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L'ère du cinéma de poche est arrivée

Isabelle Paré   19 avril 2008  Cinéma
«Le cinéma, tel que nous le connaissons, est déjà chose du passé», estime le réalisateur David Cronenberg
Photo : Jacques Nadeau
«Le cinéma, tel que nous le connaissons, est déjà chose du passé», estime le réalisateur David Cronenberg
En février 2007, le cinéaste Denis Villeneuve, admiré à Cannes et à Berlin pour ses films Un 32 août sur terre et Maelström, remportait à Barcelone un prix passé ici à peu près sous silence. Il a gagné ce qu'on pourrait considérer comme l'Oscar du meilleur court métrage, dans un événement uniquement consacré aux films réalisés à l'aide d'un téléphone portable, le Global Mobile Award. Deux minutes pour parler de séduction, avec pour seules armes un cellulaire en main et Alexis Martin comme comédien. On peut voir le film 120 secondes pour être élu sur le site de l'Office national du film (ONF), tout comme Oh la la, réalisé par la comédienne Isabella Rosselini.

Encore peu connu du public, l'engouement pour les films réalisés avec des téléphones de poche fait pourtant boule de neige un peu partout sur la planète. En 2005, Paris tenait son premier festival de films réalisés sur cellulaire, le festival Pocketfilm, avec 14 films en compétition, d'une durée allant de 30 secondes à une heure trente.

En décembre, le Japon emboîtait le pas à Paris avec son propre festival Pocketfilm, réunissant 150 films de 18 pays, dont 50 en compétition officielle, sélectionnés par le département des beaux-arts de l'Université nationale de Tokyo. Des festivals sont nés depuis, notamment à Taiwan, en Allemagne, à Barcelone, à Birsk en Biélorussie, en Scandinavie et à Los Angeles, rassemblant les émules de ce nouveau média.

À Toronto, le Mobifest réunit chaque année les convertis à cette nouvelle génération de courts métrages.

Avec trois milliards de téléphones cellulaires en circulation sur la planète, le petit combiné s'insinue dans toutes les strates de nos vies et dans tous les recoins du globe. Le compagnon de poche est plus qu'une simple machine à dire «T'es où?», il est devenu un «tout-dans-un», propulsé par les formidables avancées de la téléphonie mobile. Outil planétaire, accessible à toutes les bourses, de Tokyo à Mumbai (six millions de cellulaires par mois sont vendus en Inde), ce couteau suisse du XXIe siècle fait naître une nouvelle génération d'artistes multimédias, de romanciers, de cinéastes, qui voient dans son micro-écran de 2,5 pouces mille et une possibilités.

D'ici 2010, 25 % de l'industrie du divertissement transitera par le téléphone sans fil, selon mobilecrunch.com, un site dédié à l'industrie de la téléphonie mobile. Et l'industrie du film s'y prépare de pied ferme.

Le film de poche est né

Présenté au Festival du nouveau cinéma, le premier long métrage jamais tourné sur cellulaire, SMS Sugar Man, a été réalisé en 2005 en Afrique du Sud par Aryan Kaganof, un auteur et réalisateur prolifique. Depuis, des jeunes armés de leur seul portable ont compris qu'on pouvait contourner l'inaccessible industrie du cinéma en diffusant des créations originales sur YouTube, ou directement aux abonnés de cellulaires. En Californie, l'engouement pour ces micro-films à regarder dans le creux de la main a déjà été baptisé «celli-wood».

À l'instar du film 16 mm, qui avait ouvert dans les années 30 les portes de la réalisation maison au grand public, le cellulaire se forge lentement le rôle de caméra universelle, accessible aux réalisateurs en herbe qui créent leur film sur ordinateur, grâce aux logiciels de montage maison, maintenant disponibles dans le commerce.

L'industrie du cinéma et les plus grands festivals du cinéma au monde ne peuvent plus ignorer cette tendance. En 2007, le Festival de Cannes décernait des prix pour des fils réalisés sur cellulaire, tout comme le Sundance Film Festival de Salt Lake City et, plus près de nous, le Toronto International Film Festival (TIFF).

Dès 2005, le TIFF invitait une vingtaine de jeunes, soutenus par des réalisateurs d'expérience comme Gus Van Sant, à suivre un laboratoire de quatre jours dont l'aboutissement était la réalisation de leur propre film sur cellulaire. La même année, le TIFF insérait à son programme un premier film du genre, intitulé Phones Calls from an Imaginary Girlfriend, du comédien et cinéaste Don McKellar.

«Les films qui ont été réalisés avec ces petits appareils étaient incroyables. C'étaient des exercices complexes d'animation. La plupart des gens n'y voient qu'un jouet, mais entre les mains d'artistes, c'est comme réinventer un nouveau langage cinématographique», s'enthousiasme Piers Landing, président-directeur général du TIFF, qui depuis insert des films cellulaires à sa programmation chaque année.

Mêmes échos au Festival du nouveau cinéma de Montréal, où l'on a présenté en 2006 une dizaine de films réalisés sur cellulaire avec la collaboration du programme Shorts in Motion, soutenu par l'Office national du film (ONF) et le Bravo!Fact, une fondation créée par le diffuseur Bravo pour venir en aide aux jeunes talents. «On s'est même demandé si ces films devaient être visionnés sur écran, après avoir été gonflés, ou, pour respecter l'esprit du film, être vus dans des cellulaires attachés au siège des spectateurs», raconte Nicolas Girard Deltruc, directeur du festival.

«Le cinéma, c'est de l'image en mouvement, que ce soit de la vidéo, du 16 mm ou du film. C'est un nouveau langage qui ne marchera peut-être pas pour le long métrage, mais le cellulaire va sonner le retour en force du court métrage et ouvrir une nouvelle voie pour le cinéma indépendant», dit M. Deltruc.

La caméra de poche, encore plus que les minicaméras HD, va entraîner l'essor d'une nouvelle forme de documentaire. «Avec le cellulaire, la caméra devient presque invisible et peut se permettre de tourner dans des endroits très difficiles, comme on l'a vu au Tibet», relance-t-il.

Passade ou révolution?

Mais s'agit-il vraiment encore de cinéma? Ces films de poche sont-ils la dernière passade en vogue ou de vraies oeuvres cinématographiques? Le cinéma, rituel collectif vécu dans l'ombre du grand écran déjà amoché par l'arrivée du cinéma maison, est-il condamné à une mort lente? Les opinions divergent.

Michel Lacombe, grand spécialiste du cinéma et chroniqueur à Radio-Canada, estime que cette tendance lourde, beaucoup plus présente en Europe et en Asie qu'ici, est là pour de bon. «Je ne crois pas que ce soit une passade. Les écrans vont se multiplier dans nos vies et le vocabulaire cinématographique est appelé à changer. Même si le cellulaire diffusera toujours des oeuvres brèves, cela va permettre à des jeunes cinéastes de faire leur nid, de contourner les voies officielles du cinéma, où cela prend une éternité avant de réaliser un film», dit-il.

«Cela dit, je crois qu'il y aura toujours une place pour le cinéma vu sur écran», insiste M. Lacombe.

L'art inventé par les frères Lumière n'est déjà plus la chasse gardée du grand écran, rappellent plusieurs amoureux du film. Même l'ONF, alma mater des MacLaren, Jutra et autres génies du 7e art canadien, croit au filon prometteur du cellulaire.

Après Shorts in Motion, l'ONF a créé l'an dernier Mobidocs, un programme conjoint développé avec l'Australie pour favoriser ici et là-bas l'émergence de nouveaux talents par le biais de 10 courts métrages réalisés sur cellulaire.

«Il faut élargir nos horizons et créer une nouvelle conversation avec le public. Aujourd'hui, c'est le public qui choisit le média, et la nouvelle génération a grandi davantage avec des écrans d'ordinateur que des télévisions», souligne Sylva Basmajian, productrice à l'ONF pour le secteur de l'Ontario et responsable des programmes Short in Motion et Mobidocs.

«En 30 ans, j'ai vu passer le 35 mm, le 16 mm, la vidéo, puis le numérique. Le cinéma n'a pas disparu, c'est le support qui a changé!», affirme-t-elle.

En plus des films réalisés sur cellulaire, le visionnement sur combiné de grands classiques ou des dernières primeurs est une nouvelle donne appelée à prendre de l'ampleur. Depuis 2005, tous les importants fournisseurs de téléphonie mobile, dont Bell au Canada, ont tour à tour conclu des ententes avec les gréants de Hollywood pour permettre à leurs abonnés de regarder leurs films préférés dans le creux de la main.

Même al-Qaida s'est mis au goût du jour, offrant la possibilité de télécharger ses vidéos terroristes directement sur cellulaire!

Il y a 15 ans, on n'imaginait pas acheter un livre sans faire un saut par la librairie. On n'imaginait pas non plus lire le dernier Coelho ou visionner le plus récent film des frères Coen sur son portable. Mais le marché pousse inéluctablement l'industrie du cinéma dans cette direction.

Avec des revenus de 1,3 milliard de dollars en 2007, le marché de la publicité sur téléphone cellulaire force les fournisseurs, qui se disputent cette manne, à améliorer sans cesse leurs contenus. Le contenu visuel sur cellulaire, films et télé, monopolise déjà à lui seul le tiers de cette tarte publicitaire. D'ici 2013, le marché de la pub liée à la télé et aux films sur cellulaire devrait atteindre 2,5 milliards.






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  • Marc Lavallée
    Inscrite
    samedi 19 avril 2008 10h47
    Les tendances, c'est vachement tendance
    « Alors, c'est le micro-clip timbre-poste ou le peta-film ultra-imax 3d qui est tendance? Finalement, tout est tendance, en autant que ça fasse un peu de bruit grinchant, que ça échappe quelques photons blafards, et que ce soit pour la gloire de la pub. La conclusion s'imposait d'elle-même; les lois du marché sont impénétrables, alors suivont-le où qu'il nous mène, il ne peut pas nous mentir, puisqu'il "monopolise". Camarades consommateurs, tous à nos gadgets, pésons sul piton, c'est l'ère du I-cinéma en téléchargement gratuit dans le creux de nos nombrils. Demain ce sera autre chose, suivez le guide. »

  • Sylvio LeBlanc
    Abonné
    samedi 19 avril 2008 16h23
    Lacombe ou Coulombe?
    « Michel Lacombe ou plutôt Michel Coulombe?
    Sylvio Le Blanc »

  • Simon Tolszczuk
    Inscrit
    samedi 19 avril 2008 23h25
    Visionnement sur le site de l'ONF?
    « Premièrement, "120 secondes pour être élu" est introuvable sur la page francophone du site de l'ONF. Deuxièmmement, sur la page anglophone ils ont réussit à bien cacher le lien pour visionner le film. Je ne l'ai jamais trouvé. Est-ce que quelqu'un d'autre a eu plus de succès? À mon avis, c'est beaucoup plus simple sur YouTube. »

  • roy jocelyn
    Inscrit
    lundi 21 avril 2008 01h47
    C'est bien Coulombe...
    « Lacombe est animateur d''"Ouvert le Samedi" à Rdio Can. »

  • François Caron
    Abonné
    lundi 21 avril 2008 15h11
    Du cinéma de poche pour du cinéma poche ?
    « Franchement, downloader du cinéma amerloque, y a que les ados qui vont le faire et ça sera un aspirateur à dollars comme l'a été l'avènement du téléphone portable fin des années '90.

    Et la bande passante, à l'heure de l'obsolescence de la première génération des réseaux InterNet, combien elle va coûter ?

    Les telcos s'arrangent pour créer une rareté qu'ils chargeront à prix d'or (même principes que pour les denrées alimentaires, le pétrole, l'eau bientôt).

    À quelle société nous prépare-t'on pour 2020, 2040, 2060 ?

    Le brachement universel et tous azimuts rendra-t'il l'espèce humaine plus savante, plus connaîssante, plus cultivée, plus informée, plus consciente, plus intelligente, plus sage ?

    Au vu de l'expérience médiatique du médium image depuis les 175 dernières années (photo cinéma, télé, notamment), permettez-moi d'en douter fortement... »

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