'aurait lieu que le lendemain. Si bien que, pendant que la presse cinématographique tâtait le pouls d'Indy sexagénaire, dimanche après-midi au Grand Théâtre Lumière, les pages des quotidiens du même jour étaient déjà barbouillées d'entrevues promotionnelles faites autour du film, paradant sous un imaginaire vernis d'information journalistique.
Les pauvres négligés de la presse internationale, fâchés d'être exclus du «junket» (ils étaient nombreux, m'a-t-on dit), ont néanmoins pu se contenter le lendemain sous la forme d'une conférence de presse. Celle-ci, de loin la plus courue du festival, a eu lieu tout de suite après la projection de ce morceau de cinéma-spectacle dont Cannes ne peut plus se passer depuis que les grands médias se sont «people-isés» et que le cinéma d'auteur a été bouté hors des multiplexes.
Ce quatrième Indiana Jones les remplira à coup sûr, sinon au moyen de la publicité, certainement grâce à l'attrait légendaire de Spielberg, qui livre ici la marchandise attendue par les actionnaires de General Electric, propriétaires de Paramount. Soit une course à obstacles pétaradante et fertile en promesses de suites et de produits dérivés, réalisée avec un savoir-faire enviable mais sans réelle virtuosité, avec décors naturels, cascadeurs, un minimum d'effets spéciaux, bref, «à l'ancienne et à échelle humaine», comme l'ont reconnu le cinéaste et la principale vedette en conférence de presse. «Ça permet aux spectateurs de saisir l'aspect physique de l'affaire, dit Spielberg. Autrement, avec les effets spéciaux, ils ont une impression de décalage avec la réalité.»
Le souci naturaliste de Spielberg s'arrête là. Le traitement des couleurs (saturées, façon technicolor des années 50) et les personnages superbement archétypés tirent pour leur part le film dans la fantaisie et confèrent un charme désuet à cette histoire de reconnaissance père-fils (Harrison Ford et Shia LaBeouf) sur fond de course très «fort-boyarde» en Amazonie, avec un crâne de cristal qui a été retrouvé dans un tombeau pillé et qu'il faut restituer à son temple lointain. Or, le très «graalien» objet passe continuellement des mains du héros et de sa bande à celles d'une vilaine espionne du KGB déterminée à s'arroger le pouvoir qu'il lui conférera une fois la destination atteinte. Saveur et sauveur du film, Cate Blanchett est parfaite dans ce rôle de «dominatrix» façon pulp fiction, à qui ne manque finalement que le fouet... d'Indiana Jones.
À 66 ans, Harrison Ford a la pêche et prend le parti de son âge dans cette aventure où il retrouve sa première Indy Girl (Karen Allen), absente des deux suites données aux Aventuriers de l'arche perdue. «Nous sommes des conteurs d'histoires», explique le modeste acteur, antistar et pas cynique pour deux sous, malgré que l'entreprise fleure bon l'opportunisme commercial. «Avant tout, dit-il, je travaille pour les gens qui paient pour voir mes films. Sans vouloir dénigrer l'opinion des professionnels, on l'a fait avant tout pour redonner aux gens un peu de joie pure. Par ailleurs, je suis content qu'on puisse ramener ce personnage au grand écran pour le bénéfice des deux générations de spectateurs qui ne l'ont connu qu'en dvd.»
Le temps, mine de rien et à plusieurs égards, joue à l'avantage du film. Spielberg et son acolyte George Lucas, idéateur du récit et premier créateur de la série, ont été contraints de projeter le personnage dans un univers géopolitique radicalement différent de celui dans lequel il évoluait. «Les dix-neuf ans qui séparent la dernière aventure de celle-ci nous ont forcés à faire passer Indiana Jones de l'avant-guerre à l'ère atomique.» Ainsi, la première partie du film, la plus musclée et la plus fertile en rebondissements, montre le héros fuyant ses assaillants dans une banlieue-fantôme créée en plein désert américain pour servir de cible à des essais nucléaires. «De montrer le personnage contemplant un champignon nucléaire apportait une profondeur au film et au personnage», croit Steven Spielberg, qui, avec son scénariste David Koepp (Spider-Man), a infusé l'aventure dans un bouillon de culture mythologique des années 50, l'éventail allant de la menace rouge à Brando en passant par Freud, Jules Verne, les extraterrestres et les milk-shakes.
Toute son oeuvre en témoigne: les tourments et les valeurs morales de Steven Spielberg sont profondément enracinés dans ces années 50 ultraconservatrices qui l'ont vu grandir. De faire de cette décennie le théâtre d'Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal lui a permis justement de cristalliser et d'exploiter des angoisses qu'il sublime ailleurs: la peur du nucléaire, la paranoïa patriotique, la fracture familiale et la quête du père, ce dernier thème, résolument plus universel, parcourant près de quatre décennies de création. «Je suis content de ne pas m'être trop souvent fait reprocher par la critique de ramener le sujet si souvent sur le tapis.»
Collaborateur du Devoir
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