Séduction outre-Atlantique
À l'heure où Congorama fait aux Français le coup de La Grande Séduction, à l'heure aussi où l'industrie québécoise du cinéma renvoie ses membres dans l'isoloir afin qu'ils votent pour leurs films préférés en prévision de la soirée des Jutra, on s'interroge en France sur la marche à suivre pour récupérer dans la Belle Province la part de marché du cinéma français perdue, justement, aux mains du cinéma national.
Chez Unifrance, organisme public faisant la promotion du cinéma de l'Hexagone à l'étranger, on planche en ce moment sur un projet d'événement de style showcase, dont la première de trois sera inaugurée à Québec en 2008, dans le cadre des événements liés au 400e anniversaire de la fondation de cette ville.
À Paris la semaine dernière, à l'occasion des neuvièmes Rendez-vous avec le cinéma français, a eu lieu une rencontre à huis clos entre les représentants d'Unifrance et les distributeurs et télédiffuseurs québécois présents à l'événement. Ce qu'il en est ressorti? Un doute, de la part des distributeurs, quant à la nécessité de créer un nouvel événement cinématographique dans une province atteinte de festivalite aiguë. Également, une crainte, celle-là de perdre chemin faisant les subventions qu'Unifrance leur verse afin de les aider à payer la mise en marché des films français qu'ils achètent.
Chez Unifrance, on se veut rassurant: «Il faut prioritairement aider les distributeurs québécois qui ont acheté des films français à mieux les distribuer sur leur territoire, soutient Margaret Menegoz, présidente d'Unifrance. Ça ne sert à rien de les aider à acheter des films s'ils n'arrivent pas à les sortir convenablement. En d'autres mots, il faut soigner les acquis. Dans un deuxième temps, il faut aider les distributeurs à acheter des films. Cela dit, si l'aide à la promotion est soutenue et bien orchestrée, la deuxième étape deviendra éventuellement superflue.»
Unifrance a dépensé 700 000 euros (environ 1,1 million de dollars), soit plus du double du budget dont elle dispose à Cannes, pour organiser cet événement, tenu dans un grand hôtel parisien jouxtant la place de l'Opéra. Outre la délégation québécoise, quelques centaines de représentants de l'industrie cinématographique d'une douzaine de pays d'Europe y étaient conviés. Transport, hébergement, réceptions, projections quotidiennes de films récents ou inédits dans deux multiplexes du voisinage, entretiens avec des cinéastes et des acteurs (pour les journalistes de la presse écrite et télévisuelle), Unifrance, vous l'aurez compris, ne lésine ni sur le contenu ni sur l'emballage. Et ça porte fruit: «Dans les festivals internationaux, nous sommes en concurrence avec toutes les cinématographies du monde, rappelle Margaret Menegoz, tandis qu'ici, nous avons les acheteurs pour nous tout seuls. De toutes les opérations commerciales que nous faisons annuellement [à New York, Tokyo, Londres, Mexico, etc.], celle-ci demeure la plus efficace.»
En tout cas, les distributeurs québécois ont répondu «présent». À l'exception de TVA Films et Équinox, tous étaient de la fête: les Films Séville, Christal Films, K-Films Amérique, Alliance Atlantis Vivafilm, Fun Film. Sur place, les conditions luxueuses du séjour favorisent l'achat. Mais un distributeur averti (et ils le sont tous) sait qu'une fois rentré au bercail, il aura tout un travail de familiarisation et de séduction à faire pour convaincre les spectateurs de venir à la rencontre de son film coup de coeur. Pour Louis-David Loyer, de Fun Film Distribution, ce travail de familiarisation avec le cinéma français, dans son ensemble, passe avant tout par le petit écran: «Les chaînes de télévision ne présentent plus de films français. À la rigueur, je peux comprendre que les diffuseurs privés les ignorent, mais il me semble que les diffuseurs publics ont un devoir de diversité. À cause de cette absence, il manque au Québec une génération de cinéphiles», affirme le distributeur québécois des Amitiés maléfiques d'Emmanuel Bourdieu et de Flandres de Bruno Dumont.
Après consultation auprès des gens de l'industrie, on revient toujours au même paradoxe: les télédiffuseurs ne proposent plus de films français parce que les distributeurs en achètent moins, les distributeurs en achètent moins parce que les télédiffuseurs en proposent moins. S'il n'en tenait qu'à lui, Daniel Lajeunesse, chargé de programmation cinéma à Télé-Québec, sélectionnerait directement ses films en France, sans attendre qu'un distributeur québécois en fasse l'acquisition. Or «on n'a jamais intérêt à présenter un film qui n'est jamais sorti en salles au Québec. Chacune des expériences que nous avons faites s'est soldée par des cotes d'écoute décevantes. Il faut que les gens en aient entendu parler avant, qu'ils aient lu quelques lignes sur le sujet». Bref, les télédiffuseurs ont besoin des distributeurs, les distributeurs du public, le public... De quoi a-t-il besoin, au juste, ce public? Peut-être, après tout, d'un incitatif qui transcende la mission interculturelle? En effet, qui va voir un film québécois parce qu'il est québécois? Qui va voir un film français parce qu'il est français?
«Dans les années 80-90, les gens allaient voir un film français parce qu'il était français. Aujourd'hui, ils vont voir un film parce qu'il met en vedette tel acteur, parce qu'il est réalisé par tel metteur en scène et, surtout, parce que ce qu'il raconte nous interpelle.» Bref, le cinéma français, dans sa globalité, n'est pas un incitatif à la consommation ni une cause à défendre. Revers paradoxal de ce constat: au Québec, les films français n'ont de nationalité que lorsqu'ils n'arrivent pas à trouver leur public. Autrement, on les désigne par «le dernier Jeunet» ou «le prochain Resnais».
Notre chroniqueur participait aux neuvièmes Rendez-vous avec le cinéma français à l'invitation d'Unifrance.
Chez Unifrance, organisme public faisant la promotion du cinéma de l'Hexagone à l'étranger, on planche en ce moment sur un projet d'événement de style showcase, dont la première de trois sera inaugurée à Québec en 2008, dans le cadre des événements liés au 400e anniversaire de la fondation de cette ville.
À Paris la semaine dernière, à l'occasion des neuvièmes Rendez-vous avec le cinéma français, a eu lieu une rencontre à huis clos entre les représentants d'Unifrance et les distributeurs et télédiffuseurs québécois présents à l'événement. Ce qu'il en est ressorti? Un doute, de la part des distributeurs, quant à la nécessité de créer un nouvel événement cinématographique dans une province atteinte de festivalite aiguë. Également, une crainte, celle-là de perdre chemin faisant les subventions qu'Unifrance leur verse afin de les aider à payer la mise en marché des films français qu'ils achètent.
Chez Unifrance, on se veut rassurant: «Il faut prioritairement aider les distributeurs québécois qui ont acheté des films français à mieux les distribuer sur leur territoire, soutient Margaret Menegoz, présidente d'Unifrance. Ça ne sert à rien de les aider à acheter des films s'ils n'arrivent pas à les sortir convenablement. En d'autres mots, il faut soigner les acquis. Dans un deuxième temps, il faut aider les distributeurs à acheter des films. Cela dit, si l'aide à la promotion est soutenue et bien orchestrée, la deuxième étape deviendra éventuellement superflue.»
Unifrance a dépensé 700 000 euros (environ 1,1 million de dollars), soit plus du double du budget dont elle dispose à Cannes, pour organiser cet événement, tenu dans un grand hôtel parisien jouxtant la place de l'Opéra. Outre la délégation québécoise, quelques centaines de représentants de l'industrie cinématographique d'une douzaine de pays d'Europe y étaient conviés. Transport, hébergement, réceptions, projections quotidiennes de films récents ou inédits dans deux multiplexes du voisinage, entretiens avec des cinéastes et des acteurs (pour les journalistes de la presse écrite et télévisuelle), Unifrance, vous l'aurez compris, ne lésine ni sur le contenu ni sur l'emballage. Et ça porte fruit: «Dans les festivals internationaux, nous sommes en concurrence avec toutes les cinématographies du monde, rappelle Margaret Menegoz, tandis qu'ici, nous avons les acheteurs pour nous tout seuls. De toutes les opérations commerciales que nous faisons annuellement [à New York, Tokyo, Londres, Mexico, etc.], celle-ci demeure la plus efficace.»
En tout cas, les distributeurs québécois ont répondu «présent». À l'exception de TVA Films et Équinox, tous étaient de la fête: les Films Séville, Christal Films, K-Films Amérique, Alliance Atlantis Vivafilm, Fun Film. Sur place, les conditions luxueuses du séjour favorisent l'achat. Mais un distributeur averti (et ils le sont tous) sait qu'une fois rentré au bercail, il aura tout un travail de familiarisation et de séduction à faire pour convaincre les spectateurs de venir à la rencontre de son film coup de coeur. Pour Louis-David Loyer, de Fun Film Distribution, ce travail de familiarisation avec le cinéma français, dans son ensemble, passe avant tout par le petit écran: «Les chaînes de télévision ne présentent plus de films français. À la rigueur, je peux comprendre que les diffuseurs privés les ignorent, mais il me semble que les diffuseurs publics ont un devoir de diversité. À cause de cette absence, il manque au Québec une génération de cinéphiles», affirme le distributeur québécois des Amitiés maléfiques d'Emmanuel Bourdieu et de Flandres de Bruno Dumont.
Après consultation auprès des gens de l'industrie, on revient toujours au même paradoxe: les télédiffuseurs ne proposent plus de films français parce que les distributeurs en achètent moins, les distributeurs en achètent moins parce que les télédiffuseurs en proposent moins. S'il n'en tenait qu'à lui, Daniel Lajeunesse, chargé de programmation cinéma à Télé-Québec, sélectionnerait directement ses films en France, sans attendre qu'un distributeur québécois en fasse l'acquisition. Or «on n'a jamais intérêt à présenter un film qui n'est jamais sorti en salles au Québec. Chacune des expériences que nous avons faites s'est soldée par des cotes d'écoute décevantes. Il faut que les gens en aient entendu parler avant, qu'ils aient lu quelques lignes sur le sujet». Bref, les télédiffuseurs ont besoin des distributeurs, les distributeurs du public, le public... De quoi a-t-il besoin, au juste, ce public? Peut-être, après tout, d'un incitatif qui transcende la mission interculturelle? En effet, qui va voir un film québécois parce qu'il est québécois? Qui va voir un film français parce qu'il est français?
«Dans les années 80-90, les gens allaient voir un film français parce qu'il était français. Aujourd'hui, ils vont voir un film parce qu'il met en vedette tel acteur, parce qu'il est réalisé par tel metteur en scène et, surtout, parce que ce qu'il raconte nous interpelle.» Bref, le cinéma français, dans sa globalité, n'est pas un incitatif à la consommation ni une cause à défendre. Revers paradoxal de ce constat: au Québec, les films français n'ont de nationalité que lorsqu'ils n'arrivent pas à trouver leur public. Autrement, on les désigne par «le dernier Jeunet» ou «le prochain Resnais».
Notre chroniqueur participait aux neuvièmes Rendez-vous avec le cinéma français à l'invitation d'Unifrance.
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