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Un Wong Kar Wai en mode mineur

Odile Tremblay   17 mai 2007  Cinéma
Le réalisateur Wong Kar Wai et son épouse, de même que Norah Jones et Jude Law sur le tapis rouge.
Photo : Agence Reuters
Le réalisateur Wong Kar Wai et son épouse, de même que Norah Jones et Jude Law sur le tapis rouge.
Cannes — L'an dernier, derrière ses éternelles lunettes noires et son sourire énigmatique, sa silhouette racée s'encadrait dans cette même salle de conférence. Le grand cinéaste chinois siégeait alors comme président du jury de la compétition cannoise.

Le perfectionniste, le coolissime Wong Kar Wai est un mythe sur la Croisette, surtout depuis son incantatoire In The Mood For Love, oeuvre culte de l'an 2000. Ce blues de Hong Kong faisait rimer amour et langueur sur une musique qui bouleversait. Mais recrée-t-on jamais l'état de grâce?

Hier, devant la presse, le cinéaste chinois était accompagné uniquement de ses deux acteurs principaux, Norah Jones et Jude Law. Mince délégation pour un film d'ouverture. Présenter son premier film tourné en anglais et aux États-Unis en compétition au Festival de Cannes ne l'effraie pas, nous a-t-il dit. Il connaît les caprices des jurys et veut bien se prêter au jeu.

Et pourtant...

Les rumeurs courent vite. Le cinéaste savait sans doute déjà que My Blueberry Nights, une demi-heure plus tôt en séance de presse, avait suscité quelques applaudissements polis (pas de huées: trop vénéré pour ça, Wong Kar Wai, mais rien du triomphe espéré). Lui qui peut consacrer cinq ans à peaufiner un film a tourné celui-ci en quelques semaines...

Wong Kar Wai, réputé pour ses retards, se disait pourtant ravi d'avoir livré son film à temps. Deux jours plus tôt, les bobines étaient encore au laboratoire. À temps, oui, mais devant un parterre déçu... Il manque la touche de l'ange à son opus américain.

Ce n'est pas un mauvais film, juste une oeuvre qui ne parvient pas à lever assez haut, avec de jolies choses, quelques scènes touchantes. L'image en scope et la musique sont soignées et le rythme respecte l'indolence chère au cinéaste, sans ensorceler pour autant. Hier, Wong Kar Wai situait My Blueberry Nights dans la lignée d'In The Mood For Love. Un court métrage initial a donné naissance à ces deux films.

Difficile de tourner en anglais? «On peut partager des émotions par-delà le langage, estime le cinéaste chinois. Mais un baiser n'a pas exactement la même signification en Chine qu'aux États-Unis. Je devais demander à mes acteurs, à mon coscénariste [Lawrence Block], de m'indiquer ces infimes différences culturelles par où s'infiltre la vérité.»

Il affirme ne pas avoir voulu faire un road movie, seulement une oeuvre sur la distance. Les deux héros se rencontrent à New York. Elle (Norah Jones), larguée par son amoureux, rencontre dans un café le jeune patron des lieux (Jude Law), également blessé par la vie, qui se rapproche d'elle. Mais la jeune femme aura besoin d'un périple à travers l'Amérique, de Memphis à Las Vegas, pour retrouver celui qu'elle voisinait. Quête initiatique classique? Eh oui.

Sur son chemin, elle croise des gens qui ont passé à côté de leur vie: une joueuse compulsive (Natalie Portman), un policier alcoolique (David Strathairn), une femme qui n'a pas su reconnaître son bonheur domestique (Rachel Weisz). Ces solitudes la renvoient à sa propre recherche d'amour.

Bon, la chanteuse Norah Jones n'avait jamais joué de sa vie. D'ailleurs, quand Wong Kar Wai l'a appelée, elle croyait qu'il voulait obtenir sa participation musicale à un de ses films. Surtout pas lui offrir le rôle principal...

Pour tout dire, le cinéaste chinois était fou de sa voix. Pas juste comme chanteuse, mais aussi de ses modulations parlées. Au point, nous a-t-il dit, d'avoir conçu rôle et film sur mesure pour elle et d'être allé tourner à New York, dans son fief, pour la retrouver. «Elle a une voix si créative! Je voulais que le spectateur oublie qu'elle chante et la voie seulement comme une actrice. C'était son premier film, soit, mais pour moi aussi, My Blueberry Nights constituait une première hors de mon pays. Nous étions au diapason.»

Wong Kar Wai a l'habitude de travailler avec une grande famille qui met la main à la pâte. Il a dit avoir exporté ses méthodes aux États-Unis. «Chaque acteur a apporté quelque chose, retravaillé les dialogues, insufflé de lui-même dans son personnage.» Jude Law avait un rôle assez passif au départ, qu'il a étoffé, habité.

Pour Norah Jones, le défi était immense. Elle remercie d'ailleurs ses partenaires de l'avoir épaulée avec autant de générosité. Leur expérience du jeu était grande, la sienne inexistante. Norah a aussi collaboré au choix des chansons du film, sans prêter sa voix de chanteuse, histoire d'éviter de brouiller les cartes. On retrouve même sur la trame musicale un air d'In The Mood For Love. Magie en moins. Parfois, les miracles ne s'exportent pas...

Au bilan, Norah Jones manifeste une vraie présence, sans jouer toujours juste. Jude Law, en serveur romantique, crève l'écran à ses côtés. Rachel Weisz, en femme brisée par l'alcool et le malheur, offre l'interprétation la plus puissante du lot.

Les routes du désert sont belles. Les scènes dans le café de New York sont remplies de douceur désespérée. La griffe de Won Kar Wai est manifeste surtout au début du film, à travers ces élans amoureux qui n'osent pas dire leur nom, mais l'ensemble paraît assez décousu. On ne s'attache guère aux personnages.

D'autres étrangers, Wenders, Antonioni, ont réalisé des chefs-d'oeuvre en tournant sur les routes désertiques des États-Unis. Wong Kar Wai a un peu échoué à ce test. Sans déshonneur. Il a voulu éviter les pièges de l'exotisme, sans y parvenir complètement. Le mythe américain tient parfois aussi du miroir aux alouettes... Mais faut-il nécessairement qu'un grand cinéaste s'y frotte pour être adoubé sur la planète cinéma?

Won Kar Wai n'avait pas besoin de ça.
Le réalisateur Wong Kar Wai et son épouse, de même que Norah Jones et Jude Law sur le tapis rouge. Wong Kar Wai
 






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