L'inaccessible rêve du cinéphile
Un grand bonheur s'est emparé de moi quand j'ai lu la conclusion d'un captivant essai de David Denby paru dans le New Yorker du 8 janvier dernier. Au terme d'une longue enquête, à la fois perspective et introspective, sur la transformation des habitudes des spectateurs causée par la révolution technologique (téléviseurs à écran plasma, iPod vidéo, etc.), l'auteur décrit ce qui, pour lui, représente le complexe cinématographique idéal: «Le hall d'entrée comporte un restaurant, un bar et une librairie. Avant la séance, les spectateurs viennent prendre un verre et feuilleter un roman ou la biographie d'une vedette du septième art. Les toilettes sont étincelantes et on peut se procurer au comptoir à bonbons un délicieux café.
Les fauteuils réservés à l'avance (par Internet ou par téléphone) sont moelleux et espacés; l'amphithéâtre en gradins est sombre pendant la séance et sourd au bruit des salles voisines.» Est-ce là le rêve inaccessible d'un cinéphile bourgeois?, se demande-t-on. Eh bien non. Denby décrit ici le ArcLight, un espace miraculeux situé — paradoxe des paradoxes — sur Santa Monica Boulevard, à Los Angeles. Un lieu où, avant la projection, des placiers viennent présenter le film et décliner le nom de ses auteurs ainsi que sa durée. Où lesdits placiers restent dans la salle pendant les premières minutes du film afin de vérifier la qualité de l'image et du son. Où aucune publicité ne précède le film, sinon quatre bandes-annonces proposant un assortiment de films grand public et de cinéma d'auteur, le créneau du ArcLight, ainsi que les rétrospectives que l'American Film Institute programme sous ce chapiteau tout au long de l'année.
Je rêve pour Montréal d'un tel lieu, sorte d'Ex-Centris avec services et sans l'austérité, à l'abri de la rumeur foraine des multiplex actuels, où Espace Musique jouerait en sourdine dans le hall. Ma visite en 2000 au Sony Theatre de la Potsdamerplatz, à Berlin, m'a convaincu qu'un cinéma pouvait attirer les gens, au même titre qu'un film. Aperçu de l'endroit: des fauteuils confortables, des causeuses pour les amoureux (!), un son impeccable, une image nette dans laquelle on plonge littéralement, une bière fraîche dans une main et un délicieux bretzel dans l'autre. Ça nous change du maïs soufflé au beurre artificiel de l'Amérique du Nord et des «petits formats» de boisson gazeuse diluée dans lesquels, pour reprendre l'image irrésistible de David Denby, «on pourrait noyer un lapin».
Si David Denby en vient à décrire son havre cinéphilique de Los Angeles (vous trouverez son texte complet sur le site newyorker.com), c'est qu'il appartient (comme moi) à une génération de cinéphiles formés devant le grand écran. Une génération pour laquelle toutes les autres plates-formes de visionnement, aussi sophistiquées soient-elles, se comparent défavorablement, à l'inverse des jeunes cinéphiles, plus ouverts aux moyens de diffusion alternatifs, moins exigeants quant à la qualité de l'image, diagnostiqués par Denby sous le vocable de «platform agnostics».
Denby, 58 ans, est un croyant. Il croit tellement fort au grand écran et à la salle bondée qu'il lui prédit un avenir, alors que tout indique qu'il n'en a pas, ou si peu. «Les patrons des studios ont beau planifier à court terme la distribution des films par Internet, ils connaissent la valeur de l'expérience du cinéma en salle», prêche-t-il. Or le besoin du rassemblement communautaire, sur lequel il fonde son argumentation, est chose du passé. Déjà qu'il a perdu de son sens auprès de beaucoup de ceux qui sont assez vieux pour l'avoir ressenti, il me paraît invraisemblable de penser qu'il pourrait un jour animer ceux qui ne l'ont jamais connu.
Permettez-moi ce saut en parachute, mais tout ça me ramène à la réflexion que m'a inspirée la récente réédition en DVD des vieux épisodes de Passe-Partout. Parqués devant leur téléviseur, souvent seuls, les enfants de cette génération ont vu les mêmes épisodes 20 ou 30 fois. Ils trouvaient dans la familiarité, la reconnaissance et la répétition une forme de réconfort ou, à tout le moins, de confort. Ce sont les mêmes enfants qui se sont repassé la cassette du Roi Lion une centaine de fois, presque toujours en solitaire. Ce sont eux qui, aujourd'hui, forment le public cible des studios, lesquels façonnent leur carnet de commandes en fonction de leurs besoins présumés. Et que présument-ils qu'ils veulent voir? La même chose que la semaine dernière. Même les bandes-annonces, depuis quelques années, sont devenues ridiculement explicites. Elles racontent le film, du début à la fin, en 120 secondes. Familiarité. En salle, où leur comportement montre bien qu'ils se croient seuls, les jeunes spectateurs valident leur première impression, rarement erronée. Reconnaissance. Soixante jours plus tard, ils se ruent dans les grandes surfaces le jour de la sortie du DVD pour se le repasser à la maison. Répétition. Aussi fascinant, brillant et documenté soit son essai, David Denby a négligé, dans son équation d'espoir, cette importante variable qui, lorsque toutes les sorties seront simultanées (salle, DVD, téléchargement, vidéo sur demande), et c'est pour bientôt, sonnera le glas de la majorité des salles de cinéma. Et fera des cinémathèques, des Ex-Centris et des ArcLight de ce monde des musées d'histoire naturelle.
Collaborateur du Devoir
Les fauteuils réservés à l'avance (par Internet ou par téléphone) sont moelleux et espacés; l'amphithéâtre en gradins est sombre pendant la séance et sourd au bruit des salles voisines.» Est-ce là le rêve inaccessible d'un cinéphile bourgeois?, se demande-t-on. Eh bien non. Denby décrit ici le ArcLight, un espace miraculeux situé — paradoxe des paradoxes — sur Santa Monica Boulevard, à Los Angeles. Un lieu où, avant la projection, des placiers viennent présenter le film et décliner le nom de ses auteurs ainsi que sa durée. Où lesdits placiers restent dans la salle pendant les premières minutes du film afin de vérifier la qualité de l'image et du son. Où aucune publicité ne précède le film, sinon quatre bandes-annonces proposant un assortiment de films grand public et de cinéma d'auteur, le créneau du ArcLight, ainsi que les rétrospectives que l'American Film Institute programme sous ce chapiteau tout au long de l'année.
Je rêve pour Montréal d'un tel lieu, sorte d'Ex-Centris avec services et sans l'austérité, à l'abri de la rumeur foraine des multiplex actuels, où Espace Musique jouerait en sourdine dans le hall. Ma visite en 2000 au Sony Theatre de la Potsdamerplatz, à Berlin, m'a convaincu qu'un cinéma pouvait attirer les gens, au même titre qu'un film. Aperçu de l'endroit: des fauteuils confortables, des causeuses pour les amoureux (!), un son impeccable, une image nette dans laquelle on plonge littéralement, une bière fraîche dans une main et un délicieux bretzel dans l'autre. Ça nous change du maïs soufflé au beurre artificiel de l'Amérique du Nord et des «petits formats» de boisson gazeuse diluée dans lesquels, pour reprendre l'image irrésistible de David Denby, «on pourrait noyer un lapin».
Si David Denby en vient à décrire son havre cinéphilique de Los Angeles (vous trouverez son texte complet sur le site newyorker.com), c'est qu'il appartient (comme moi) à une génération de cinéphiles formés devant le grand écran. Une génération pour laquelle toutes les autres plates-formes de visionnement, aussi sophistiquées soient-elles, se comparent défavorablement, à l'inverse des jeunes cinéphiles, plus ouverts aux moyens de diffusion alternatifs, moins exigeants quant à la qualité de l'image, diagnostiqués par Denby sous le vocable de «platform agnostics».
Denby, 58 ans, est un croyant. Il croit tellement fort au grand écran et à la salle bondée qu'il lui prédit un avenir, alors que tout indique qu'il n'en a pas, ou si peu. «Les patrons des studios ont beau planifier à court terme la distribution des films par Internet, ils connaissent la valeur de l'expérience du cinéma en salle», prêche-t-il. Or le besoin du rassemblement communautaire, sur lequel il fonde son argumentation, est chose du passé. Déjà qu'il a perdu de son sens auprès de beaucoup de ceux qui sont assez vieux pour l'avoir ressenti, il me paraît invraisemblable de penser qu'il pourrait un jour animer ceux qui ne l'ont jamais connu.
Permettez-moi ce saut en parachute, mais tout ça me ramène à la réflexion que m'a inspirée la récente réédition en DVD des vieux épisodes de Passe-Partout. Parqués devant leur téléviseur, souvent seuls, les enfants de cette génération ont vu les mêmes épisodes 20 ou 30 fois. Ils trouvaient dans la familiarité, la reconnaissance et la répétition une forme de réconfort ou, à tout le moins, de confort. Ce sont les mêmes enfants qui se sont repassé la cassette du Roi Lion une centaine de fois, presque toujours en solitaire. Ce sont eux qui, aujourd'hui, forment le public cible des studios, lesquels façonnent leur carnet de commandes en fonction de leurs besoins présumés. Et que présument-ils qu'ils veulent voir? La même chose que la semaine dernière. Même les bandes-annonces, depuis quelques années, sont devenues ridiculement explicites. Elles racontent le film, du début à la fin, en 120 secondes. Familiarité. En salle, où leur comportement montre bien qu'ils se croient seuls, les jeunes spectateurs valident leur première impression, rarement erronée. Reconnaissance. Soixante jours plus tard, ils se ruent dans les grandes surfaces le jour de la sortie du DVD pour se le repasser à la maison. Répétition. Aussi fascinant, brillant et documenté soit son essai, David Denby a négligé, dans son équation d'espoir, cette importante variable qui, lorsque toutes les sorties seront simultanées (salle, DVD, téléchargement, vidéo sur demande), et c'est pour bientôt, sonnera le glas de la majorité des salles de cinéma. Et fera des cinémathèques, des Ex-Centris et des ArcLight de ce monde des musées d'histoire naturelle.
Collaborateur du Devoir
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

