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Un patchwork à couper le souffle!

Martin Bilodeau   1 décembre 2007  Cinéma
On peut difficilement imaginer pari plus fou, plus casse-gueule, que cette réflexion bio-kaléidoscopique sur les thèmes et les personnages derrière, dedans et devant l'oeuvre du chanteur Bob Dylan. Pareillement, on trouvera difficilement, cette année, oeuvre de cinéma plus originale, plus accomplie, plus précise et plus pertinente que ce patchwork visuel et sonore, d'une beauté et d'une singularité à couper le souffle, cinquième long métrage du cinéaste indépendant américain Todd Haynes (Poison, Safe, Velvet Goldmine, Far from Heaven).

I'm Not There, entièrement tourné au Québec l'an dernier, n'a rien de la «musicographie» traditionnelle à la Ray, à la Walk the Line, à la Vie en rose, bref à la sauce hollywoodienne. C'est un essai, un exercice, une expérience qui, partant d'indices biographiques précis dans la vie de l'auteur de Blowin' in the Wind et de Knocking on Heaven's Door, s'interroge et fantasme sur l'engagement, l'anticonformisme, l'aliénation et l'identité. Celle de Dylan, un artiste que je connais peu (ce qui n'enlève rien au plaisir du film), serait changeante, capricieuse, imprécise. Vagabond, rebelle, imposteur, le Dylan de Haynes est tout ça, en même temps ou en alternance, selon l'époque représentée, la scène à jouer et l'acteur qui l'interprète.

Car ces «vies de Bob Dylan» se comptent au nombre de six, chacune étant défendue par un acteur différent, de façon à illustrer, par l'enveloppe extérieure, les métamorphoses artistiques et psychologiques du caméléon. L'éventail va de l'adolescent folk-singer en cavale (Marcus Carl Franklin) au vieil ermite (Richard Gere) revisitant les personnages de sa vie (à la façon du Big Fish de Tim Burton), en passant par le poète au banc des accusés (Ben Wishaw), le protest-singer (Christian Bale), le prisonnier du mariage (Heath Ledger) et, le plus mythique d'entre tous les Dylan, le rockeur je-m'en-foutiste du milieu des années 60, campé avec panache par l'androgyne Cate Blanchet, lauréate à Venise d'un prix d'interprétation très mérité.

Identité profonde

Tous ces Dylan portent un nom qui n'est pas Dylan. Certains exercent même une autre profession. Chacun est emblématique de ce qu'il est ou a été, chacun est le reflet, direct ou indirect, de l'époque qu'il a traversée. Et chacun — tout le concept du film à plusieurs acteurs est là — remet en question son identité profonde, en plus de relativiser son importance et de poser la question au centre de l'oeuvre: l'art peut-il changer le monde?

On pressent, de l'extérieur, l'exigence du film, l'intransigeance de son auteur. À l'intérieur, toutefois, on découvre un film plutôt simple dans sa complexité, généreux dans sa façon de raconter, très engageant finalement, qui fait passer son héros multiforme de Rimbaud à Mister Chance, en passant par le Mastroianni de 8 1/2.

L'approche privilégiée par Todd Haynes, dont l'oeuvre sur le thème de l'aliénation réinvente au présent les iconographies du passé, aurait plu à Dylan, approché au début des années 2000 par l'intermédiaire de son fils aîné, Jesse Dylan, et de l'agent du chanteur, Jeff Rosen. Ce dernier a suggéré au cinéaste d'expliquer en une page le projet de son film en évitant les compliments et les formules creuses de style «le plus grand ceci de cela», devant lesquels Dylan se referme comme une huître. Le texte a plu, le courant a passé, les droits des chansons (indispensables au projet puisqu'elles en constituent la narration subliminale) ont été cédés, et I'm Not There, film pudique et pas toujours flatteur pour son sujet, a pu naître, dans le respect de l'oeuvre, dans le respect, aussi, de la pudeur du chanteur.

De fait, les scènes du film, aux tonalités contrastées et à la ligne du temps fracturée par de multiples retours en arrière, déboulent dans le présent comme une poignée d'impressions, certaines fugaces, d'autres tenaces, qui préservent cette intimité secrète, cultivée, de l'artiste. À l'inverse, Todd Haynes raconte au moyen de références, d'allusions, de coïncidences et d'une trentaine de chansons réinterprétées par autant d'artistes (dont Charlotte Gainsbourg, qui joue l'épouse du Dylan campé par Ledger) ce qu'une biographie traditionnelle ne pourrait que verbaliser ou énumérer platement.

Ainsi, I'm Not There m'en a davantage appris sur Bob Dylan que Walk the Line m'en a appris sur Johnny Cash. Entre la biographie romancée et la vie fantasmée, la seconde sera toujours supérieure parce qu'elle exige une interprétation profonde du sujet qui va au-delà de la connaissance des faits de sa vie. Ainsi, parmi tous ces films dont on vante à tort ou à raison l'audace et l'ambition, rares sont ceux dont on peut sans conteste, comme c'est le cas ici, signaler la réussite entière et absolue.

Collaborateur du Devoir

***

I'm Not There (I'm Not There: Les Vies de Bob Dylan)

De Todd Haynes. Avec Cate Blanchet, Christian Bale, Marcus Carl Franklin, Richard Gere, Heath Ledger, Ben Wishaw, Charlotte Gainsbourg, Bruce Greenwood, Julianne Moore, Michelle Williams, David Cross. Scénario: Oren Moverman, Todd Haynes. Image: Edward Lachman. Montage: Jay Rabinowitz. Musique et chansons: Bob Dylan. États-Unis, 2007, 135 min.






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  • Gilles Leblanc
    Inscrit
    samedi 1 décembre 2007 09h06
    A propos du Malheur...
    « Bonjour monsieur Bilodeau,

    Je viens de lire votre chronique de vendredi 30 novembre dans Le Devoir et j'ai aussi entendu votre intervention du même jour à lÉmission radiophonique matinale de Radio-Canda à Trois-Rivières.

    D'abord, laissezpmoi vus dire que j'apprécie grandement la qualité de vos présentations et commentaires de films dans l'un et l'autre média ainsi que sur le site Internet de Médiafilm.

    En connaissance de cause pour les cinémas commerciaux, vous avez fait part de vos commentaires dans vos deux chroniques ci-haut citées. Pour ce qui est de Ciné-Campus, vos commentaires vont dans le sens de monsieur Laprise, qui a une connaissance partielle et très restrictive des activités de l'organisme. D'ailleurs, même si vous n'y faites pas allusions, d'autres interventions ont apportées des informations plus excates sur les activités et objectifs de ciné-club trifluvien.

    Sachez que la programmationde Ciné-Campus se fait selon le principe de l'offre te ed la demande de ses abonnés, et non en vertu de la pressions des distributeurs et de la hantise de la primeur à tout prix. Et tout cela pour un prix quasi-dérisoire.

    Toutefois, vos propos deviennent inacceptables quand vous véhiculez des faussetés pour appuyer votre argmentation et votre dénigrement de Ciné-Campus. Les trois films que vous mentionnez et sur les quels vous appuyez vos dires étaient dans la programmation de novembre 2006 (Va, vis et deviens, Munich et Anthony Zimmer), donc il y a un an. Vous trompez ainsi votre lectorat en faisant usage d'un argument non-conforme à la vérité et qui devient ainsi enlève toute crédibilité à votre argumantation. Nous sommes en 2007 et non en 2006.

    En méprisant de façon aussi désinvolte le travail des cinéphiles de notre ville, et surtout en vous référant à des sources partielles ou fausses, vous détruisez ainsi la crédibilité de critique cinématographique que vous pourriez métier.

    Un bon film d'auteur n'est pas meilleur quand on le voit plus rapidement que les autres et dans une salle de la région métropolitaine.
    de plus, il ne faudrait oublier qu'on présente du cinéma d'art et d'essai au cinéma Laurier et au Ciné-Plus de Victoriaville et au cinéma capitol de Victoriaville. Quant à la programmation de Ciné-Campus, aucune région du québec présente comme ce ciné-club au moins une cinquantaine de films de répertoire chaque année.

    Toute personne a droit à son opinion, mais pour un critique de cinéma, on peut s'attendre à des prises de position davantage appuyées sur une recherche et une connaisance plus sérieuses que celles que vous avez faites pour traiter du Malheur de Trois-Rivières et son son ciné-club d'un autre temps et déphasé, mais qui est portant à l'origine de la fondation des fiches Films à lÉcran devenues l'agence Médiafilm.

    À bon entendeur, salut.

    Gilles Leblanc »

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