61e Festival de Cannes - La reine de glace entre au Palais
Photo : Agence France-Presse
Catherine Deneuve
Cannes — Coup de (massue au) coeur hier matin au Festival de Cannes, alors que le projecteur du Grand Théâtre Lumière débobinait à 24 images/seconde et sans une seule de trop (il y en a 150 au compteur) le remarquable Un conte de Noël d'Arnaud Desplechin (Rois et reine, La Sentinelle).
Le jury présidé par Sean Penn goûtera-t-il les subtilités et les couches de sens de cette histoire d'une famille vache et acide réunie pour les Fêtes autour d'une maman leucémique campée par Catherine Deneuve? Auront-ils, comme moi, l'impression en sortant de la projection d'avoir été roués de coups et d'y avoir pris du plaisir? Croisons les doigts.
Dans ce conte «sans morale et sans queue ni tête», dixit son réalisateur, Deneuve campe une matriarche de glace atteinte de leucémie, dont le seul de ses enfants compatible pour une greffe de moelle osseuse (Mathieu Almaric) est justement celui qu'elle n'aime pas. Pas qu'elle s'en cache, loin de là. Elle va même jusqu'à le lui dire ouvertement au cours d'un tête-à-tête inoubliable de tension tragicomique, dans le jardin de sa grande maison de Roubaix, où ce dernier, pas en peine, avoue tout sourire ne pas l'aimer non plus.
«J'ai trouvé cette scène assez plaisante à jouer parce qu'elle aborde un tabou. Nous sommes censés aimer nos enfants dès la naissance, nous sommes programmés pour ça», résumait la reine Deneuve en conférence de presse hier, peu après la projection du film, très bien reçu. Mathieu Amalric, alter ego du cinéaste, faisait cependant remarquer que la scène, qui survient en plein coeur du film comme si elle en constituait la reliure, commence par cette déclaration de non-amour, faite l'un à l'autre, mais que «la suite montre bien la complexité de leurs rapports. Elle est en train de fumer et l'idée qu'a eue Arnaud [Desplechin] de me faire allumer sa cigarette était très chargée: tout d'un coup, nous sommes deux cow-boys dans un western».
La maladie est le prétexte de ce quasi-huis clos, mais également la métaphore du poison qui ronge de l'intérieur chacun des personnages. Gardienne des névroses, l'aînée (superbe Anne Consigny), impuissante devant la maladie mentale qui frappe son propre fils, cède à la pression familiale en permettant que son frère haï, qu'elle a fait bannir autrefois, vienne passer Noël en famille. «C'est une famille complètement désorganisée», résume Arnaud Desplechin. Ainsi, dit-il, la maladie de la mère et le retour à la maison du fils banni «rajoutent du désordre au désordre et, curieusement, apportent à chacun une sorte d'apaisement».
Refusant d'avouer que plusieurs des personnages et événements du film sont inspirés de sa propre histoire familiale, le réalisateur de Comment je me suis disputé (Ma vie sexuelle) a pris la fuite dans l'abstrait, où le mot «chose» a pris tous les sens et aucun. Voyez plutôt: «Je prends des bouts de choses pour ensuite créer quelque chose qui soit singulier et un peu personnel. Quand je fais des films, j'essaie de me rapprocher des choses, de me les réapproprier, de voir comment elles marchent. Je m'efforce d'être un acteur parmi la troupe. Chaque personne apporte quelque chose.»
Un poète, Desplechin. De l'image, sans aucun doute; de la parole, un peu moins. Quoique l'écriture d'Un conte de Noël soit d'une rigueur et d'une vigueur exceptionnelles. Son style narratif si singulier est somptueusement mis en valeur ici avec ses découpages par chapitres (des dates, des lieux, etc.), ses actions superposées, ses personnages qui, sans raison apparente, s'adressent à la caméra. Desplechin pratique un cinéma rigoureusement authentique et autonome, qui invente sa forme et fait naître des personnages qui, s'ils changent de nom et de visage d'un film à l'autre, se reconnaissent à la fois par leur authenticité et les archétypes qu'ils représentent. Ainsi, chez lui les hommes sont des enfants souvent irresponsables, les femmes, des monstres de velours. Le monde réel est encore visible, depuis le pays imaginaire de ses films, mais le cinéaste, de toute évidence, cherche l'élévation, pas obligatoirement l'éloignement: «Je fais des films pour mieux vivre», dit-il.
Un conte de Noël, qui de toutes ses oeuvres est la plus accessible, pourrait signifier pour Catherine Deneuve, parfaite en «condamnée» aux sentiments refoulés, une nouvelle renaissance artistique, semblable à celle qu'elle a connue dans les années 80 auprès d'André Téchiné. À l'égard du cinéma, et des auteurs, l'actrice de 64 ans n'a cependant jamais cessé d'inspirer ni d'être inspirée. «J'ai de la curiosité, je crois que c'est à la base de mon caractère. Au cinéma, c'est une très bonne chose», dit celle qui a fait rire et applaudir le parterre de journalistes en faisant remarquer qu'elle serait dans le futur appelée à travailler avec différentes générations de cinéastes. «Forcément, puisque je continue d'avancer en âge, l'écart entre eux et moi s'agrandit. À moins d'en faire un autre avec Manoel De Oliveira, mais ce n'est pas sûr.»
Collaborateur du Devoir
Le jury présidé par Sean Penn goûtera-t-il les subtilités et les couches de sens de cette histoire d'une famille vache et acide réunie pour les Fêtes autour d'une maman leucémique campée par Catherine Deneuve? Auront-ils, comme moi, l'impression en sortant de la projection d'avoir été roués de coups et d'y avoir pris du plaisir? Croisons les doigts.
Dans ce conte «sans morale et sans queue ni tête», dixit son réalisateur, Deneuve campe une matriarche de glace atteinte de leucémie, dont le seul de ses enfants compatible pour une greffe de moelle osseuse (Mathieu Almaric) est justement celui qu'elle n'aime pas. Pas qu'elle s'en cache, loin de là. Elle va même jusqu'à le lui dire ouvertement au cours d'un tête-à-tête inoubliable de tension tragicomique, dans le jardin de sa grande maison de Roubaix, où ce dernier, pas en peine, avoue tout sourire ne pas l'aimer non plus.
«J'ai trouvé cette scène assez plaisante à jouer parce qu'elle aborde un tabou. Nous sommes censés aimer nos enfants dès la naissance, nous sommes programmés pour ça», résumait la reine Deneuve en conférence de presse hier, peu après la projection du film, très bien reçu. Mathieu Amalric, alter ego du cinéaste, faisait cependant remarquer que la scène, qui survient en plein coeur du film comme si elle en constituait la reliure, commence par cette déclaration de non-amour, faite l'un à l'autre, mais que «la suite montre bien la complexité de leurs rapports. Elle est en train de fumer et l'idée qu'a eue Arnaud [Desplechin] de me faire allumer sa cigarette était très chargée: tout d'un coup, nous sommes deux cow-boys dans un western».
La maladie est le prétexte de ce quasi-huis clos, mais également la métaphore du poison qui ronge de l'intérieur chacun des personnages. Gardienne des névroses, l'aînée (superbe Anne Consigny), impuissante devant la maladie mentale qui frappe son propre fils, cède à la pression familiale en permettant que son frère haï, qu'elle a fait bannir autrefois, vienne passer Noël en famille. «C'est une famille complètement désorganisée», résume Arnaud Desplechin. Ainsi, dit-il, la maladie de la mère et le retour à la maison du fils banni «rajoutent du désordre au désordre et, curieusement, apportent à chacun une sorte d'apaisement».
Refusant d'avouer que plusieurs des personnages et événements du film sont inspirés de sa propre histoire familiale, le réalisateur de Comment je me suis disputé (Ma vie sexuelle) a pris la fuite dans l'abstrait, où le mot «chose» a pris tous les sens et aucun. Voyez plutôt: «Je prends des bouts de choses pour ensuite créer quelque chose qui soit singulier et un peu personnel. Quand je fais des films, j'essaie de me rapprocher des choses, de me les réapproprier, de voir comment elles marchent. Je m'efforce d'être un acteur parmi la troupe. Chaque personne apporte quelque chose.»
Un poète, Desplechin. De l'image, sans aucun doute; de la parole, un peu moins. Quoique l'écriture d'Un conte de Noël soit d'une rigueur et d'une vigueur exceptionnelles. Son style narratif si singulier est somptueusement mis en valeur ici avec ses découpages par chapitres (des dates, des lieux, etc.), ses actions superposées, ses personnages qui, sans raison apparente, s'adressent à la caméra. Desplechin pratique un cinéma rigoureusement authentique et autonome, qui invente sa forme et fait naître des personnages qui, s'ils changent de nom et de visage d'un film à l'autre, se reconnaissent à la fois par leur authenticité et les archétypes qu'ils représentent. Ainsi, chez lui les hommes sont des enfants souvent irresponsables, les femmes, des monstres de velours. Le monde réel est encore visible, depuis le pays imaginaire de ses films, mais le cinéaste, de toute évidence, cherche l'élévation, pas obligatoirement l'éloignement: «Je fais des films pour mieux vivre», dit-il.
Un conte de Noël, qui de toutes ses oeuvres est la plus accessible, pourrait signifier pour Catherine Deneuve, parfaite en «condamnée» aux sentiments refoulés, une nouvelle renaissance artistique, semblable à celle qu'elle a connue dans les années 80 auprès d'André Téchiné. À l'égard du cinéma, et des auteurs, l'actrice de 64 ans n'a cependant jamais cessé d'inspirer ni d'être inspirée. «J'ai de la curiosité, je crois que c'est à la base de mon caractère. Au cinéma, c'est une très bonne chose», dit celle qui a fait rire et applaudir le parterre de journalistes en faisant remarquer qu'elle serait dans le futur appelée à travailler avec différentes générations de cinéastes. «Forcément, puisque je continue d'avancer en âge, l'écart entre eux et moi s'agrandit. À moins d'en faire un autre avec Manoel De Oliveira, mais ce n'est pas sûr.»
Collaborateur du Devoir
Haut de la page


