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Condamnation en justice - Musée Sakharov: un «dangereux précédent» pour les libertés en Russie

31 mars 2005  Arts visuels
Moscou — La condamnation en justice du directeur du musée Sakharov pour une exposition anticléricale marque un «dangereux précédent» pour la liberté d'expression et de conscience dans une Russie où l'État entretient des liens toujours plus étroits avec l'Église orthodoxe.

Iouri Samodourov et son assistante Lioudmila Vassilovskaïa, qui dirigent à Moscou le musée du célèbre dissident soviétique Andreï Sakharov, ont été reconnus coupables «d'incitation à la haine religieuse» et condamnés lundi à payer une amende de 2800 euros (environ 4480 $CAN) chacun, au terme de leur procès ouvert en juin dernier.

«Il s'agit d'un précédent dans l'histoire contemporaine de la Russie: l'État [...] est intervenu dans une querelle entre croyants et athées en prenant le parti de l'Église», commentait mardi le journal Vremia Novosteï.

Dans un communiqué, l'ONG Human Rights Watch a pour sa part estimé que cette décision créait un «dangereux précédent pour la censure d'État sur l'art et la discussion publique» et témoignait «d'un climat grandissant d'intolérance envers la liberté d'expression».

Le procès contre les organisateurs de cette exposition était le premier de ce genre en Russie. Lancé par un groupe de députés pro-Kremlin, il a déclenché un débat sur le rapprochement entre l'Église orthodoxe et l'État, qui inquiète de nombreux Russes.

«Cette décision, qui menace la liberté d'expression et de conscience, est le résultat des liens étroits qui se sont tissés entre l'État et l'Église depuis l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine» en 2000, a déclaré à l'AFP Anatoli Krassikov, spécialiste des affaires religieuses.

L'exposition, intitulée Attention à la religion, montrant notamment une bouteille de Coca-Cola portant l'inscription «Ceci est mon sang» et une femme nue en croix à la place du Christ, avait été saccagée en janvier 2003 par six fidèles orthodoxes, qui avaient été acquittés par la justice.

Selon le journal Izvestia, le directeur du musée Sakharov et son assistante auraient dû bénéficier de la même clémence. Mais «ceux qui croyaient que la Russie était un État laïque commencent à en douter», écrit ce quotidien.

Le député Alexandre Tchouev, chef adjoint de la Commission parlementaire chargée des organisations religieuses, s'est félicité de cette condamnation, estimant que le tribunal avait «mis un point final à l'époque de l'athéisme» qui prévalait sous le régime soviétique, rapporte Kommersant.

Un porte-parole du Patriarcat orthodoxe, Vsevolod Tchaplin, a souligné que l'Église souhaitait une «condamnation symbolique» pour que de «telles expositions ne soient plus organisées».

Pour Vladimir Abakoumov, directeur d'un musée d'art brut à Moscou, «cette affaire montre que les mentalités n'ont guère évolué depuis la fin de l'URSS».

«Si, à l'époque soviétique, observe-t-il, les artistes risquaient la prison s'ils s'en prenaient à l'idéologie marxiste et au Parti communiste, ils peuvent aujourd'hui avoir de très graves problèmes s'ils critiquent la religion et le pouvoir.»

Il rappelle les problèmes éprouvés par l'écrivain Vladimir Sorokine qui, après avoir fait l'objet d'une plainte pour pornographie de la part d'un mouvement de jeunes pro-Poutine en 2002, s'est récemment retrouvé au centre d'une nouvelle controverse avec l'opéra Les Enfants de Rosenthal.

Certains députés russes avaient réclamé l'interdiction de ce spectacle, à la moralité douteuse selon eux et dont Sorokine a écrit le livret.

«Cela sent le camarade Staline. Notre État veut contrôler tous les domaines y compris la culture», avait alors commenté l'auteur du Lard bleu.

«Il y a toujours eu des obscurantistes qui ont lutté contre l'art. Mais s'ils ont aujourd'hui refait surface, c'est qu'ils sentent que le pouvoir est de leur côté», a relevé Marat Guelman, propriétaire de l'une des plus célèbres galeries d'art à Moscou.
 
 
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