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Chômeurs de profession, truands d'occasion

André Lavoie   30 juin 2007  Cinéma
Le déclin industriel des villes en cette ère de mondialisation est au coeur du film de Lucas Belvaux, La Raison du plus faible.
Le déclin industriel des villes en cette ère de mondialisation est au coeur du film de Lucas Belvaux, La Raison du plus faible.
Le déclin industriel de Liège, en Belgique, c'est un peu celui de bien des villes jadis prospères et aujourd'hui massacrées par des multinationales dont les méthodes (une prise au hasard: la délocalisation) sont rarement pleines de compassion à l'égard des travailleurs. Sous l'oeil des frères Dardenne, cette dérive, à la fois belge et universelle, finit par broyer lentement leurs personnages.

Ceux de Lucas Belvaux dans La Raison du plus faible, lui aussi un enfant du pays travaillant surtout en France (c'est à Grenoble que l'acteur-réalisateur tournait sa remarquable trilogie: Cavale, Un couple épatant, Après la vie), sont tout aussi misérables, mais leur condition n'exclut pas un brin d'humour, une once de folie. Et c'est cette légèreté qui distingue le cinéma de Belvaux, s'abreuvant à plusieurs sources, celle de la comédie et celle du polar, filmant Liège sous tous ses angles, à vol d'oiseau comme au ras des pâquerettes. Et le ton résolument politique, voire dénonciateur, s'accompagne d'une approche cinématographique foisonnante et inspirée; sous son regard, les HLM de la ville, figure récurrente dans le film, ressemblent à la fois à des grandes forteresses assiégées et à de petites fourmilières.

Dans l'une de ces tours, là où les ascenseurs fonctionnent quand bon leur semble, deux ouvriers réduits au chômage (remarquables Claude Semal et Patrick Semal), dont l'un cloué à un fauteuil roulant, forment le coeur d'une petite bande qui passe le temps à jouer aux cartes dans un café. Patrick (Éric Caravaca), un jeune père bardé de diplômes, réduit à voir son épouse (émouvante Natacha Régnier) s'échiner tous les jours dans une blanchisserie, et Marc (Belvaux, une présence forte qui ne fléchit jamais), un ancien criminel aujourd'hui en liberté surveillée et travailleur de nuit dans une usine, complètent ce quatuor de désoeuvrés. Alors que l'épouse de Paul ne peut plus se rendre à son travail à mobylette, prolongeant ainsi le supplice de ce boulot aliénant, une simple blague devient un projet sérieux: un cambriolage, question de payer ce qu'un maigre salaire ou un chèque de l'État ne pourront jamais offrir. On tente de laisser Paul dans l'ignorance de ce projet, et Marc, qui connaît bien les dangers d'une telle entreprise, essaie en vain de les dissuader de jouer les Robin des bois.

Ce n'est pas seulement pour la grande pertinence politique de son discours que La Raison du plus faible atteint sa cible. Lucas Belvaux fait de ses personnages des êtres de chair, sensibles et contradictoires, des héros du quotidien dont les ambitions, certes risibles, leur donnent une profonde humanité. Et bien que le cinéaste connaisse les règles du thriller, qu'il manie à la perfection dans la dernière partie du film, La Raison du plus faible propose plutôt un portrait nuancé d'une réalité complexe. C'est ainsi qu'il filme avec autant de soin la solitude de ces êtres marginalisés (et loin de jouer les marginaux) que leurs moments de franche camaraderie et de rigolade: des pauses ensoleillées dans cet univers aux horizons bloqués.

De la bicyclette de Vittorio De Sica à la mobylette de Lucas Belvaux, il existe un troublant fil conducteur, celui d'une population pauvre et silencieuse laissée à elle-même, emprisonnée dans sa honte de l'inutilité sociale. Il y a une certaine part d'artifices purement cinématographiques dans la manière dont le cinéaste belge cherche à renverser l'ordre des choses, offrant des solutions trop expéditives et radicales pour être vraisemblables. Il n'en demeure pas moins que le spectacle offert par ces petits truands d'occasion est admirable: non pas d'ingéniosité mais de dignité et de courage.

***

La Raison du plus faible

Réalisation et scénario: Lucas Belvaux. Avec Éric Caravaca, Natacha Régnier, Lucas Belvaux, Gilbert Melki. Image: Pierre Milon. Montage: Ludo Troch. Musique: Ricardo Del Fra. Belgique-France, 2006, 116 min.

***

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