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Festival de Cannes - Une drôle d'ouverture

Les membres du jury n'ont vu aucun film de la sélection et tentent de s'apprivoiser du coin de l'oeil

Odile Tremblay   17 mai 2007  Cinéma
Cannes — Les festivaliers du soir ont sorti robes et smokings, paradé sur le tapis rouge et montré leur beau profil aux caméras dans le vent de la Côte d'Azur. Le 60e Festival de Cannes s'est ouvert hier. Et que gravissent les marches David Lynch et Gong Li, Sergio Castellito, Juliette Binoche, Luc Besson, les starlettes comme les endimanchés inconnus au bataillon. Le nonagénaire vétéran et grand cinéaste portugais Manoel de Oliveira a lancé: «Vive le cinéma!» Prêts, partez!

Drôle d'ouverture de festival, qui coïncide à l'Élysée avec la passation des pouvoirs au gouvernement français. Sur la Croisette, la politique essaie de se faire oublier mais rattrape tôt ou tard le cinéma et l'éclipse à ses heures.

Pour les journalistes, le festival avait commencé plus tôt hier, par la traditionnelle rencontre de presse avec le jury de la compétition cannoise. Une cérémonie toujours surréaliste, voire un peu absurde. Les membres du jury qui n'ont vu aucun film de la sélection, tentent de s'apprivoiser du coin de l'oeil. Et voilà que des journalistes leur demandent de commenter leurs méthodes d'analyse de la sélection... Ça se déroule surtout en anglais, lingua franca.

Hier, le président de ce jury, le cinéaste britannique Stephen Frears (son succès récent avec The Queen l'a rendu particulièrement hot, d'où sa fonction présidentielle), jurait, ironique: «Je ne ferai preuve de brutalité avec aucune des personnes remplies de classe qui m'entourent aujourd'hui. Promis!»

Son regard faisait le tour de la compagnie. Du côté féminin, ce chic jury est composé de l'actrice chinoise Maggie Cheung, de l'actrice australienne Toni Collette et de la Portugaise Maria de Medeiros, actrice et cinéaste tout comme la Canadienne Sarah Polley. À leurs côtés: le cinéaste italien Marco Bellochio, l'acteur français Michel Piccoli, le cinéaste mauritanien Abderrahmane Sissako et l'écrivain turc Orhan Pamuk, dernier prix Nobel de littérature. Tous curieux les uns des autres, avant les grands affrontements qui les diviseront à l'heure du palmarès.

Pas trop ravi de rencontrer la presse, Stephen Frears, mais pourtant heureux d'être à Cannes. En Grande-Bretagne, le cinéma éprouve de grandes difficultés à être financé et distribué.

Les États-Unis, avec une langue commune, leur rentrent particulièrement dans le flanc. «Alors, on n'ira pas se plaindre qu'une tribune comme Cannes permette aux films du monde d'exister. Le festival est au sommet de la vague de résistance.»

En ce qui a trait à l'avenir d'un septième art multiforme, c'est l'inquiétude qui perce les propos du jury, de façon plus aiguë d'une année à l'autre. «On passe notre vie sous la domination du cinéma américain, un pied en dehors, un pied dans leur monde», soupire Stephen Frears.

Sans à-priori, c'est quand même ainsi que le grand réalisateur britannique entend jouer son rôle de président de jury. «Dans mon jeune temps, les cinéastes étaient invisibles. Seuls les films comptaient. Et je posais sur eux un regard innocent. C'est sûr qu'on aura à juger des oeuvres de cinéastes consacrés ou débutants, mais en tâchant de se concentrer sur la valeur des films plutôt que sur l'âge, la nationalité ou le renom de leurs auteurs.»

Il était presque déconcertant de penser que Maggie Cheung — qui fut la gracieuse figure féminine du génial In The Mood For Love de Wong Kar Wai — aura à juger son film américain, My Blueberry Nights, beaucoup moins inspiré. «Mais l'amitié n'entre pas en jeu.»

La Torontoise Sarah Polley, dont le premier long métrage, Loin d'elle, gagnait dernièrement nos écrans, disait se trouver maintenant beaucoup plus apte à comprendre les fragilités de la création des cinéastes qu'à l'heure où elle se cantonnait dans le métier d'actrice.

Le grand écrivain turc Orhan Pamuk affirmait espérer, bien entendu, qu'un de ses romans soit un jour porté à l'écran, mais sans être trahi ni édulcoré. «Je n'ai pas envie de répéter le mot d'Hemingway: "Tu fournis le livre, Hollywood donne l'argent... "»

Si quelqu'un, dans ce jury, connaît Cannes sous toutes ses coutures, c'est bien le comédien Michel Piccoli. Il a même essuyé les foudres des festivaliers en 1973 avec La Grande Bouffe de Marco Ferreri, qui fit scandale ici. La machine du festival, il l'a vue grossir, s'emballer. Mais à ses yeux, la passion du cinéma que le rendez-vous véhicule n'en est pas moins précieuse.

L'acteur français renchérissait sur la menace américaine: «Il existe une grande fracture commerciale entre les États-Unis et les autres pays du monde. Aux États-Unis, on voit des films américains, mais c'est en France, et ici à Cannes, que sont présentés des films de partout. Or ces films nous renseignent sur le monde. Ils sont les reflets secrets de réalités qui, sans eux, demeureraient cachées. Le cinéma joue un rôle indispensable et, pour cela, ne mourra jamais.»
 
 
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