Ténèbres ou brouillard?
Le nouveau film de Denys Arcand cherche son souffle
Photo : Agence France-Presse
Denys Arcand en compagnie de Marc Labrèche, qui tient le rôle principal dans L’Âge des ténèbres.
Cannes — On rencontre l'équipe du film dans un des pavillons qui bordent la plage. Denys Arcand et toute sa troupe sont arrivés sur la Croisette pour lancer L'Âge des ténèbres, qui clôturera le festival demain.
Des souvenirs flottent encore, tenaces. À son dernier passage à Cannes — hier, semble-t-il, en 2004 en fait —, Arcand lévitait et ses acteurs aussi. Les Invasions barbares récoltait un triomphe. Les festivaliers les félicitaient dans la rue.
La création est un processus capricieux. Sans l'émotion ni le souffle qui portaient son oeuvre précédente, L'Âge des ténèbres devrait susciter des réactions moins enthousiastes sur son passage.
Plus tôt cette semaine, au Marché, le film avait été, dit-on, applaudi, mais hier, en visionnement de presse, dans la petite salle Bazin bondée (ils ont dû refouler des journalistes), un silence succédait aux dernières images. Ni applaudissements ni huées. L'Âge des ténèbres est tombé un peu à plat sur la critique de Cannes.
Lors de nos rencontres de l'après-midi, Arcand le savait déjà, bien entendu. Les rumeurs circulent vite au Palais. Il répond qu'à son âge on se fout des réactions négatives mais qu'il aurait aimé voir L'Âge des ténèbres en compétition afin que Marc Labrèche ait des chances de remporter le prix du meilleur acteur.
Arcand réalisait avec L'Âge des ténèbres le troisième (et ultime) volet d'une trilogie posant un regard acide sur sa société en perte de repères. «Ensuite, je tournerai le dernier film de ma vie, confie-t-il, mais sur un tout autre registre. Un sujet lié à mon enfance.»
L'action du film se situe (surtout) à Montréal dans un avenir rapproché. La dérive sociale a poursuivi sa descente aux enfers et le héros (Marc Labrèche), père de famille paumé, fonctionnaire endetté, malheureux auprès de sa femme bourreau de travail (Sylvie Léonard), se réfugie dans le rêve, à défaut d'apprécier un quotidien sans sel.
Arcand déclare avoir fait là son film le plus noir, mais aussi le plus burlesque. «Ce fut une expérience ludique, dit-il. Je n'avais jamais versé dans le surréalisme. Mon film comporte des effets spéciaux. Avec huit millions de dollars, on a essayé de faire croire qu'on en avait 20.»
Marc Labrèche, omniprésent au petit écran, s'est vu offrir ici son plus gros rôle au cinéma. Il parle de son personnage comme d'un «beautiful looser», pour qui le rêve est un dérivatif. «Mais ses fantasmes paralysent chez lui l'action. Quand il cesse de rêver, il commence à vivre.»
Le comédien-animateur travaille au scénario de son premier long métrage, Comment je suis devenu stupide, avec la productrice Denise Robert, également derrière L'Âge des ténèbres.
Quant au film d'Arcand, il sortira, comme on le sait, en septembre en France et en décembre au Québec. Ce qui ne lasse pas de paraître absurde.
***
Disons-le: L'Âge des ténèbres n'est pas le meilleur coup du cinéaste du Déclin. Deux volets, deux tons, l'un réaliste, l'autre onirique, s'entremêlent sans bien se marier. La dérision d'Arcand, son regard de sociologue posé tout au long de son oeuvre sur notre post-modernité sinistre, sont au rendez-vous et constituent encore ici sa force. Mais le cinéaste a versé dans un cynisme de désespérance qui débouche sur le vertige du vide, avec de trop minuscules bouées de sauvetage. La générosité et l'appel d'air qui étreignaient le coeur dans Les Invasions barbares sont ici absents.
Nous voici indubitablement dans l'univers d'Arcand, mais un univers ficelé sans grande aisance, maîtrisant mal son surréalisme et ses effets spéciaux. On entend beaucoup d'échos à son film Stardom, avec télé et gloire portées en dérision, et plusieurs références aux Invasions barbares, notamment dans un retour sur les ratés du réseau de la santé, nous valent ici d'émouvantes scènes entre Labrèche et sa mère. Même le prêtre de Jésus de Montréal et des Invasions barbares revient en piste de manière assez drôle. Un des meilleurs clins d'oeil du film est un caméo de Pierre Curzi, qui rattrape son rôle dans Les Invasions, des années plus tard, en gérant les catastrophes de sa ligne de vie.
Dans cette oeuvre bancale, Marc Labrèche, au centre de l'histoire, paraît désemparé dans ses envolées de rêveur et plus à l'aise dans la veine réaliste.
Dans la «vraie vie», Sylvie Léonard campe une épouse «speedée» très crédible, les collègues de bureau cruels ont de l'aplomb. Bien dessiné, à propos, ce personnage de collègue «bitch» joué par Caroline Néron, enfin évadée des rôles de femme fatale. Les éclopés de la société viennent réclamer l'argent de l'État au héros, ce qui permet à Arcand de brosser un portrait gratiné de la postmodernité déshumanisée. Des répliques drôles dénoncent par la bande le règne de la rectitude politique.
Aux scènes de la vie pénible du héros s'entrelardent celles de son univers fantasmatique: des déesses l'écoutent et le couvrent de caresses, sans qu'il puisse vraiment passer à l'acte. Mais ni l'Allemande Diane Kruger en star amoureuse ni Emma de Caunes en joyeuse nymphomane ne font d'étincelles. Le décor, le ton sont trop burlesques, trop acidulés pour leur laisser une latitude de jeu.
Cette partie fantasmée peine à distiller une vérité (même onirique) et les saynètes se succèdent sans trop de liant. La présence au début et à la fin du jeune musicien-vedette Rufus Wainwright en cheik d'Arabie chantant (figure identitaire fantasmée du héros) ne passe guère la rampe. Les amours imaginaires non plus.
Quelques bons gags ont du punch: l'entrevue chez Ardisson, par exemple, avec profil de Québécois colonisé assoiffé de clinquant parisien, mais dans l'ensemble, chaque scène bouffonne reste prisonnière de sa case. L'épisode médiéval avec tournoi et amour courtois, symbole d'un retour aux âges de l'obscurité, tombe à plat, trop long, trop appuyé.
La satire d'Arcand frappe parfois dans le mille, mais le film cherche sa grâce. Le scénario n'a sans doute pas eu le temps de mûrir, le montage patauge souvent, le jeu des acteurs est inégal, et nul n'atteint le naturel des interprètes du Déclin et des Invasions, faute de répliques suffisamment porteuses.
À la fin, le cinéaste peine à conclure, hésitant entre plusieurs tons. Dérouté. Nous aussi.
Des souvenirs flottent encore, tenaces. À son dernier passage à Cannes — hier, semble-t-il, en 2004 en fait —, Arcand lévitait et ses acteurs aussi. Les Invasions barbares récoltait un triomphe. Les festivaliers les félicitaient dans la rue.
La création est un processus capricieux. Sans l'émotion ni le souffle qui portaient son oeuvre précédente, L'Âge des ténèbres devrait susciter des réactions moins enthousiastes sur son passage.
Plus tôt cette semaine, au Marché, le film avait été, dit-on, applaudi, mais hier, en visionnement de presse, dans la petite salle Bazin bondée (ils ont dû refouler des journalistes), un silence succédait aux dernières images. Ni applaudissements ni huées. L'Âge des ténèbres est tombé un peu à plat sur la critique de Cannes.
Lors de nos rencontres de l'après-midi, Arcand le savait déjà, bien entendu. Les rumeurs circulent vite au Palais. Il répond qu'à son âge on se fout des réactions négatives mais qu'il aurait aimé voir L'Âge des ténèbres en compétition afin que Marc Labrèche ait des chances de remporter le prix du meilleur acteur.
Arcand réalisait avec L'Âge des ténèbres le troisième (et ultime) volet d'une trilogie posant un regard acide sur sa société en perte de repères. «Ensuite, je tournerai le dernier film de ma vie, confie-t-il, mais sur un tout autre registre. Un sujet lié à mon enfance.»
L'action du film se situe (surtout) à Montréal dans un avenir rapproché. La dérive sociale a poursuivi sa descente aux enfers et le héros (Marc Labrèche), père de famille paumé, fonctionnaire endetté, malheureux auprès de sa femme bourreau de travail (Sylvie Léonard), se réfugie dans le rêve, à défaut d'apprécier un quotidien sans sel.
Arcand déclare avoir fait là son film le plus noir, mais aussi le plus burlesque. «Ce fut une expérience ludique, dit-il. Je n'avais jamais versé dans le surréalisme. Mon film comporte des effets spéciaux. Avec huit millions de dollars, on a essayé de faire croire qu'on en avait 20.»
Marc Labrèche, omniprésent au petit écran, s'est vu offrir ici son plus gros rôle au cinéma. Il parle de son personnage comme d'un «beautiful looser», pour qui le rêve est un dérivatif. «Mais ses fantasmes paralysent chez lui l'action. Quand il cesse de rêver, il commence à vivre.»
Le comédien-animateur travaille au scénario de son premier long métrage, Comment je suis devenu stupide, avec la productrice Denise Robert, également derrière L'Âge des ténèbres.
Quant au film d'Arcand, il sortira, comme on le sait, en septembre en France et en décembre au Québec. Ce qui ne lasse pas de paraître absurde.
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Disons-le: L'Âge des ténèbres n'est pas le meilleur coup du cinéaste du Déclin. Deux volets, deux tons, l'un réaliste, l'autre onirique, s'entremêlent sans bien se marier. La dérision d'Arcand, son regard de sociologue posé tout au long de son oeuvre sur notre post-modernité sinistre, sont au rendez-vous et constituent encore ici sa force. Mais le cinéaste a versé dans un cynisme de désespérance qui débouche sur le vertige du vide, avec de trop minuscules bouées de sauvetage. La générosité et l'appel d'air qui étreignaient le coeur dans Les Invasions barbares sont ici absents.
Nous voici indubitablement dans l'univers d'Arcand, mais un univers ficelé sans grande aisance, maîtrisant mal son surréalisme et ses effets spéciaux. On entend beaucoup d'échos à son film Stardom, avec télé et gloire portées en dérision, et plusieurs références aux Invasions barbares, notamment dans un retour sur les ratés du réseau de la santé, nous valent ici d'émouvantes scènes entre Labrèche et sa mère. Même le prêtre de Jésus de Montréal et des Invasions barbares revient en piste de manière assez drôle. Un des meilleurs clins d'oeil du film est un caméo de Pierre Curzi, qui rattrape son rôle dans Les Invasions, des années plus tard, en gérant les catastrophes de sa ligne de vie.
Dans cette oeuvre bancale, Marc Labrèche, au centre de l'histoire, paraît désemparé dans ses envolées de rêveur et plus à l'aise dans la veine réaliste.
Dans la «vraie vie», Sylvie Léonard campe une épouse «speedée» très crédible, les collègues de bureau cruels ont de l'aplomb. Bien dessiné, à propos, ce personnage de collègue «bitch» joué par Caroline Néron, enfin évadée des rôles de femme fatale. Les éclopés de la société viennent réclamer l'argent de l'État au héros, ce qui permet à Arcand de brosser un portrait gratiné de la postmodernité déshumanisée. Des répliques drôles dénoncent par la bande le règne de la rectitude politique.
Aux scènes de la vie pénible du héros s'entrelardent celles de son univers fantasmatique: des déesses l'écoutent et le couvrent de caresses, sans qu'il puisse vraiment passer à l'acte. Mais ni l'Allemande Diane Kruger en star amoureuse ni Emma de Caunes en joyeuse nymphomane ne font d'étincelles. Le décor, le ton sont trop burlesques, trop acidulés pour leur laisser une latitude de jeu.
Cette partie fantasmée peine à distiller une vérité (même onirique) et les saynètes se succèdent sans trop de liant. La présence au début et à la fin du jeune musicien-vedette Rufus Wainwright en cheik d'Arabie chantant (figure identitaire fantasmée du héros) ne passe guère la rampe. Les amours imaginaires non plus.
Quelques bons gags ont du punch: l'entrevue chez Ardisson, par exemple, avec profil de Québécois colonisé assoiffé de clinquant parisien, mais dans l'ensemble, chaque scène bouffonne reste prisonnière de sa case. L'épisode médiéval avec tournoi et amour courtois, symbole d'un retour aux âges de l'obscurité, tombe à plat, trop long, trop appuyé.
La satire d'Arcand frappe parfois dans le mille, mais le film cherche sa grâce. Le scénario n'a sans doute pas eu le temps de mûrir, le montage patauge souvent, le jeu des acteurs est inégal, et nul n'atteint le naturel des interprètes du Déclin et des Invasions, faute de répliques suffisamment porteuses.
À la fin, le cinéaste peine à conclure, hésitant entre plusieurs tons. Dérouté. Nous aussi.
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