26es Rendez-vous du cinéma québécois - Un peu de lumière autour du suicide
Le beau film Tout est parfait, d'Yves-Christian Fournier, scénarisé par Guillaume Vigneault, ouvrira les 26es Rendez-vous du cinéma québécois jeudi prochain en plus d'être projeté cette semaine au Festival de Berlin. Abordant le thème délicat du suicide des adolescents, il prendra l'affiche vendredi sur les écrans du Québec.
Yves-Christian Fournier ne se sent pas follement carriériste. À la fin des années 90, lorsqu'il trimballait sa caméra sous toutes les latitudes pour la Course Destination Monde, il dit avoir croisé tant de misère et de dangers qu'il a appris à relativiser bien des choses en acquérant une conscience sociale. Plus tard, il a vu mourir devant ses yeux de petits enfants victimes du sida à Cuba. «J'ai vu trop de merde sur la terre pour me faire trop de mauvais sang avec la sortie de mon premier film», dit-il. À 34 ans, il a déjà beaucoup roulé sa bosse. Ça garde les idées claires.
Le cinéaste précise en avoir aussi trop vu pour vouloir ajouter du noir au brouillard ambiant. Tout est parfait, son premier long métrage, qui aborde un pacte de suicide chez cinq jeunes gens, dont un seul, Josh (Maxime Dumontier), survivra, il refusait de le présenter comme une invitation romantique à passer à l'acte.
«J'ai mis de la lumière dans mon film. Le soleil participe à la rédemption du personnage, dit-il. Et j'ai abordé les petits bonheurs qui aident à vivre. On montre la douleur des familles, des proches. Pas question de faire un film de suicide sur n'importe quel ton. Brian Mishara, de l'UQAM, un des grands spécialistes de la prévention, nous a guidés. Je ne voulais pas avoir de sang sur les mains.»
Vertiges
Quatre amis du cinéaste ont mis autrefois fin à leurs jours. Puis Yves-Christian Fournier a rencontré un jeune survivant d'un pacte de suicide. Le thème de ce premier film est collé à ces vertiges, à ces regrets, et à la vie qui bat malgré tout.
Aux yeux de Fournier, la détresse des adolescents se conçoit: «Pas de modèles, une société guère trop inspirante, et cette illusion que, si tu pars, ça ne dérangera pas grand monde... » Il pense que, si ses amis avaient fait un petit voyage, s'ils avaient trouvé quelqu'un à qui parler, ils seraient encore de ce monde. Une quête de spiritualité accompagne sa démarche. «La société ne véhicule pas les bonnes valeurs», estime-t-il.
D'abord monteur, puis lauréat de la Course Destination Monde 1997-98, Yves-Christian Fournier a travaillé comme reporter et documentariste (on lui doit, entre autres, le making of du film Possible Worlds de Robert Lepage). Il a aussi fait sa marque en publicité et réalisé des courts métrages remarqués, dont Sunk, en 2001.
À ses yeux, la représentation des adolescents au cinéma québécois souffre d'anémie; ceux-ci sont souvent incarnés par des acteurs plus vieux, ou carrément absents du paysage. Lui qui appréciait Kids de l'Américain Larry Clark ne retrouvait pas cette préoccupation du réalisme social adolescent sur nos pellicules. Il désirait des acteurs inconnus. Mais trouver de bons jeunes interprètes non professionnels constitue un pari difficile. «En Belgique, les frères Dardenne avaient rencontré 3000 ou 4000 garçons pour Le Fils. On ne peut pas s'en permettre autant ici.»
Finalement, le rôle principal du survivant du pacte est incarné par... un jeune professionnel, Maxime Dumontier, qu'on a vu notamment dans Gaz Bar Blues de Louis Bélanger et Mémoires affectives de Francis Leclerc. «Il est arrivé déjà formé, mais son instinct, sa manière physique de jouer sont des atouts innés. Dans la scène sur le pont, laissant couler un filet de bave, il m'a brisé le coeur. Cette scène-là, où la pulsion de vie l'empêchait de mourir, l'éprouvait beaucoup.»
Réunir sa distribution fut une sorte de galère, mais le cinéaste a l'impression d'avoir réalisé de bons coups du côté des non-professionnels: Chloé Bourgeois, la petite amie du héros, n'avait jamais joué dans un film, tout au plus avait-elle participé à l'émission ADN-X. Et son naturel crève l'écran.
Près de la tendresse
À l'heure de plonger dans le long métrage de fiction, Yves-Christian Fournier a fait appel à un scénariste, ou plutôt à un écrivain. «J'ai des idées rapides. J'aime créer des pistes qu'un autre développera.»
Le romancier Guillaume Vigneault, brillant auteur de Chercher le vent et Carnets de naufrage, n'avait jamais écrit un scénario de sa vie et avoue s'être passionné pour l'exercice. «Dès le départ, j'ai voulu qu'on mette l'accent sur le survivant plutôt que de faire une autopsie des morts, explique-t-il. On ne saura jamais pourquoi ces gars-là se sont suicidés. Le sais-je moi-même? Le film suit Josh. Et il se montre éloquent dans ses silences davantage que dans la parole. Un adolescent porte des écouteurs sur les oreilles. Il est hostile au monde. C'est son moyen de défense. Et Josh a des choses à cacher. Travailler avec les silences signifie aller beaucoup vers les gestes, les regards. Je mettais toutes ces indications dans le scénario. Mon expérience de romancier m'a servi pour mieux décrire l'action par-delà les dialogues, alors que le cinéma m'enseignait le travail d'équipe. J'y ai appris à ne pas tout contrôler.»
Guillaume Vigneault précise avoir senti ce que le cinéaste voulait faire: «Un film qui n'est pas univoque, change souvent de couleur, mais demeure près de la tendresse. Toute l'équipe allait dans la même direction. Mais la présence de plusieurs acteurs non professionnels sur le plateau a entraîné un gros travail de montage. Yves-Christian devait trouver la bonne prise... Il y avait beaucoup de rebuts.»
Yves-Christian Fournier aurait préféré que Tout est parfait soit retenu en compétition au 58e Festival de Berlin plutôt que dans la section Panorama, mais il n'en fait pas une maladie. Il n'espère guère non plus fracasser des records au guichet, tout en souhaitant que son film touche les gens et les fasse réfléchir. «L'important n'est pas le box-office, hélas seul critère reconnu de succès, ou les prix, mais de garder une intégrité de créateur, affirme-t-il. Je veux mourir fier de moi, ne pas verser dans les films de commande. J'aime trop le cinéma pour ne pas viser haut. De toute façon, j'ai la chance de pouvoir bien gagner ma vie avec la pub. Celle-ci possède de grands atouts: entretenir la machine en vous empêchant de rouiller. Sauf qu'au cinéma, il faut oublier ces concepts trop bien huilés de la pub et se concentrer davantage sur les acteurs.»
Le cinéaste prépare un second film, lequel reposera davantage sur une forte mise en scène, avec comme scénariste le jeune auteur Jonathan Safran Foer. «Mon troisième film sera plus minimaliste. Je veux diversifier le tir.»
Quant à Guillaume Vigneault, qui a décidément la piqûre du cinéma, il prépare un autre scénario à partir des récits du journaliste de guerre Paul M. Marchand, Sympathie pour le diable. En plus d'avoir repris le projet de scénariser son propre roman Chercher le vent pour le cinéaste Pierre Houle.
Yves-Christian Fournier ne se sent pas follement carriériste. À la fin des années 90, lorsqu'il trimballait sa caméra sous toutes les latitudes pour la Course Destination Monde, il dit avoir croisé tant de misère et de dangers qu'il a appris à relativiser bien des choses en acquérant une conscience sociale. Plus tard, il a vu mourir devant ses yeux de petits enfants victimes du sida à Cuba. «J'ai vu trop de merde sur la terre pour me faire trop de mauvais sang avec la sortie de mon premier film», dit-il. À 34 ans, il a déjà beaucoup roulé sa bosse. Ça garde les idées claires.
Le cinéaste précise en avoir aussi trop vu pour vouloir ajouter du noir au brouillard ambiant. Tout est parfait, son premier long métrage, qui aborde un pacte de suicide chez cinq jeunes gens, dont un seul, Josh (Maxime Dumontier), survivra, il refusait de le présenter comme une invitation romantique à passer à l'acte.
«J'ai mis de la lumière dans mon film. Le soleil participe à la rédemption du personnage, dit-il. Et j'ai abordé les petits bonheurs qui aident à vivre. On montre la douleur des familles, des proches. Pas question de faire un film de suicide sur n'importe quel ton. Brian Mishara, de l'UQAM, un des grands spécialistes de la prévention, nous a guidés. Je ne voulais pas avoir de sang sur les mains.»
Vertiges
Quatre amis du cinéaste ont mis autrefois fin à leurs jours. Puis Yves-Christian Fournier a rencontré un jeune survivant d'un pacte de suicide. Le thème de ce premier film est collé à ces vertiges, à ces regrets, et à la vie qui bat malgré tout.
Aux yeux de Fournier, la détresse des adolescents se conçoit: «Pas de modèles, une société guère trop inspirante, et cette illusion que, si tu pars, ça ne dérangera pas grand monde... » Il pense que, si ses amis avaient fait un petit voyage, s'ils avaient trouvé quelqu'un à qui parler, ils seraient encore de ce monde. Une quête de spiritualité accompagne sa démarche. «La société ne véhicule pas les bonnes valeurs», estime-t-il.
D'abord monteur, puis lauréat de la Course Destination Monde 1997-98, Yves-Christian Fournier a travaillé comme reporter et documentariste (on lui doit, entre autres, le making of du film Possible Worlds de Robert Lepage). Il a aussi fait sa marque en publicité et réalisé des courts métrages remarqués, dont Sunk, en 2001.
À ses yeux, la représentation des adolescents au cinéma québécois souffre d'anémie; ceux-ci sont souvent incarnés par des acteurs plus vieux, ou carrément absents du paysage. Lui qui appréciait Kids de l'Américain Larry Clark ne retrouvait pas cette préoccupation du réalisme social adolescent sur nos pellicules. Il désirait des acteurs inconnus. Mais trouver de bons jeunes interprètes non professionnels constitue un pari difficile. «En Belgique, les frères Dardenne avaient rencontré 3000 ou 4000 garçons pour Le Fils. On ne peut pas s'en permettre autant ici.»
Finalement, le rôle principal du survivant du pacte est incarné par... un jeune professionnel, Maxime Dumontier, qu'on a vu notamment dans Gaz Bar Blues de Louis Bélanger et Mémoires affectives de Francis Leclerc. «Il est arrivé déjà formé, mais son instinct, sa manière physique de jouer sont des atouts innés. Dans la scène sur le pont, laissant couler un filet de bave, il m'a brisé le coeur. Cette scène-là, où la pulsion de vie l'empêchait de mourir, l'éprouvait beaucoup.»
Réunir sa distribution fut une sorte de galère, mais le cinéaste a l'impression d'avoir réalisé de bons coups du côté des non-professionnels: Chloé Bourgeois, la petite amie du héros, n'avait jamais joué dans un film, tout au plus avait-elle participé à l'émission ADN-X. Et son naturel crève l'écran.
Près de la tendresse
À l'heure de plonger dans le long métrage de fiction, Yves-Christian Fournier a fait appel à un scénariste, ou plutôt à un écrivain. «J'ai des idées rapides. J'aime créer des pistes qu'un autre développera.»
Le romancier Guillaume Vigneault, brillant auteur de Chercher le vent et Carnets de naufrage, n'avait jamais écrit un scénario de sa vie et avoue s'être passionné pour l'exercice. «Dès le départ, j'ai voulu qu'on mette l'accent sur le survivant plutôt que de faire une autopsie des morts, explique-t-il. On ne saura jamais pourquoi ces gars-là se sont suicidés. Le sais-je moi-même? Le film suit Josh. Et il se montre éloquent dans ses silences davantage que dans la parole. Un adolescent porte des écouteurs sur les oreilles. Il est hostile au monde. C'est son moyen de défense. Et Josh a des choses à cacher. Travailler avec les silences signifie aller beaucoup vers les gestes, les regards. Je mettais toutes ces indications dans le scénario. Mon expérience de romancier m'a servi pour mieux décrire l'action par-delà les dialogues, alors que le cinéma m'enseignait le travail d'équipe. J'y ai appris à ne pas tout contrôler.»
Guillaume Vigneault précise avoir senti ce que le cinéaste voulait faire: «Un film qui n'est pas univoque, change souvent de couleur, mais demeure près de la tendresse. Toute l'équipe allait dans la même direction. Mais la présence de plusieurs acteurs non professionnels sur le plateau a entraîné un gros travail de montage. Yves-Christian devait trouver la bonne prise... Il y avait beaucoup de rebuts.»
Yves-Christian Fournier aurait préféré que Tout est parfait soit retenu en compétition au 58e Festival de Berlin plutôt que dans la section Panorama, mais il n'en fait pas une maladie. Il n'espère guère non plus fracasser des records au guichet, tout en souhaitant que son film touche les gens et les fasse réfléchir. «L'important n'est pas le box-office, hélas seul critère reconnu de succès, ou les prix, mais de garder une intégrité de créateur, affirme-t-il. Je veux mourir fier de moi, ne pas verser dans les films de commande. J'aime trop le cinéma pour ne pas viser haut. De toute façon, j'ai la chance de pouvoir bien gagner ma vie avec la pub. Celle-ci possède de grands atouts: entretenir la machine en vous empêchant de rouiller. Sauf qu'au cinéma, il faut oublier ces concepts trop bien huilés de la pub et se concentrer davantage sur les acteurs.»
Le cinéaste prépare un second film, lequel reposera davantage sur une forte mise en scène, avec comme scénariste le jeune auteur Jonathan Safran Foer. «Mon troisième film sera plus minimaliste. Je veux diversifier le tir.»
Quant à Guillaume Vigneault, qui a décidément la piqûre du cinéma, il prépare un autre scénario à partir des récits du journaliste de guerre Paul M. Marchand, Sympathie pour le diable. En plus d'avoir repris le projet de scénariser son propre roman Chercher le vent pour le cinéaste Pierre Houle.
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