Cinéma - Cronenberg dans l'univers sombre de la mafia russe
Le cinéaste torontois David Cronenberg accompagne à Montréal le percutant Eastern Promises qui sort vendredi dans nos salles, portrait d'un Londres souterrain où règne la mafia russe.
Photo : Jacques Grenier
David Cronenberg
Des lunettes rondes, une chevelure grise, une aura d'étrangeté issue de ses films insolites. Mais des réponses nettes, une dégaine d'intello davantage que d'artiste. On n'essaie pas de comprendre le Torontois David Cronenberg... Ses oeuvres d'angoisse, où les corps sont marqués et les cerveaux fêlés, fournissent les clés de son inconscient grouillant et complexe. À nous de l'ouvrir...
Reste à capter son attention, quand on le voit si fatigué.
Il arrive de Toronto, s'envolera bientôt à New York, fait un saut ici, enchaîne les entrevues. Cronenberg bondit d'une ville à l'autre pour accompagner son Eastern Promises (Promesses de l'ombre), qui aborde l'univers de la mafia russe à Londres. Il est enfanté par toutes les mondialisations: un cinéaste canadien, un scénariste britannique, une équipe d'un peu partout. On est au XXIe siècle, et la tour de Babel s'érige aujourd'hui.
On s'étonne d'ailleurs que son film noir (excellent au demeurant, rempli d'hémoglobine et de mystère) n'ait pas ouvert le bal du Festival de Toronto la semaine dernière. Cronenberg assure que telle était son intention. «Question de marketing. À la cérémonie d'ouverture, le milieu des affaires est très présent, mais plusieurs journalistes ne sont pas arrivés. On préférait là-bas se retrouver le samedi soir en soirée de gala à viser une audience cinéphile.»
Quand même... Plus classique dans sa forme qu'auparavant, David Cronenberg. Pour ses trois derniers longs métrages, Spider, A History of Violence et Eastern Promises, du moins, et il en convient.
De fait, cet Eastern Promises ne débouche pas sur une interzone de la psyché, mais sur le monde du crime organisé, en plein macadam.
Même si ses oeuvres apocalyptiques comme Naked Lunch, Crash ou eXistenZ ont particulièrement impressionné la planète cinéma, le cinéaste torontois revendique le droit de s'aventurer où bon lui semble. D'ailleurs, ça semble l'embêter, cette identification constante aux créatures monstrueuses et aux corps mutants. Comme si tous voulaient le figer. «Déjà, quand j'ai fait Dead Zone, on me reprochait de m'assagir après Videodrome et Scanners. Mais Dead Zone fut suivi par The Fly...»
L'action d'Eastern Promises est située dans un Londres d'immigration et de métissage. Une femme médecin (Naomi Watts) part sur les traces d'une mère adolescente morte en couches après avoir subi l'esclavage sexuel. Ses pas la conduisent au quartier général de la mafia russe où domine un suave et terrifiant papa (Armin Mueller-Stahl), un fiston déséquilibré (Vincent Cassel) et son chauffeur à l'oeil acéré et au passé rempli de secrets (Viggo Mortensen). Voici la jeune bourgeoise plongée dans un univers de crime, qui suinte le danger.
Il avait l'habitude d'écrire ses propres scénarios, affirme aujourd'hui trouver bien longues les trois années passées à aligner des mots, sans être assuré du résultat. «Coppola et Brian de Palma écrivaient aussi leurs scénarios... au début de leur carrière.»
Qu'il adapte une oeuvre littéraire ou travaille sur la trame d'un autre scénariste, Cronenberg met l'histoire à sa main de toute façon.
Il déclare avoir beaucoup retravaillé le texte de Steve Knight, (le scénariste de Dirty Pretty Things qui nous avait déjà ouvert une porte sur une certaine marginalité londonienne). Toutes les scènes qui devaient se passer en Sibérie ont sauté, comme le happy end, qui n'était pas dans les cordes du cinéaste.
Sur le mode surréaliste ou pas, la violence domine le cinéma de Cronenberg. Eastern Promises enfile d'ailleurs dans un sauna des scènes d'une crudité sanglante qui laissent le spectateur sonné. «Je prends la violence extrêmement au sérieux, dit-il. C'est pourquoi je la montre dans ses moindres détails. Tuer, c'est perpétrer la destruction la plus complète. Autant ne rien cacher.»
Autre constante de son cinéma, les marques sur les corps: cicatrices, mutations corporelles en tous genres, transgenres, etc. Dans Eastern Promises, ce sont les tatouages du personnages principal (Mortensen) qui jouent ce rôle. Une forêt de signes transforme son corps en itinéraire, du cachot russe aux traits d'appartenance à un groupe mafieux. «Les tatouages étaient à peine mentionnés dans le scénario initial, admet Cronenberg. Mais, en faisant des recherches, Viggo a découvert qu'ils étaient omniprésents dans le monde criminel russe, même à l'époque des prisons du tsar.»
Depuis ses débuts de cinéaste au cours des années 70, l'oeuvre de Cronenberg tente d'une façon ou d'une autre, de démontrer que la mutation des corps entraîne celle des esprits. «La vie humaine est physique, précise cet athée convaincu. D'où l'importance que j'accorde au corps.»
Dans son film précédent A History of Violence, Viggo Mortensen avait incarné son héros à double fond. Il eut envie de le retrouver, appréciant l'étendue de son registre, trouvant aussi quelque chose de slave à sa tête (il a des origines en partie danoises). Dans ce film où la mafia russe est au centre de l'histoire, pas d'acteurs russes. «Vous savez, dans ces productions internationales, faire jouer des comédiens russes inconnus n'est pas nécessairement bienvenu...»
N'empêche que ça lui compliquait la vie, à Cronenberg, de faire parler russe à un Américain, Viggo Mortensen, et à un Français, Vincent Cassel, chacun avec des accents différents. Avoir la tête de l'emploi est une chose...
Viggo Mortensen a passé plusieurs semaines en Russie, dans un vrai bain d'immersion, apprenant à peu près correctement la langue. Quant à Armin Mueller-Stahl, qui incarne le parrain, il avait parlé le russe dans sa Pologne natale, mais dut travailler son accent pour le rendre plus britannique. Pas évident..
«Chacun devait avoir en Russe, et en anglais, des accents différents, parce que les personnages n'avaient pas quitté le pays à la même époque. Certains avaient été élevés en Angleterre. D'autres, comme le héros, arrivaient tout juste à Londres.»
Canadien, mais de plus en plus internationaliste, ce Cronenberg, qui doit fricoter avec tous ces accents sur ses plateaux. Particulièrement apprécié en France (Cannes lui a maintes fois déroulé son tapis rouge), il dirigera en juillet à Paris, au Théâtre du Châtelet, un opéra basé sur son film The Fly. Pas question pour lui d'échapper aux métamorphoses, qui ont fait sa marque. Qui peut s'évader de son mythe?
Reste à capter son attention, quand on le voit si fatigué.
Il arrive de Toronto, s'envolera bientôt à New York, fait un saut ici, enchaîne les entrevues. Cronenberg bondit d'une ville à l'autre pour accompagner son Eastern Promises (Promesses de l'ombre), qui aborde l'univers de la mafia russe à Londres. Il est enfanté par toutes les mondialisations: un cinéaste canadien, un scénariste britannique, une équipe d'un peu partout. On est au XXIe siècle, et la tour de Babel s'érige aujourd'hui.
On s'étonne d'ailleurs que son film noir (excellent au demeurant, rempli d'hémoglobine et de mystère) n'ait pas ouvert le bal du Festival de Toronto la semaine dernière. Cronenberg assure que telle était son intention. «Question de marketing. À la cérémonie d'ouverture, le milieu des affaires est très présent, mais plusieurs journalistes ne sont pas arrivés. On préférait là-bas se retrouver le samedi soir en soirée de gala à viser une audience cinéphile.»
Quand même... Plus classique dans sa forme qu'auparavant, David Cronenberg. Pour ses trois derniers longs métrages, Spider, A History of Violence et Eastern Promises, du moins, et il en convient.
De fait, cet Eastern Promises ne débouche pas sur une interzone de la psyché, mais sur le monde du crime organisé, en plein macadam.
Même si ses oeuvres apocalyptiques comme Naked Lunch, Crash ou eXistenZ ont particulièrement impressionné la planète cinéma, le cinéaste torontois revendique le droit de s'aventurer où bon lui semble. D'ailleurs, ça semble l'embêter, cette identification constante aux créatures monstrueuses et aux corps mutants. Comme si tous voulaient le figer. «Déjà, quand j'ai fait Dead Zone, on me reprochait de m'assagir après Videodrome et Scanners. Mais Dead Zone fut suivi par The Fly...»
L'action d'Eastern Promises est située dans un Londres d'immigration et de métissage. Une femme médecin (Naomi Watts) part sur les traces d'une mère adolescente morte en couches après avoir subi l'esclavage sexuel. Ses pas la conduisent au quartier général de la mafia russe où domine un suave et terrifiant papa (Armin Mueller-Stahl), un fiston déséquilibré (Vincent Cassel) et son chauffeur à l'oeil acéré et au passé rempli de secrets (Viggo Mortensen). Voici la jeune bourgeoise plongée dans un univers de crime, qui suinte le danger.
Il avait l'habitude d'écrire ses propres scénarios, affirme aujourd'hui trouver bien longues les trois années passées à aligner des mots, sans être assuré du résultat. «Coppola et Brian de Palma écrivaient aussi leurs scénarios... au début de leur carrière.»
Qu'il adapte une oeuvre littéraire ou travaille sur la trame d'un autre scénariste, Cronenberg met l'histoire à sa main de toute façon.
Il déclare avoir beaucoup retravaillé le texte de Steve Knight, (le scénariste de Dirty Pretty Things qui nous avait déjà ouvert une porte sur une certaine marginalité londonienne). Toutes les scènes qui devaient se passer en Sibérie ont sauté, comme le happy end, qui n'était pas dans les cordes du cinéaste.
Sur le mode surréaliste ou pas, la violence domine le cinéma de Cronenberg. Eastern Promises enfile d'ailleurs dans un sauna des scènes d'une crudité sanglante qui laissent le spectateur sonné. «Je prends la violence extrêmement au sérieux, dit-il. C'est pourquoi je la montre dans ses moindres détails. Tuer, c'est perpétrer la destruction la plus complète. Autant ne rien cacher.»
Autre constante de son cinéma, les marques sur les corps: cicatrices, mutations corporelles en tous genres, transgenres, etc. Dans Eastern Promises, ce sont les tatouages du personnages principal (Mortensen) qui jouent ce rôle. Une forêt de signes transforme son corps en itinéraire, du cachot russe aux traits d'appartenance à un groupe mafieux. «Les tatouages étaient à peine mentionnés dans le scénario initial, admet Cronenberg. Mais, en faisant des recherches, Viggo a découvert qu'ils étaient omniprésents dans le monde criminel russe, même à l'époque des prisons du tsar.»
Depuis ses débuts de cinéaste au cours des années 70, l'oeuvre de Cronenberg tente d'une façon ou d'une autre, de démontrer que la mutation des corps entraîne celle des esprits. «La vie humaine est physique, précise cet athée convaincu. D'où l'importance que j'accorde au corps.»
Dans son film précédent A History of Violence, Viggo Mortensen avait incarné son héros à double fond. Il eut envie de le retrouver, appréciant l'étendue de son registre, trouvant aussi quelque chose de slave à sa tête (il a des origines en partie danoises). Dans ce film où la mafia russe est au centre de l'histoire, pas d'acteurs russes. «Vous savez, dans ces productions internationales, faire jouer des comédiens russes inconnus n'est pas nécessairement bienvenu...»
N'empêche que ça lui compliquait la vie, à Cronenberg, de faire parler russe à un Américain, Viggo Mortensen, et à un Français, Vincent Cassel, chacun avec des accents différents. Avoir la tête de l'emploi est une chose...
Viggo Mortensen a passé plusieurs semaines en Russie, dans un vrai bain d'immersion, apprenant à peu près correctement la langue. Quant à Armin Mueller-Stahl, qui incarne le parrain, il avait parlé le russe dans sa Pologne natale, mais dut travailler son accent pour le rendre plus britannique. Pas évident..
«Chacun devait avoir en Russe, et en anglais, des accents différents, parce que les personnages n'avaient pas quitté le pays à la même époque. Certains avaient été élevés en Angleterre. D'autres, comme le héros, arrivaient tout juste à Londres.»
Canadien, mais de plus en plus internationaliste, ce Cronenberg, qui doit fricoter avec tous ces accents sur ses plateaux. Particulièrement apprécié en France (Cannes lui a maintes fois déroulé son tapis rouge), il dirigera en juillet à Paris, au Théâtre du Châtelet, un opéra basé sur son film The Fly. Pas question pour lui d'échapper aux métamorphoses, qui ont fait sa marque. Qui peut s'évader de son mythe?
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