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Les frontières du récit

Michel Hellman   29 octobre 2005  Arts visuels
L'exposition Raconte-moi, présentée au Musée national des beaux-arts du Québec, nous invite à nous pencher sur le thème du «récit», tel qu'il apparaît dans l'art contemporain. Il s'agit, selon la commissaire Marie Fraser, de voir comment l'«éclatement des frontières du récit», amené par les nouveaux procédés artistiques, «bouleverse nos horizons et habitudes de perception» tout en créant «des narrations plus complexes et plus ouvertes».

C'est un sujet riche et large, mais difficile à définir. En effet, de près ou de loin, toutes les oeuvres d'art racontent une histoire. Comment établir un critère de sélection?

L'exposition commence dans une salle sombre au premier étage, avec une installation audio et vidéo de Janet Cardiff et de George Bures Miller intitulée The Berlin Files. Une oeuvre efficace qui vient donner le ton au reste de l'exposition. Dans cette pièce, le son ambiant occupe une place très importante. Douze haut-parleurs sont placés autour de la salle. Lorsqu'on s'installe au milieu de la pièce et qu'on se laisse transporter par l'atmosphère de l'oeuvre, on est impressionné par la «présence physique» du son tandis qu'un film se déroule d'une manière très rythmée, avec une intrigue, du suspense. Le son tient ici une place primordiale dans la narration. On peut même aller plus loin en affirmant qu'il donne un sens à l'histoire. Ainsi, dans cette oeuvre, contrairement au cinéma «traditionnel», ce sont les images sur l'écran qui viennent accompagner la trame sonore et non le contraire.

La suite du parcours continue à l'étage supérieur, dans une grande pièce où les autres oeuvres ont été rassemblées. On y trouve un important éventail d'artistes provenant de divers pays. Les pièces exposées sont essentiellement des installations vidéo, mais il y a également des sculptures, des photographies et des peintures. La présentation est particulière: les nombreuses cloisons qui divisent la salle donnent l'impression que l'on pénètre dans un labyrinthe. Le design est signé par Anne Cormier, de l'Atelier Big City de Montréal. Anne Cormier a bien su exploiter ici un espace tout de même restreint afin de présenter le plus grand nombre d'oeuvres possible et sans que celles-ci empiètent trop les unes sur les autres.

Malheureusement, comme c'est souvent le cas dans ce genre d'exposition qui présente de nombreuses oeuvres vidéo, il est difficile de se laisser véritablement imprégner par les installations dans cette pièce, comme on pouvait en comparaison le faire avec The Berlin Files, qui jouissait d'une salle distincte. Ici, la musique et les sons ambiants provenant des autres pièces agissent constamment comme un bruit de fond gênant. L'oeuvre Seven Minutes Before de l'artiste Melik Ohanian, par exemple, présentée derrière une longue cloison au bout de la salle, écrase les installations avoisinantes par sa taille (il s'agit de sept projections vidéo, présentées sur sept écrans) et sa présence sonore. Et ce n'est pas hélas l'oeuvre la plus intéressante.

Il n'y a pas dans ce cadre que des projections vidéo. Pour illustrer le thème du «récit» propre à l'exposition, la commissaire nous propose de voir comment les artistes d'aujourd'hui «racontent» une histoire en employant des moyens qui ne sont pas liés à la fiction traditionnelle. En effet, selon la commissaire, le récit est un espace «en transformation». Les oeuvres présentées montrent différentes stratégies employées par les artistes contemporains pour illustrer ce thème. Si la vidéo offre le moyen le plus efficace de raconter une histoire, il ne faut pas pour autant mettre de côté le pouvoir suggestif de l'image fixe ou de l'objet.

L'installation Pénélope, le retour de Su Mei Tse, par exemple, évoque admirablement bien, avec une simple pelote de laine, une petite table et deux chaises, la sensation de l'attente, du temps suspendu. Les petites projections diapositives de Francis Alÿs, qui «fragmentent» une histoire, possèdent également un grand pouvoir expressif, malgré leur aspect modeste.

Le contraste entre ces différentes formes d'expression artistique donne au parcours un aspect intéressant. Chaque oeuvre raconte à sa manière son histoire; il s'agit pour nous de la déchiffrer. La sélection est intéressante, mais le sujet aurait pu, peut-être, être mieux cerné.

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