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Une voix qui crie

Odile Tremblay   16 juin 2007  Cinéma
Red Road surgit au confluent du cinéma social britannique et d'une école de contraintes, cousine du Dogme danois. Andrea Arnold réalisait à travers lui le premier film du projet collectif Advance Party. Celui-ci met à contribution trois cinéastes qui développent des scénarios à partir d'un même groupe de personnages, en situant l'action en Écosse.

Appuyée sur ces restrictions, la réalisatrice britannique livre un film très réussi, nerveux, réaliste et tragique, couronné du prix du jury au Festival de Cannes en 2006. Red Road tisse sa trame mystérieuse sur des liens passés entre les protagonistes, livrant ses secrets goutte à goutte.

Plusieurs éléments de Red Road ont pourtant déjà été servis ailleurs. Notamment ces caméras de vidéosurveillance à travers lesquelles l'héroïne Jackie (excellente Kate Dickie, une interprète venue du théâtre) épie les allers et venues des gens du quartier, cherchant à détecter voleurs et prostituées. Les mises en abîme des écrans sont devenues des procédés cinématographiques qui conservent toutefois leur efficacité, renvoyant dos à dos voyeurisme et solitude.

De Jackie, on ne connaît au départ pas grand-chose. Mais la vue du client d'une prostituée sur son écran de contrôle la remplit d'un trouble profond. Elle n'aura de cesse de découvrir où il crèche et de le traquer de partys privés en bars enfumés jusqu'à son antre pour le séduire. Mais pourquoi? Ici, la vengeance, la douleur, les blocages émotifs sont le point focal d'une intrigue psychologique où une femme brisée se dresse avec ses fantasmes assumés et son chagrin intarissable.

Dans la lignée du cinéma cru de Mike Leigh et de Ken Loach, avec un rythme haletant de bout en bout, Andrea Arnold nous entraîne au coeur d'un quartier défavorisé où demeure l'homme qui hante ses cauchemars. On y entend le soir crier les renards lâchés dans la petite ville écossaise: Clyde, fraîchement sorti de prison (Tony Curran, admiré dans The Good German), est pourchassé par la dame tout en se croyant séducteur. La caméra épouse l'anxiété de l'héroïne: dans le pub où une bagarre éclate, dans l'appartement que Clyde partage avec un jeune couple paumé, etc. Apparemment brave gars aux poings trop prompts, Clyde est responsable de la blessure de cette femme, qui ne peut guérir que dans un exutoire de violence.

Par son thème, comme par le traitement hyperréaliste et le corps qui parle là où la voix se tait, Red Road rappelle Le Fils des frères Dardenne. Là aussi Olivier Gourmet, hanté par le deuil et la vengeance, était filmé de dos, la nuque éloquente, tout comme cette étonnante Kate Dickie, dont on salue ici la remarquable présence à l'écran et la finesse de jeu. Le fait que la cinéaste soit une femme ajoute à l'acuité du personnage féminin, dont la sexualité, ni niée ni instrumentalisée, apparaît aussi puissante que les pulsions qui l'habitent.

Red Road révèle à la fois une actrice de haut vol au physique atypique et une cinéaste dotée d'un vrai regard, d'une sensibilité aiguë et d'une voix qui crie.

Red Road

Réalisation et scénario: Andrea Arnold. Avec Kate Dickie, Tony Curran, Martin Compston, Natalie Press, Andrew Armour. Image: Robbie Ryan. Montage: Nicolas Chaudeurge.

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