Entre Liban réel et fantasmé
Photo : Pascal Ratthé
Arsinée Khanjian et Atom Egoyan accompagnent à Montréal Citadel, une docu-fiction sur un retour au Liban après une longue absence.
On les a vus si souvent arpenter les couloirs du Festival du nouveau cinéma, Atom Egoyan et Arsinée Khanjian, qu'on suit leur parcours presque en amis. Le couple torontois d'origine arménienne à l'aura depuis longtemps planétaire traîne tantôt dans sa besace une oeuvre intime, tantôt un film à grand déploiement. Il est l'oeil et l'âme cinéaste, elle, la muse, actrice et compagne de vie. En friction perpétuelle. Inséparables.
Hier, au FNC, ils accompagnaient non seulement un pan de leur vie familiale (un peu comme dans Calendar sur le voyage en Arménie), mais aussi les souvenirs d'un pays en courtepointe culturelle déchiré par les guerres: le Liban.
Citadel fut d'abord un journal filmé dans lequel Egoyan enregistrait en 2003 avec sa caméra numérique le retour d'Arsinée sur sa terre natale du Liban après 28 ans d'absence, aux côtés de leur fils de 10 ans. Le film s'est transformé en essai sur la représentation, sur la mémoire et la manipulation de la caméra et du commentaire. «Docu-drame, fiction documentaire, définit Egoyan: entre Conscience et voyeurisme.» Sa voix hors champ commente et oriente l'action. Avec une perversité de regard qu'il revendique.
Née dans une communauté arménienne au sein du quartier musulman de Beyrouth (son arabe potassé à l'école même imparfait fut une carte atout au cours de ce voyage), Arsinée a quitté sa patrie à 17 ans en pleine guerre civile pour ne jamais y remettre les pieds. Or la voici soudain à l'écran happée par son passé. «Ma communauté descend des 450 000 Arméniens issus du génocide, explique-t-elle. Mais ce pays est riche de tous les peuples qui le composent.»
Quand le berceau retrouvé s'appelle Beyrouth, l'histoire de feu et de sang se marie étroitement aux souvenirs personnels. À l'ambiguïté fondamentale qui baigne le film.
Rien de plus «egoyanien» que le film Citadel. «Depuis que j'ai commencé tout jeune à tourner avec une caméra super 8, ma démarche s'est confondue avec les techniques de plus en plus sophistiquées des différents médiums», explique Egoyan, conscient du potentiel manipulateur du cinéma, du trafic d'images dont il est également question dans Citadel, documentaire qui bifurque vers un ailleurs imaginaire, dans une sorte de canular.
Citadel fait penser aux premiers pas du cinéaste au long des années 80. Déjà dans Family Viewing et Speaking Parts, le réalisateur d'Ararat jouait de la mise en abyme du regard, des écrans qui renvoient à d'autres écrans avec une réalité au milieu. Mais quelle réalité, au juste?
Dans Citadel, un Libanais dit à Arsinée que son mari doit beaucoup l'aimer pour la filmer à ce point. Depuis plus de vingt ans, la complicité du couple passe par cette caméra indiscrète qui modifie aussi la posture du modèle. Cinéaste et muse se contredisent l'un l'autre en entrevue, en conférence comme à l'écran.
Ce périple au Liban, tourné il y a deux ans, est devenu daté après les frappes israéliennes de l'été dernier. Comment le regard du spectateur peut-il percevoir le pays en reconstruction montré dans le film, après que le Liban a subi de nouvelles destructions si massives?
Atom Egoyan estime qu'il y a quelque chose d'irresponsable à distribuer ce film tel quel à la télévision ou en salle commerciale, en partie à cause de la situation libanaise qui a tant changé. Il préfère accompagner Citadel dans quelques festivals, discuter le morceau avec les journalistes, remettre les choses en perspective. «Aujourd'hui, je changerais certains commentaires du film, dit-il. Par exemple, je ne minimiserais pas le rôle du Hezbollah, qui est devenu si important. On ne peut plus le tasser du revers de la main...»
Irresponsable. Le mot fait tiquer Arsinée, qui s'insurge: «Le Liban a toujours été pris dans la tourmente politique et les massacres. Les choses n'ont pas vraiment changé là-bas. Et doit-on toujours adapter les films à la perception qu'on en a après coup?»
D'accord ou pas sur la stratégie de diffusion de Citadel, cinéaste et actrice s'entendent pour admettre qu'il s'agit d'une oeuvre fragile dans le contexte actuel, difficile à lancer sans filet.
L'idée de faire un film avec des images d'abord destinées à un usage personnel est venue à Egoyan après deux expériences cruciales. Il avait enregistré des images télévisées d'un documentaire sur les massacres des camps de Sabra et Chatila 25 ans plus tôt. Or en allant visiter les camps, le cinéaste est tombé sur le même coin de rue avec un arbre au fond, mais sans les cadavres ensanglantés. Alors il opposa les deux scènes filmées. «Aucune image n'est restée de ceux qui ont perpétré les massacres à l'époque, précise-t-il. Personne ne sait ce qui est vraiment arrivé. Aujourd'hui, pareille situation serait impossible. Une minicaméra, un téléphone témoignerait des atrocités. Nul ne pourrait tout détruire.»
Autre moment-clé du périple libanais: la visite d'une citadelle. La scène filmée par la fenêtre d'un couple de jeunes homosexuels libanais en train de faire l'amour dehors fit basculer le récit du film dans une dramatisation fictive. Qu'adviendrait-il si les autorités s'emparaient des images dans un pays où l'homosexualité est sévèrement châtiée? D'où l'épisode imaginaire.
«La grande question, explique Egoyan est la suivante: que pouvez-vous présenter comme étant réel?»
Le cinéaste se perçoit comme un manipulateur d'images. «Mais les mots, Internet peuvent manipuler autant que les images, déclare Arsinée. Lors des récentes attaques d'Israël, les médias ont parlé des populations chiites, mais ils n'ont pas interrogé les Libanais d'autres origines qui ont subi ces bombardements tout comme eux. Ce n'est pas de la manipulation, ça?»
Hier, au FNC, ils accompagnaient non seulement un pan de leur vie familiale (un peu comme dans Calendar sur le voyage en Arménie), mais aussi les souvenirs d'un pays en courtepointe culturelle déchiré par les guerres: le Liban.
Citadel fut d'abord un journal filmé dans lequel Egoyan enregistrait en 2003 avec sa caméra numérique le retour d'Arsinée sur sa terre natale du Liban après 28 ans d'absence, aux côtés de leur fils de 10 ans. Le film s'est transformé en essai sur la représentation, sur la mémoire et la manipulation de la caméra et du commentaire. «Docu-drame, fiction documentaire, définit Egoyan: entre Conscience et voyeurisme.» Sa voix hors champ commente et oriente l'action. Avec une perversité de regard qu'il revendique.
Née dans une communauté arménienne au sein du quartier musulman de Beyrouth (son arabe potassé à l'école même imparfait fut une carte atout au cours de ce voyage), Arsinée a quitté sa patrie à 17 ans en pleine guerre civile pour ne jamais y remettre les pieds. Or la voici soudain à l'écran happée par son passé. «Ma communauté descend des 450 000 Arméniens issus du génocide, explique-t-elle. Mais ce pays est riche de tous les peuples qui le composent.»
Quand le berceau retrouvé s'appelle Beyrouth, l'histoire de feu et de sang se marie étroitement aux souvenirs personnels. À l'ambiguïté fondamentale qui baigne le film.
Rien de plus «egoyanien» que le film Citadel. «Depuis que j'ai commencé tout jeune à tourner avec une caméra super 8, ma démarche s'est confondue avec les techniques de plus en plus sophistiquées des différents médiums», explique Egoyan, conscient du potentiel manipulateur du cinéma, du trafic d'images dont il est également question dans Citadel, documentaire qui bifurque vers un ailleurs imaginaire, dans une sorte de canular.
Citadel fait penser aux premiers pas du cinéaste au long des années 80. Déjà dans Family Viewing et Speaking Parts, le réalisateur d'Ararat jouait de la mise en abyme du regard, des écrans qui renvoient à d'autres écrans avec une réalité au milieu. Mais quelle réalité, au juste?
Dans Citadel, un Libanais dit à Arsinée que son mari doit beaucoup l'aimer pour la filmer à ce point. Depuis plus de vingt ans, la complicité du couple passe par cette caméra indiscrète qui modifie aussi la posture du modèle. Cinéaste et muse se contredisent l'un l'autre en entrevue, en conférence comme à l'écran.
Ce périple au Liban, tourné il y a deux ans, est devenu daté après les frappes israéliennes de l'été dernier. Comment le regard du spectateur peut-il percevoir le pays en reconstruction montré dans le film, après que le Liban a subi de nouvelles destructions si massives?
Atom Egoyan estime qu'il y a quelque chose d'irresponsable à distribuer ce film tel quel à la télévision ou en salle commerciale, en partie à cause de la situation libanaise qui a tant changé. Il préfère accompagner Citadel dans quelques festivals, discuter le morceau avec les journalistes, remettre les choses en perspective. «Aujourd'hui, je changerais certains commentaires du film, dit-il. Par exemple, je ne minimiserais pas le rôle du Hezbollah, qui est devenu si important. On ne peut plus le tasser du revers de la main...»
Irresponsable. Le mot fait tiquer Arsinée, qui s'insurge: «Le Liban a toujours été pris dans la tourmente politique et les massacres. Les choses n'ont pas vraiment changé là-bas. Et doit-on toujours adapter les films à la perception qu'on en a après coup?»
D'accord ou pas sur la stratégie de diffusion de Citadel, cinéaste et actrice s'entendent pour admettre qu'il s'agit d'une oeuvre fragile dans le contexte actuel, difficile à lancer sans filet.
L'idée de faire un film avec des images d'abord destinées à un usage personnel est venue à Egoyan après deux expériences cruciales. Il avait enregistré des images télévisées d'un documentaire sur les massacres des camps de Sabra et Chatila 25 ans plus tôt. Or en allant visiter les camps, le cinéaste est tombé sur le même coin de rue avec un arbre au fond, mais sans les cadavres ensanglantés. Alors il opposa les deux scènes filmées. «Aucune image n'est restée de ceux qui ont perpétré les massacres à l'époque, précise-t-il. Personne ne sait ce qui est vraiment arrivé. Aujourd'hui, pareille situation serait impossible. Une minicaméra, un téléphone témoignerait des atrocités. Nul ne pourrait tout détruire.»
Autre moment-clé du périple libanais: la visite d'une citadelle. La scène filmée par la fenêtre d'un couple de jeunes homosexuels libanais en train de faire l'amour dehors fit basculer le récit du film dans une dramatisation fictive. Qu'adviendrait-il si les autorités s'emparaient des images dans un pays où l'homosexualité est sévèrement châtiée? D'où l'épisode imaginaire.
«La grande question, explique Egoyan est la suivante: que pouvez-vous présenter comme étant réel?»
Le cinéaste se perçoit comme un manipulateur d'images. «Mais les mots, Internet peuvent manipuler autant que les images, déclare Arsinée. Lors des récentes attaques d'Israël, les médias ont parlé des populations chiites, mais ils n'ont pas interrogé les Libanais d'autres origines qui ont subi ces bombardements tout comme eux. Ce n'est pas de la manipulation, ça?»
- » fnc
Haut de la page


