Entrevue avec Nadir Moknèche - Alger mon amour
Après visionnement de Délice Paloma, film d'ouverture de Vues d'Afrique et troisième long métrage de Nadir Moknèche, deux faits peuvent être établis hors de tout doute. Primo, Alger, personnage à part entière de l'oeuvre du jeune cinéaste, aura rarement été exposé avec autant de lucidité. Secundo, Moknèche a trouvé en Biyouna une authentique muse ou, plutôt, une muse authentique. Ces deux idées se voient d'ailleurs validées par le principal intéressé, joint à Paris. Entretien sur le mode question-réponse...
Le Devoir. En l'abordant, on s'entête souvent à aligner votre cinéma sur celui d'Almodóvar. Au bout de trois films, la comparaison vous flatte ou vous agace?
N. M. C'est une question que je me pose souvent. Je me demande s'il y a vraiment beaucoup de liens, au-delà des couleurs, d'une atmosphère. Il y a bien sûr la question des physiques. Almodóvar est le premier cinéaste espagnol, peut-être même européen, à avoir eu recours à des physiques qu'on peut juger disgracieux. Je pense à Rossy De Palma. Mais j'ai le sentiment que c'est un peu superficiel. Nos deux sociétés sont tellement différentes. Mais c'est vrai que dans mon premier film [Le Harem de madame Osmane], Carmen Maura me disait qu'elle avait un peu l'impression de tourner avec Pedro. Pour certains comportements hystériques, peut-être! (rires)
Le Devoir. On demeure en surface, en effet. Surtout que votre caméra s'intéresse autant au contexte social dans lequel évoluent vos personnages qu'aux destins de ceux-ci...
N. M. Cette ville, Alger, a tellement été chantée! J'y ai des racines très profondes. Et Biyouna aussi. Là-bas, c'est une star. Elle y est très connue, très aimée.
Le Devoir. Mais vous filmez Alger sans complaisance, c'est du moins l'impression que j'ai eue.
N. M. C'est drôle que vous disiez ça. Une certaine critique algéroise me reprochait d'ouvrir le film avec ces vues d'échangeurs, de poussière. La prison. Je me suis volontairement éloigné de la sempiternelle casbah au profit de la ville telle qu'elle est aujourd'hui.
Le Devoir. Vous avez déclaré avoir voulu, avec Délice Paloma, plonger une fois de plus Biyouna dans l'univers urbain d'Alger. Le contexte est venu avant le personnage?
N. M. Oui, mais en même temps, Biyouna et Alger, Alger et Biyouna... les deux sont liés. Elle est partie intégrante de la ville. Elle y a un statut particulier, vous savez. Elle est très, très populaire. D'ailleurs, les gens dans la rue lui disent que, si elle se présentait à la mairie, elle raflerait 97 % des suffrages!
Le Devoir. À l'origine, c'est vous qui êtes allé vers elle, ou elle vers vous?
N. M. C'était moi. Je l'avais vue souvent à la télévision. Pour mon premier film, Le Harem de madame Osmane, je lui ai donné le rôle d'une domestique fofolle, mais ce n'était pas vraiment un rôle: c'était du Biyouna. Elle était surtout connue pour l'humour de son personnage public. Et puis en la fréquentant, j'ai découvert d'autres facettes. Dans Viva Laldjérie, on a travaillé ça. Elle y joue une ancienne danseuse de cabaret, ce que Biyouna a vraiment été à une époque. Elle a des photos d'elle, à dix-sept ans, en costume... Elle avait un peu honte de ça et j'essayais de lui expliquer que, de l'extérieur, il n'y avait rien de honteux à cela, au contraire, c'était très beau. On a même tourné au Morocco, le cabaret où elle a dansé...
Le Devoir. Vous lui avez donc donné l'occasion d'exorciser de vieux démons?
N. M. Tout à fait.
Le Devoir. Dans Délice Paloma, sa Madame Aldjéria est d'une belle complexité. N'était-elle pas réfractaire à certains aspects, disons, moins sympathiques du personnage?
N. M. Non, au contraire. Biyouna comprend très bien la nécessité de faire évoluer un personnage. Il gagne alors en humanité, en substance, donc en vraisemblance. On a beaucoup travaillé ça.
Le Devoir. En terminant, je mentionne dans ma critique du film [voir ci-contre] avoir pensé à Anna Magnani et à Mélina Mercouri, pour la personnalité de l'actrice qui transcende le matériel tout en lui étant fidèle.
N. M. C'est exactement ce que j'avais en tête. Anna Magnani avait ce côté à la fois populaire et aristocratique que partage Biyouna. Quand elle était petite fille, sa mère était guichetière dans un cinéma. Et ce sont les films mettant en vedette Mélina Mercouri que préférait Biyouna. Elle l'a beaucoup inspirée et on a aussi utilisé ça pour le personnage. Tant mieux si cela transparaît!
Collaborateur du Devoir
Le Devoir. En l'abordant, on s'entête souvent à aligner votre cinéma sur celui d'Almodóvar. Au bout de trois films, la comparaison vous flatte ou vous agace?
N. M. C'est une question que je me pose souvent. Je me demande s'il y a vraiment beaucoup de liens, au-delà des couleurs, d'une atmosphère. Il y a bien sûr la question des physiques. Almodóvar est le premier cinéaste espagnol, peut-être même européen, à avoir eu recours à des physiques qu'on peut juger disgracieux. Je pense à Rossy De Palma. Mais j'ai le sentiment que c'est un peu superficiel. Nos deux sociétés sont tellement différentes. Mais c'est vrai que dans mon premier film [Le Harem de madame Osmane], Carmen Maura me disait qu'elle avait un peu l'impression de tourner avec Pedro. Pour certains comportements hystériques, peut-être! (rires)
Le Devoir. On demeure en surface, en effet. Surtout que votre caméra s'intéresse autant au contexte social dans lequel évoluent vos personnages qu'aux destins de ceux-ci...
N. M. Cette ville, Alger, a tellement été chantée! J'y ai des racines très profondes. Et Biyouna aussi. Là-bas, c'est une star. Elle y est très connue, très aimée.
Le Devoir. Mais vous filmez Alger sans complaisance, c'est du moins l'impression que j'ai eue.
N. M. C'est drôle que vous disiez ça. Une certaine critique algéroise me reprochait d'ouvrir le film avec ces vues d'échangeurs, de poussière. La prison. Je me suis volontairement éloigné de la sempiternelle casbah au profit de la ville telle qu'elle est aujourd'hui.
Le Devoir. Vous avez déclaré avoir voulu, avec Délice Paloma, plonger une fois de plus Biyouna dans l'univers urbain d'Alger. Le contexte est venu avant le personnage?
N. M. Oui, mais en même temps, Biyouna et Alger, Alger et Biyouna... les deux sont liés. Elle est partie intégrante de la ville. Elle y a un statut particulier, vous savez. Elle est très, très populaire. D'ailleurs, les gens dans la rue lui disent que, si elle se présentait à la mairie, elle raflerait 97 % des suffrages!
Le Devoir. À l'origine, c'est vous qui êtes allé vers elle, ou elle vers vous?
N. M. C'était moi. Je l'avais vue souvent à la télévision. Pour mon premier film, Le Harem de madame Osmane, je lui ai donné le rôle d'une domestique fofolle, mais ce n'était pas vraiment un rôle: c'était du Biyouna. Elle était surtout connue pour l'humour de son personnage public. Et puis en la fréquentant, j'ai découvert d'autres facettes. Dans Viva Laldjérie, on a travaillé ça. Elle y joue une ancienne danseuse de cabaret, ce que Biyouna a vraiment été à une époque. Elle a des photos d'elle, à dix-sept ans, en costume... Elle avait un peu honte de ça et j'essayais de lui expliquer que, de l'extérieur, il n'y avait rien de honteux à cela, au contraire, c'était très beau. On a même tourné au Morocco, le cabaret où elle a dansé...
Le Devoir. Vous lui avez donc donné l'occasion d'exorciser de vieux démons?
N. M. Tout à fait.
Le Devoir. Dans Délice Paloma, sa Madame Aldjéria est d'une belle complexité. N'était-elle pas réfractaire à certains aspects, disons, moins sympathiques du personnage?
N. M. Non, au contraire. Biyouna comprend très bien la nécessité de faire évoluer un personnage. Il gagne alors en humanité, en substance, donc en vraisemblance. On a beaucoup travaillé ça.
Le Devoir. En terminant, je mentionne dans ma critique du film [voir ci-contre] avoir pensé à Anna Magnani et à Mélina Mercouri, pour la personnalité de l'actrice qui transcende le matériel tout en lui étant fidèle.
N. M. C'est exactement ce que j'avais en tête. Anna Magnani avait ce côté à la fois populaire et aristocratique que partage Biyouna. Quand elle était petite fille, sa mère était guichetière dans un cinéma. Et ce sont les films mettant en vedette Mélina Mercouri que préférait Biyouna. Elle l'a beaucoup inspirée et on a aussi utilisé ça pour le personnage. Tant mieux si cela transparaît!
Collaborateur du Devoir
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