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La tête de Tracey Berkowitz

André Lavoie   3 novembre 2007  Cinéma
Le cinéaste Bruce McDonald affiche une affection particulière pour les délinquants et les désaxés, se servant parfois de Don McKellar, ce Woody Allen canadien, comme porte-étendard (Highway 61, Roadkill, Twitch City) d'une certaine marginalité à saveur ontarienne.

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The Tracey Fragments
Réalisation: Bruce McDonald. Scénario: Maureen Medved, d'après son roman. Avec Ellen Page, Max McCabe-Lokos, Ari Cohen, Slim Twig. Image: Steve Cosens. Montage: Jeremiah L. Munce, Gareth C. Scales Musique: Broken Social Scene. Canada, 2007, 80 min.
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Elle s'exprime une fois encore de manière excessive et originale dans The Tracey Fragments, le premier roman de Maureen Medved, qui fut d'abord la base d'un spectacle solo avant qu'elle ne le transforme en scénario. Ces fragments (de souvenirs, de fantasmes, d'incidents cocasses ou tragiques) sont ceux d'une jeune fille, Tracey Berkowitz (Ellen Page qui, après Hard Candy, s'amuse à nouveau, et fort bien, à jouer à la fausse ingénue et à la vraie petite garce), se baladant enveloppée dans un rideau de douche et traversant une ville (Hamilton, Ontario) dont la laideur industrielle ne fait qu'accentuer le sentiment de désarroi de cette héroïne sans bagages ni boussole.

Comme tous les adolescents de son âge, Tracey en veut à la terre entière car le reste de l'humanité semble constamment sur son dos. Entre un père violent, une mère accro aux médicaments et à la télé, son frère Sonny (Zie Souwand) se prenant pour un chien et des camarades de classe qui la martyrisent, rien ne semble illuminer le quotidien de Tracey. En fait, il n'y a que Billy Zero (Silm Twig), un nouvel élève de son école se prenant pour un David Bowie de banlieue, pour calmer ses angoisses, convaincue qu'il l'aime d'un amour aussi intense que le sien. Lorsque Sonny est porté disparu et qu'on accuse Tracey de négligence à l'égard de son frère, elle décide de prendre la fuite.

Constellation d'images

Ce parcours erratique d'une ado d'aujourd'hui ne représenterait qu'un intérêt bien relatif si Bruce McDonald n'y injectait pas sa fougue habituelle, qui semble ici incontrôlable. Car il n'y a jamais qu'un seul cadre sur l'écran: The Tracey Fragments, c'est une constellation d'images incrustées, chaque scène du film semblant se multiplier à l'infini, coupée en deux ou offrant très souvent plus d'un point de vue d'une même action. Le procédé est parfois éblouissant, parfois étourdissant, reproduisant sans cesse un espace mental fragile et agité, celui d'une adolescente rêvant de célébrité pour sortir de sa misère, provoquant son psychiatre (transsexuel... ) pour mieux s'affirmer, courant jusqu'à perdre haleine pour se donner l'impression de faire partie d'un monde qu'elle ne comprend pas.

Ce manège cinématographique possède aussi une habile caractéristique: il masque avec brio la pauvreté relative de l'entreprise. En fait, filmé de manière conventionnelle, The Tracey Fragments serait d'un intérêt limité, le territoire des névroses adolescentes ayant été largement ratissé. Les images délavées, les lumières crues, les intérieurs sans âme, tout semble magnifié, transformé, passé à la moulinette de cette vision kaléidoscopique. Elle est d'ailleurs en parfaite adéquation avec la psychologie d'un personnage soumettant toutes ses pulsions destructrices et ses visions hallucinantes à la face même du spectateur, qui parfois ne sait plus où jeter son regard. Celui-ci ne fait pas qu'assister à une descente aux enfers; il en éprouve le même vertige.

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