Autopsie d'une épidémie silencieuse
Photo : Jacques Grenier
La cinéaste Maryse Chartrand. Derrière, la photo de Samuel Beaudry, son défunt mari.
De retour d'un long périple autour du monde avec son mari et ses trois enfants, Maryse Chartrand avait reçu le financement nécessaire pour réaliser un long métrage sur son aventure familiale. Deux jours plus tard, on trouvait son mari pendu. Le film heureux sur le voyage de sa vie est devenu Le Voyage d'une vie, un documentaire sur son deuil et cet éternel tabou du suicide chez les hommes.
Elle ne l'avait pas vu venir. Il n'y avait eu ni souffrance ni angoisse pendant le tour du monde qu'elle avait fait avec son mari, Samuel, et ses trois enfants. Il n'y avait pas eu la moindre goutte de désarroi dans le bleu turquoise de la mer qui baignait les îles Tonga ou les côtes de la Nouvelle-Zélande. Pas le moindre soupçon de doute dans le regard paternel de Samuel, qui semblait si fier de voir ses enfants apprendre à faire de la plongée sous-marine ou essayer de parler espagnol avec les enfants des bidonvilles au Honduras. Ou si, peut-être un peu. Des inquiétudes liées à l'argent, à l'emploi qu'il allait falloir trouver au retour, aux petits tracas quotidiens. Mais rien de cette souffrance aiguë que provoque la dépression, qui peint tout en noir et qui a fait en sorte que Samuel Beaudry a mis fin à ses jours le 14 octobre 2005, âgé d'à peine 50 ans.
Maryse Chartrand venait de recevoir de Canal Vie l'approbation finale pour le projet de film sur son aventure familiale autour du monde, qu'elle voulait réaliser avec Samuel. Elle a dû s'atteler à remanier son scénario. «Très rapidement, j'ai compris que j'allais garder la même base, mais en intégrant le suicide. C'était devenu impératif. C'était, pour moi, une façon de survivre. Sinon, je serais morte intérieurement», raconte Maryse Chartrand, qui a longtemps travaillé dans le milieu de la publicité.
Produit par Lucie Tremblay et tourné avec une équipe restreinte de gens dans l'entourage de Maryse Chartrand, ce long métrage propose un parcours tout en douceur, très intimiste, sur son voyage, sa vie de famille et son deuil. «Un projet de coeur», selon sa propre expression, dans lequel chacun a mis du sien. Michel Rivard a même accepté de composer la musique. Des entrevues de spécialistes entrecoupent une trame sensible d'images éclatantes de vérité, tournées par Samuel avec une caméra amateur. On y voit les enfants qui dégustent une noix de coco, Andréanne, l'aînée, qui se dispute avec son frère et sa soeur, la camionnette qui flanche en pleine autoroute en Nouvelle-Zélande quelques heures après l'avoir achetée... Impossible de ne pas s'identifier à cette famille qui, en quelque sorte, nous offre une télé-réalité sur son quotidien en voyage. Mais parmi toutes ces scènes de joie, des images de tristesse et de souffrance doublées des commentaires en voix off de la veuve qui tente de comprendre, par exemple celles de l'enterrement de Samuel, remplies de larmes et de souffrance, qui ouvrent le documentaire. Le ton est donné. «Mais les enfants ont été consultés tout au long du processus. Ils m'ont donné leur accord sur tout», explique cette mère de 45 ans.
Une épidémie silencieuse
Chiffres à l'appui, l'ampleur du phénomène ne ment pas: le suicide est la première cause de décès chez les hommes de 15 à 45 ans. Le nombre de suicides est près de deux fois plus élevé que le nombre de décès dans des accidents de la route. Et, faut-il le rappeler, le Québec est la province qui a le plus haut taux de suicide au Canada, voire parmi tous les pays industrialisés. Les femmes seraient deux fois plus nombreuses que les hommes à faire une dépression, mais ceux-ci se suicideraient quatre fois plus qu'elles, a constaté Maryse Chartrand au cours de sa quête pour comprendre les motivations du suicide de son mari. Très tôt, elle s'est heurtée à cette réalité taboue. Depuis, sa motivation personnelle est devenue une motivation collective. Elle s'est sentie investie d'une mission: briser le silence. «Il faut comprendre que le suicide n'est pas une question de choix», affirme-t-elle.
Elle déplore tous les mythes qui entourent encore le suicide et la dépression. «Il n'y a pas de honte à avoir une maladie mentale. On a l'impression que ça touche à notre identité et que ça affecte notre créativité, mais regardez Dédé Fortin. Une personne dépressive n'en est pas moins intelligente, elle a une valeur humaine», insiste-t-elle.
Samuel Beaudry, son mari, était un dépressif saisonnier. Son boulot dans le milieu publicitaire en faisait la proie d'un stress constant. De retour de voyage, il a eu du mal à s'adapter au quotidien, à «enfiler son costume pour retourner au travail», comme il le dit lui-même dans le film. Afin d'assurer la sécurité financière de sa famille, il avait acheté un édifice à logements. L'élément déclencheur de sa foudroyante dépression? Des calculs qui lui ont démontré que son achat était un gouffre financier et qu'il allait entraîner sa famille dans la faillite. Plutôt que d'affronter cet échec, il s'est procuré une corde pour se pendre dans le garage de l'édifice. C'est un locataire qui l'a découvert.
«Je suis remontée dans les calculs budgétaires, et il avait fait une erreur sans s'en rendre compte. Si au moins il m'en avait parlé, mais il gardait tout ça pour lui», dit Maryse Chartrand.
Biologique ou psychologique?
Tout au long du film, les spécialistes interrogés expliquent en grande partie le suicide par un désordre neurologique, un manque de sérotonine, ce neurotransmetteur qui a des effets antidépresseurs. Selon Janie Houle, chercheuse au Centre de recherche et d'intervention sur le suicide et l'euthanasie (CRISE), cette thèse n'apporterait qu'une maigre part de réponses à cette question. «La connaissance au chapitre des hypothèses biologiques est très lacunaire. On en sait encore bien peu de choses», note-t-elle. Pour sa thèse de doctorat, Mme Houle a étudié des hommes ayant fait des tentatives de suicide et a tenté d'établir un lien entre ce geste tragique et le rôle masculin traditionnel. Ses résultats, publiés dans la revue américaine Journal of Affective Disorders, ont démontré que l'adhésion au modèle traditionnel agit de façon négative sur les facteurs de protection et de risque. «Par exemple, les hommes qui adhèrent à ce rôle vont moins demander d'aide et ainsi recevoir moins de soutien. [...] Par conséquent, les hommes vont vivre davantage de détresse psychologique et seront plus favorables au suicide. Ce sont des facteurs de risque», soutient cette psychologue et professeure affiliée à l'UQAM.
Mme Houle a également pu étudier le rôle joué par le fait d'être père dans le suicide. «Souvent, les gens disent qu'ils ne se sont pas suicidés à cause de leurs enfants. Alors, après un divorce, le père qui n'a pas la garde perd le contact et a du mal à se sentir important auprès de son enfant. J'ai justement remarqué que les hommes qui avaient tenté de se suicider étaient des pères qui avaient de la difficulté à avoir une relation proche avec leur enfant», a-t-elle indiqué, précisant que son étude ne porte que sur un petit échantillon d'hommes. «Je ne pense pas que ça s'applique dans le cas de [Samuel], mais je suis persuadée que c'est un facteur extrêmement important.»
Sans apporter de réponse, le long métrage de Maryse Chartrand a néanmoins le mérite de poser les bonnes questions. Et, à voir ces images de tour du monde à couper le souffle agrémentées d'une réflexion à voix haute sur le suicide, il semble bien que la réalisatrice en herbe ait réussi son pari: faire un long métrage qui joigne «l'utile à l'agréable». «C'est un film pour les hommes. C'est la main que je n'ai pas pu tendre à Samuel parce que lui-même ne me l'avait pas tendue. Je la tends maintenant à tous les hommes», conclut-elle.
- Le Voyage d'une vie prendra l'affiche au Cinéma du Parc le 14 septembre et sera présenté en avant-première le 10 septembre, à l'occasion de la Journée mondiale de prévention du suicide.
Elle ne l'avait pas vu venir. Il n'y avait eu ni souffrance ni angoisse pendant le tour du monde qu'elle avait fait avec son mari, Samuel, et ses trois enfants. Il n'y avait pas eu la moindre goutte de désarroi dans le bleu turquoise de la mer qui baignait les îles Tonga ou les côtes de la Nouvelle-Zélande. Pas le moindre soupçon de doute dans le regard paternel de Samuel, qui semblait si fier de voir ses enfants apprendre à faire de la plongée sous-marine ou essayer de parler espagnol avec les enfants des bidonvilles au Honduras. Ou si, peut-être un peu. Des inquiétudes liées à l'argent, à l'emploi qu'il allait falloir trouver au retour, aux petits tracas quotidiens. Mais rien de cette souffrance aiguë que provoque la dépression, qui peint tout en noir et qui a fait en sorte que Samuel Beaudry a mis fin à ses jours le 14 octobre 2005, âgé d'à peine 50 ans.
Maryse Chartrand venait de recevoir de Canal Vie l'approbation finale pour le projet de film sur son aventure familiale autour du monde, qu'elle voulait réaliser avec Samuel. Elle a dû s'atteler à remanier son scénario. «Très rapidement, j'ai compris que j'allais garder la même base, mais en intégrant le suicide. C'était devenu impératif. C'était, pour moi, une façon de survivre. Sinon, je serais morte intérieurement», raconte Maryse Chartrand, qui a longtemps travaillé dans le milieu de la publicité.
Produit par Lucie Tremblay et tourné avec une équipe restreinte de gens dans l'entourage de Maryse Chartrand, ce long métrage propose un parcours tout en douceur, très intimiste, sur son voyage, sa vie de famille et son deuil. «Un projet de coeur», selon sa propre expression, dans lequel chacun a mis du sien. Michel Rivard a même accepté de composer la musique. Des entrevues de spécialistes entrecoupent une trame sensible d'images éclatantes de vérité, tournées par Samuel avec une caméra amateur. On y voit les enfants qui dégustent une noix de coco, Andréanne, l'aînée, qui se dispute avec son frère et sa soeur, la camionnette qui flanche en pleine autoroute en Nouvelle-Zélande quelques heures après l'avoir achetée... Impossible de ne pas s'identifier à cette famille qui, en quelque sorte, nous offre une télé-réalité sur son quotidien en voyage. Mais parmi toutes ces scènes de joie, des images de tristesse et de souffrance doublées des commentaires en voix off de la veuve qui tente de comprendre, par exemple celles de l'enterrement de Samuel, remplies de larmes et de souffrance, qui ouvrent le documentaire. Le ton est donné. «Mais les enfants ont été consultés tout au long du processus. Ils m'ont donné leur accord sur tout», explique cette mère de 45 ans.
Une épidémie silencieuse
Chiffres à l'appui, l'ampleur du phénomène ne ment pas: le suicide est la première cause de décès chez les hommes de 15 à 45 ans. Le nombre de suicides est près de deux fois plus élevé que le nombre de décès dans des accidents de la route. Et, faut-il le rappeler, le Québec est la province qui a le plus haut taux de suicide au Canada, voire parmi tous les pays industrialisés. Les femmes seraient deux fois plus nombreuses que les hommes à faire une dépression, mais ceux-ci se suicideraient quatre fois plus qu'elles, a constaté Maryse Chartrand au cours de sa quête pour comprendre les motivations du suicide de son mari. Très tôt, elle s'est heurtée à cette réalité taboue. Depuis, sa motivation personnelle est devenue une motivation collective. Elle s'est sentie investie d'une mission: briser le silence. «Il faut comprendre que le suicide n'est pas une question de choix», affirme-t-elle.
Elle déplore tous les mythes qui entourent encore le suicide et la dépression. «Il n'y a pas de honte à avoir une maladie mentale. On a l'impression que ça touche à notre identité et que ça affecte notre créativité, mais regardez Dédé Fortin. Une personne dépressive n'en est pas moins intelligente, elle a une valeur humaine», insiste-t-elle.
Samuel Beaudry, son mari, était un dépressif saisonnier. Son boulot dans le milieu publicitaire en faisait la proie d'un stress constant. De retour de voyage, il a eu du mal à s'adapter au quotidien, à «enfiler son costume pour retourner au travail», comme il le dit lui-même dans le film. Afin d'assurer la sécurité financière de sa famille, il avait acheté un édifice à logements. L'élément déclencheur de sa foudroyante dépression? Des calculs qui lui ont démontré que son achat était un gouffre financier et qu'il allait entraîner sa famille dans la faillite. Plutôt que d'affronter cet échec, il s'est procuré une corde pour se pendre dans le garage de l'édifice. C'est un locataire qui l'a découvert.
«Je suis remontée dans les calculs budgétaires, et il avait fait une erreur sans s'en rendre compte. Si au moins il m'en avait parlé, mais il gardait tout ça pour lui», dit Maryse Chartrand.
Biologique ou psychologique?
Tout au long du film, les spécialistes interrogés expliquent en grande partie le suicide par un désordre neurologique, un manque de sérotonine, ce neurotransmetteur qui a des effets antidépresseurs. Selon Janie Houle, chercheuse au Centre de recherche et d'intervention sur le suicide et l'euthanasie (CRISE), cette thèse n'apporterait qu'une maigre part de réponses à cette question. «La connaissance au chapitre des hypothèses biologiques est très lacunaire. On en sait encore bien peu de choses», note-t-elle. Pour sa thèse de doctorat, Mme Houle a étudié des hommes ayant fait des tentatives de suicide et a tenté d'établir un lien entre ce geste tragique et le rôle masculin traditionnel. Ses résultats, publiés dans la revue américaine Journal of Affective Disorders, ont démontré que l'adhésion au modèle traditionnel agit de façon négative sur les facteurs de protection et de risque. «Par exemple, les hommes qui adhèrent à ce rôle vont moins demander d'aide et ainsi recevoir moins de soutien. [...] Par conséquent, les hommes vont vivre davantage de détresse psychologique et seront plus favorables au suicide. Ce sont des facteurs de risque», soutient cette psychologue et professeure affiliée à l'UQAM.
Mme Houle a également pu étudier le rôle joué par le fait d'être père dans le suicide. «Souvent, les gens disent qu'ils ne se sont pas suicidés à cause de leurs enfants. Alors, après un divorce, le père qui n'a pas la garde perd le contact et a du mal à se sentir important auprès de son enfant. J'ai justement remarqué que les hommes qui avaient tenté de se suicider étaient des pères qui avaient de la difficulté à avoir une relation proche avec leur enfant», a-t-elle indiqué, précisant que son étude ne porte que sur un petit échantillon d'hommes. «Je ne pense pas que ça s'applique dans le cas de [Samuel], mais je suis persuadée que c'est un facteur extrêmement important.»
Sans apporter de réponse, le long métrage de Maryse Chartrand a néanmoins le mérite de poser les bonnes questions. Et, à voir ces images de tour du monde à couper le souffle agrémentées d'une réflexion à voix haute sur le suicide, il semble bien que la réalisatrice en herbe ait réussi son pari: faire un long métrage qui joigne «l'utile à l'agréable». «C'est un film pour les hommes. C'est la main que je n'ai pas pu tendre à Samuel parce que lui-même ne me l'avait pas tendue. Je la tends maintenant à tous les hommes», conclut-elle.
- Le Voyage d'une vie prendra l'affiche au Cinéma du Parc le 14 septembre et sera présenté en avant-première le 10 septembre, à l'occasion de la Journée mondiale de prévention du suicide.
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