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Le silence de Dieu, la parole d'un cinéaste

André Lavoie   11 août 2007  Cinéma
Guylaine Tremblay incarne la figure centrale du dernier film du réalisateur Bernard Émond, Contre toute espérance.
Photo : Jacques Nadeau
Guylaine Tremblay incarne la figure centrale du dernier film du réalisateur Bernard Émond, Contre toute espérance.
En ce moment même, le cinéaste Bernard Émond ainsi que Guylaine Tremblay et Guy Jodoin, les deux principaux comédiens de son dernier film, Contre toute espérance (sortie: vendredi 17 août), attendent fébrilement le résultat des délibérations du jury du Festival de Locarno, en Suisse. Pour le réalisateur, l'événement situé au pied des Alpes fut, il y a deux ans, un véritable porte-bonheur accroché au premier volet de sa trilogie, La Neuvaine: trois prix prestigieux, dont celui du meilleur acteur à Patrick Drolet. Avant leur départ, Bernard Émond et Guylaine Tremblay évoquaient leurs attentes, leurs espoirs, pour un film peu bavard qui parle abondamment du silence de Dieu...

Traiter des vertus théologales (la foi, l'espérance et la charité) sur grand écran, n'est-ce pas téméraire? Bernard Émond ne voyait pas la chose comme un défi mais comme une nécessité, celle de renouer avec la transcendance à une époque bassement matérialiste. Et une fois de plus, il tient à préciser qu'il est non-croyant tout en revendiquant haut et fort son héritage catholique.

La Neuvaine décrit le passage à vide d'une femme, interprétée par Élise Guilbault, voyant son existence et ses certitudes s'écrouler après un terrible drame; pour retrouver un semblant d'équilibre, il lui faudra la main tendue d'un jeune inconnu porté par une ferveur religieuse un peu naïve. La figure centrale de Contre toute espérance, Réjeanne, incarnée par Guylaine Tremblay, ne possède pas cette candeur spirituelle, simplement portée par l'amour de son conjoint (Guy Jodoin), minutieuse dans son boulot de téléphoniste. Mais voilà que le destin frappe, et deux fois plutôt qu'une: son compagnon est victime d'un AVC qui le rendra invalide et elle-même subit une cruelle attaque, celle des licenciements massifs pour la satisfaction des patrons et des actionnaires. Leur petit bonheur, prenant la forme d'une jolie maison de campagne, va peu à peu s'effondrer. Du sang sera aussi versé...

Dans un moment charnière du film, Réjeanne, cette femme de peu de mots, pénètre dans une église vide et silencieuse. Est-ce là qu'elle trouvera réponse à ses souffrances? Dans l'univers de Bernard Émond, rien n'est moins sûr. «Elle est face au silence de Dieu, affirme le cinéaste. D'ailleurs, dans la séquence suivante, son mari fait une crise pire que la première... Mais elle n'est pas la seule à être confrontée à ce silence, les croyants conséquents le sont aussi. Si Dieu se tait devant les camps de concentration, à plus forte raison devant nos petites vies... »

En fait, Émond tient moins à discourir sur les lois divines que sur celles qui régissent — ou pas... — le sacro-saint marché, déplorant que l'économie soit devenue une nouvelle religion. Et les démons de la mondialisation qui s'affairent à broyer des sans-voix comme Réjeanne lui semblent bien plus condamnables. «La Neuvaine fut lu de manière différente par les croyants et les non-croyants, mais il y avait convergence sur la quête de sens. Dans Contre toute espérance, j'affirme que l'économisme triomphant laisse peu de place à l'espoir. On est revenus à la fatalité des Grecs: ça n'a pas de bon sens! Les gouvernements disent qu'ils ne peuvent plus gouverner tandis que les néolibéraux nous promettent la liberté individuelle, qui aboutit forcément à la fatalité. Et cela conduit au cynisme: le mal existe, on n'y peut rien, alors organisons notre petite vie... La solidarité, la justice sociale, voilà des choses dignes de foi qui repoussent la fatalité; on n'a pas besoin de croire en Dieu pour ça.»

Un cinéma de l'épure

Pour bien marquer la cohérence de son discours de citoyen mais aussi de cinéaste, Émond pratique toujours un cinéma de l'épure, précisant «qu'il n'y a pas de gras dans [ses] films». Une spectatrice avait d'ailleurs qualifié La Neuvaine de «chapelle»; le temps des cathédrales cinématographiques, très peu pour lui. «Diriger des mouvements de foule, ça ne m'intéresse pas, précise-t-il, et même comme spectateur.» Son luxe, c'est bien sûr de tourner sans compromis avec des acteurs qu'il aura d'abord rencontrés en audition, longuement, et avec qui il aura répété avant le tournage, une denrée rare au cinéma. C'est d'ailleurs ainsi, en préparation de La Neuvaine, qu'il a fait la connaissance de Guy Jodoin, dont il se souviendra du sérieux et de la présence. Dans une galaxie près de chez vous? Sucré Salé? Pour Bernard Émond, la télé, connaît pas...

Pour Guylaine Tremblay, ce fut ses quelques scènes, lumineuses et vibrantes, dans 20h17 rue Darling qui ont poussé le cinéaste à écrire pour elle le rôle de Réjeanne. En tête d'affiche au cinéma pour la première fois, c'est surtout le plaisir de renouer avec Bernard Émond, et celui «de participer à une aventure, un projet commun», qui l'emballait. «J'aurais trouvé ça affolant si ça m'était arrivé il y a 15 ans, affirme la vedette du téléroman Annie et ses hommes. En vieillissant, comme acteur, on devient de plus en plus humble.»

Guylaine Tremblay aime d'ailleurs beaucoup l'humilité de cette femme qu'elle fait vivre à l'écran et se dit surprise qu'Émond ait pu voir au-delà de sa personnalité d'actrice d'allure «méditerranéenne», à l'opposé de Réjeanne. «C'est une douce battante, ajoute Guylaine Tremblay, une force tranquille qui ne lâche pas. C'est extraordinaire d'incarner, en si peu de mots, son courage et sa dignité. Je l'aurais souvent prise dans mes bras, Réjeanne... »

Alors que l'actrice ne cachait pas son excitation de s'envoler pour Locarno, Bernard Émond, heureux de renouer avec un festival dont il partage la rigueur artistique, se sentait moins à l'aise. «Toute l'agitation autour de la sortie d'un film, ce n'est pas ce que je préfère. Mais ça vient avec le territoire. Tu veux aller à la pêche? Il y a des mouches!» Peu importe les cogitations du jury — même s'il avoue espérer beaucoup pour ses deux acteurs principaux —, Bernard Émond souhaite établir un nouveau dialogue avec ses compatriotes, comparable en qualité à celui qu'avait suscité La Neuvaine, à la surprise générale. Avec Contre toute espérance, tous les espoirs sont permis.

***

Collaborateur du Devoir






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  • Jean-Pierre Audet
    Abonné
    dimanche 12 août 2007 11h21
    Après La neuvaine
    « Oui je vais aller voir Le silence de Dieu. Pour deux raisons principales ; d'abord pour la capacité qu'a Émond d'amener ses acteurs à nous faire sentir l'intérieur des choses. Ensuite pour le thème lui-même, le silence de Dieu. Ayant retrouvé la foi et m'étant éloigné de nouveau de la pratique religieuse, je demeure non seulement croyant, mais aussi profondément convaincu de la présence de Dieu au coeur même de son silence. Il est partout, mais ceux qui Le cherchent à l'extérieur d'eux-mêmes, aussi bien qu'à l'extérieur de chaque élément de l'univers, ceux-là resteront à jamais sur leur déception de ne pas être entendus ou «répondus» à la façon dont ce cher Don Camillo dialoguait ouvertement avec l'image du Christ. Un Teilhard de Chardin n'avait pas besoin de manifestations extérieures du Divin : il Le voyait en tout, et surtout il savait voir plus loin que les sursauts passagers de la matière (physique, vitale, humaine et divine)pour anticiper son ascension, grâce au milieu divin, vers la noosphère appelée aussi l'oméga de l'ensemble de l'évolution. On peut appeler cela de l'espérance, ce dont le dernier film de Bernard Émond semble malheureusement dépourvu, à ce que je lis dans les critiques. Mais ce n'est pas une raison pour bouder ce film, bien au contraire. »

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