Irina la douce
On s'attend, devant cette production financée par cinq pays, tournée en Grande-Bretagne par un Belge d'origine allemande, à une écrasante tour de Babel. Mais surprise, c'est plutôt dans la cour des miracles que nous emmène Sam Gabarski avec cet Irina Palm crédible et touchant, à un cheveu du ridicule pourtant, racontant le parcours atypique d'une grand-mère qui se découvre un talent inattendu pour le travail du sexe.
Gabarski avait au départ dans les mains deux atouts. D'abord, un scénariste intelligent et singulier, Philippe Blasband, à qui on doit Une liaison pornographique et Thomas est amoureux. Ensuite, Marianne Faithfull, une chanteuse de grand standing, certes, mais une actrice de petit calibre dont — à l'instar de Patrice Chéreau dans Intimacy — Gabarski tire le meilleur parti possible du registre limité, misant avec raison sur sa présence incandescente et son corps boursouflé.
Car Faithfull, 61 ans, a la tête de l'emploi qui lui est confié ici. Elle a aussi, et c'est moins évident pour ceux qui ne la connaissent pas, un passé sulfureux et un répertoire explicite qui ajoute un beau crémage d'ironie à l'affaire. «Why did you let that trash / Get a hold of youk cock / Get stoned on my hash», chantait-elle en 1980 sur l'album Broken
English.
Maggie, la veuve de banlieue tranquille et tristounette qu'elle campe dans Irina Palm, ne saurait tenir pareil langage. Mais tenir, elle tiendra, avec ses mains douces, des verges, par centaines, passées par le glory hole d'un peep-show de Londres. Que fait-elle dans ce tripot? Elle gagne durement l'argent dont son fils et sa bru ont urgemment besoin afin d'emmener leur petit garçon malade subir un traitement expérimental en Australie. Le vice est payant et la vertu coûte cher.
Le coeur sur la main en dehors des heures de travail, incapable de mentir en toute situation, Maggie, devenue l'experte Irina Palm, garde pour elle son secret, refuse d'expliquer ses longues absences à ses proches. Elle refuse aussi d'expliquer le pourquoi de sa présence au propriétaire du peep-show (l'excellent Miki Manojlovic, qu'on avait ici découvert dans Emporte-moi de Léa Pool), avec qui elle va tisser des liens étrangement solides, l'un reconnaissant sa solitude dans celle de l'autre.
De fait, le film prend toute sa puissance quand la caméra, qui serre les corps dans ses cadres très attentivement composés, se concentre sur ces deux-là. En périphérie, Gabarski a, disons, la main moins heureuse: le fils (Kevin Bishop, le frère insupportable dans L'Auberge espagnole) qui abuse affectueusement de sa mère supposément envahissante (ce qu'on ne nous montre jamais), la bru qui la déteste poliment (pourquoi, ce n'est jamais dit), les amies bourgeoises à l'affection venimeuse, tous ces personnages, toutes ces situations, servent à isoler explicitement Maggie. Ce que le scénario aurait pu se contenter de suggérer. Comme il suggère, avec beaucoup de générosité et de tendresse, qu'à travers son travail, pourtant jugé dégradant par la société, Maggie a retrouvé une dignité qu'elle avait perdue. Personne, mieux que Marianne Faithfull, ne pouvait comprendre si émouvant paradoxe.
Collaborateur du Devoir
***
Irina Palm
De Sam Gabarski. Avec Marianne Faithfull, Miki Manojlovic, Kevin Bishop, Siobhan Hewlett. Scénario: Philippe Blasband, Martin Herron. Image: Christophe Beaucarne. Montage: Ludo Troch. Musique: Ghinzu. Belgique-Allemagne-Luxembourg-Grande-Bretagne-France, 2006. 103 minutes.
Gabarski avait au départ dans les mains deux atouts. D'abord, un scénariste intelligent et singulier, Philippe Blasband, à qui on doit Une liaison pornographique et Thomas est amoureux. Ensuite, Marianne Faithfull, une chanteuse de grand standing, certes, mais une actrice de petit calibre dont — à l'instar de Patrice Chéreau dans Intimacy — Gabarski tire le meilleur parti possible du registre limité, misant avec raison sur sa présence incandescente et son corps boursouflé.
Car Faithfull, 61 ans, a la tête de l'emploi qui lui est confié ici. Elle a aussi, et c'est moins évident pour ceux qui ne la connaissent pas, un passé sulfureux et un répertoire explicite qui ajoute un beau crémage d'ironie à l'affaire. «Why did you let that trash / Get a hold of youk cock / Get stoned on my hash», chantait-elle en 1980 sur l'album Broken
English.
Maggie, la veuve de banlieue tranquille et tristounette qu'elle campe dans Irina Palm, ne saurait tenir pareil langage. Mais tenir, elle tiendra, avec ses mains douces, des verges, par centaines, passées par le glory hole d'un peep-show de Londres. Que fait-elle dans ce tripot? Elle gagne durement l'argent dont son fils et sa bru ont urgemment besoin afin d'emmener leur petit garçon malade subir un traitement expérimental en Australie. Le vice est payant et la vertu coûte cher.
Le coeur sur la main en dehors des heures de travail, incapable de mentir en toute situation, Maggie, devenue l'experte Irina Palm, garde pour elle son secret, refuse d'expliquer ses longues absences à ses proches. Elle refuse aussi d'expliquer le pourquoi de sa présence au propriétaire du peep-show (l'excellent Miki Manojlovic, qu'on avait ici découvert dans Emporte-moi de Léa Pool), avec qui elle va tisser des liens étrangement solides, l'un reconnaissant sa solitude dans celle de l'autre.
De fait, le film prend toute sa puissance quand la caméra, qui serre les corps dans ses cadres très attentivement composés, se concentre sur ces deux-là. En périphérie, Gabarski a, disons, la main moins heureuse: le fils (Kevin Bishop, le frère insupportable dans L'Auberge espagnole) qui abuse affectueusement de sa mère supposément envahissante (ce qu'on ne nous montre jamais), la bru qui la déteste poliment (pourquoi, ce n'est jamais dit), les amies bourgeoises à l'affection venimeuse, tous ces personnages, toutes ces situations, servent à isoler explicitement Maggie. Ce que le scénario aurait pu se contenter de suggérer. Comme il suggère, avec beaucoup de générosité et de tendresse, qu'à travers son travail, pourtant jugé dégradant par la société, Maggie a retrouvé une dignité qu'elle avait perdue. Personne, mieux que Marianne Faithfull, ne pouvait comprendre si émouvant paradoxe.
Collaborateur du Devoir
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Irina Palm
De Sam Gabarski. Avec Marianne Faithfull, Miki Manojlovic, Kevin Bishop, Siobhan Hewlett. Scénario: Philippe Blasband, Martin Herron. Image: Christophe Beaucarne. Montage: Ludo Troch. Musique: Ghinzu. Belgique-Allemagne-Luxembourg-Grande-Bretagne-France, 2006. 103 minutes.
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