L'empreinte du « trappeur supérieur »
Le pape du surréalisme, André Breton, avait surnommé Jean-Paul Riopelle «le trappeur supérieur». Selon Breton, Riopelle savait poser «des pièges pour les pièges» afin d'atteindre un «haut degré de liberté». C'est un surnom poétique — quoique légèrement condescendant (Riopelle avait du mal à se départir de cette image de l'«homme des bois» canadien accolée par l'intelligentsia européenne de son époque) — qui résume parfaitement la complexité de l'oeuvre de cet artiste. En effet, tout au long de sa carrière, Riopelle n'a jamais voulu se laisser «piéger» par les catégorisations artistiques ou les attentes du public, même si cela lui a valu des critiques sévères, allant même jusqu'à dévaluer considérablement son travail sur le marché de l'art. Il est resté avant tout un artiste farouchement indépendant, qui a constamment cherché à renouveler sa démarche créatrice pour affirmer sa liberté.
L'exposition Impressions sans fin, présentée au Musée national des beaux-arts du Québec, propose de faire découvrir une facette largement méconnue du travail de cet astucieux «trappeur»: ses estampes. Riopelle est essentiellement connu pour ses tableaux grand format, mais il a aussi produit, au cours de sa longue carrière, une abondance de gravures diverses. L'exposition nous donne donc l'occasion de découvrir un aspect fascinant de sa production, demeuré trop longtemps dans l'ombre.
Le parcours, organisé par le commissaire Bernard Lamarche, également critique d'art au Devoir, rassemble près de 160 épreuves s'étalant de la fin des années 60 jusqu'aux années 90. La plupart des oeuvres présentées appartiennent à la collection du MNBAQ (qui possède, il faut le souligner, la plus importante collection publique d'oeuvres de Riopelle).
L'exposition occupe deux salles et suit une présentation sobre et aérée. Les oeuvres ne sont pas organisées selon un ordre chronologique mais plutôt thématique. On passe ainsi des premières expériences de 1967 à la période de l'«affranchissement», dans les grandes lithographies des années 70. Le commissaire cherche à créer un parallèle entre la production des gravures et celle des grands tableaux de l'artiste. Avec les séries Feuilles et Jutes de 1967, par exemple, il nous montre comment Riopelle «exploite de nouvelles possibilités» en pressant des objets sur le papier pour en conserver la trace. C'est une technique qui renvoie bien évidemment à l'oeuvre Hommage à Rosa Luxemburg, que l'on peut voir dans les salles de la collection permanente du musée. En effet, dans ce tableau magistral, composé de vastes panneaux de papier marouflé, s'accumulent des traits, des taches, mais aussi des empreintes et des contours (notamment d'oies sauvages).
D'ailleurs, comme nous le montre la sélection de gravures de 1968 intitulée Le Bestiaire, le motif animalier (qui tient un rôle très important chez Riopelle) que l'on retrouve sur cette grande toile puise également ses origines dans les expériences de la gravure. Cette série qui marque le retour de Riopelle à la figuration présente des animaux divers: hippocampes, éléphants, sangliers, tortues, etc. Elle préfigure également la série des Hiboux, qui sera un des motifs favoris de l'artiste, et qu'il reprendra souvent par la suite.
Mais ce qui est particulièrement intéressant de découvrir dans cette exposition, c'est la manière de travailler singulière de Riopelle. En effet, l'artiste ne considérait jamais ses résultats comme définitifs et il réutilisait constamment certains états de ses gravures antérieures comme matériaux pour ses nouvelles oeuvres. On reconnaît ici la trace du «trappeur supérieur» qui voyait dans cette technique une manière de renouveler son approche tout en remettant constamment en circulation sa propre imagerie. Le grand tableau Sans titre de 1967 illustre bien cet aspect. Il s'agit d'un collage de près de cinq mètres, conçu pour occuper l'arche du deuxième étage du musée, constitué de plusieurs segments d'estampes. Réutilisés de cette manière, ces segments créent une oeuvre totalement différente.
En gardant sa spontanéité et sa fraîcheur, Riopelle a vu dans la gravure un moyen de donner libre cours à sa créativité et d'exploiter toutes les différentes possibilités de ce moyen d'expression. L'exposition est la preuve qu'il nous reste encore beaucoup à découvrir sur cet artiste que l'on pense connaître mais que l'on ne cerne, finalement, jamais totalement.
Collaborateur du Devoir
L'exposition Impressions sans fin, présentée au Musée national des beaux-arts du Québec, propose de faire découvrir une facette largement méconnue du travail de cet astucieux «trappeur»: ses estampes. Riopelle est essentiellement connu pour ses tableaux grand format, mais il a aussi produit, au cours de sa longue carrière, une abondance de gravures diverses. L'exposition nous donne donc l'occasion de découvrir un aspect fascinant de sa production, demeuré trop longtemps dans l'ombre.
Le parcours, organisé par le commissaire Bernard Lamarche, également critique d'art au Devoir, rassemble près de 160 épreuves s'étalant de la fin des années 60 jusqu'aux années 90. La plupart des oeuvres présentées appartiennent à la collection du MNBAQ (qui possède, il faut le souligner, la plus importante collection publique d'oeuvres de Riopelle).
L'exposition occupe deux salles et suit une présentation sobre et aérée. Les oeuvres ne sont pas organisées selon un ordre chronologique mais plutôt thématique. On passe ainsi des premières expériences de 1967 à la période de l'«affranchissement», dans les grandes lithographies des années 70. Le commissaire cherche à créer un parallèle entre la production des gravures et celle des grands tableaux de l'artiste. Avec les séries Feuilles et Jutes de 1967, par exemple, il nous montre comment Riopelle «exploite de nouvelles possibilités» en pressant des objets sur le papier pour en conserver la trace. C'est une technique qui renvoie bien évidemment à l'oeuvre Hommage à Rosa Luxemburg, que l'on peut voir dans les salles de la collection permanente du musée. En effet, dans ce tableau magistral, composé de vastes panneaux de papier marouflé, s'accumulent des traits, des taches, mais aussi des empreintes et des contours (notamment d'oies sauvages).
D'ailleurs, comme nous le montre la sélection de gravures de 1968 intitulée Le Bestiaire, le motif animalier (qui tient un rôle très important chez Riopelle) que l'on retrouve sur cette grande toile puise également ses origines dans les expériences de la gravure. Cette série qui marque le retour de Riopelle à la figuration présente des animaux divers: hippocampes, éléphants, sangliers, tortues, etc. Elle préfigure également la série des Hiboux, qui sera un des motifs favoris de l'artiste, et qu'il reprendra souvent par la suite.
Mais ce qui est particulièrement intéressant de découvrir dans cette exposition, c'est la manière de travailler singulière de Riopelle. En effet, l'artiste ne considérait jamais ses résultats comme définitifs et il réutilisait constamment certains états de ses gravures antérieures comme matériaux pour ses nouvelles oeuvres. On reconnaît ici la trace du «trappeur supérieur» qui voyait dans cette technique une manière de renouveler son approche tout en remettant constamment en circulation sa propre imagerie. Le grand tableau Sans titre de 1967 illustre bien cet aspect. Il s'agit d'un collage de près de cinq mètres, conçu pour occuper l'arche du deuxième étage du musée, constitué de plusieurs segments d'estampes. Réutilisés de cette manière, ces segments créent une oeuvre totalement différente.
En gardant sa spontanéité et sa fraîcheur, Riopelle a vu dans la gravure un moyen de donner libre cours à sa créativité et d'exploiter toutes les différentes possibilités de ce moyen d'expression. L'exposition est la preuve qu'il nous reste encore beaucoup à découvrir sur cet artiste que l'on pense connaître mais que l'on ne cerne, finalement, jamais totalement.
Collaborateur du Devoir
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

