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Porter son habitacle

Bernard Lamarche   12 mars 2005  Arts visuels
Le nom d'Ana Rewakowicz circule depuis quelques années dans le milieu de l'art québécois. De fait, si l'événement La Demeure, organisé en 2002 par le centre d'artistes Optica, avait permis de la révéler, elle trimbale son attirail d'expositions en événements depuis quatre ans environ, avec un certain succès. À Plein sud, elle propose une installation qui étudie une idée qu'elle semble chérir tout particulièrement, celle d'un chez-soi transportable.

En 2002, pour La Demeure, l'artiste avait présenté The Occupants, où des ballons-sondes imposants étaient coincés entre les éléments de mobilier d'un appartement. Déjà se profilait une réflexion sur les manières d'habiter un lieu, malgré l'étrangeté des ballons par rapport à leur environnement. À ce moment, l'anomalie était tout de même à la source d'un sentiment forcé de promiscuité avec les lieux et avec les autres visiteurs.

Les deux dernières années, Rewakowicz a continué d'explorer le champ tout particulier de l'art portable et transportable, couplé à celui de l'art vestimentaire. En cela, Rewakowicz trace son chemin au coeur de deux axes importants de l'art contemporain.

Le premier avait été travaillé notamment par le Musée des beaux-arts du Québec, à l'été 2003, par une exposition de calibre international, Doublure, organisée par l'historienne de l'art Johanne Lamoureux. La présentation se penchait sur le costume et l'habillement dans l'art contemporain, d'où son sous-titre: «Vêtements de l'art contemporain». Des considérations économiques, sociales

et politiques y étaient soulevées.

L'autre axe concerné par cette exposition concerne le design dans l'art contemporain, question à laquelle la revue Parachute vient de consacrer un numéro spécial fort bien documenté. En cela, hormis les considérations politiques qui les séparent, la pièce de Rewakowicz peut être rapprochée de ce que le consortium d'artistes mexicains Torolab avait présenté lors de la Biennale de Montréal 2002, avec ses ToroVestimenta, une ligne de vêtements qui permet aux gens de s'équiper pour l'environnement hostile de la frontière, et ses Unités de survie 7.01, une réponse aux conditions d'appauvrissement radicales de villes comme Tijuana. L'art de Rewakowicz évolue dans ce genre de contexte.

Pour son projet A Modern-Day Nomad Who Moves as She Pleases, Rewakowicz a confectionné un abri de plastique transformable, qu'elle a nommé simplement Dressware 1 (un prototype de SleepingBagDress). D'un état à l'autre, cette pièce épouse la forme d'une capsule gonflable et habitable ou, à l'opposé, celle d'un vêtement parfaitement fonctionnel. Dans les deux cas, c'est l'état d'itinérance qui est mis en avant, un mode de vie livré à l'errance.

L'artiste a «testé» différentes étapes de développement de son projet lors de sa présentation sur des places publiques de villes comme Mexico, Toulouse, Bruxelles et Tallinn, en Estonie. Une fois remplie d'air à l'aide d'un petit système de ventilation, la structure devient une petite tente individuelle. Ainsi, la pièce se situe entre habitat et habitacle.

Traces de performance

Le projet de Rewakowicz oscille entre la performance et l'art dit relationnel. À Plein sud, l'artiste présente une bande vidéo de ses différentes apparitions, qui témoignent à la fois des progrès du prototype et des différents visages qu'a pris cette coquille. Le documentaire — il s'agit bel et bien de cela — montre que l'artiste se sert de l'accessoire pour livrer des performances qui ont un début et une fin et ne permettent pas nécessairement une participation active du spectateur. Mais aussi, on peut envisager à partir de la vidéo les différents usages possibles de la pièce. La bande témoigne également de l'utilisation qu'en ont faite différents individus.

À vrai dire, malgré l'intérêt indéniable de cette production, un attrait dû notamment au fait qu'elle rapproche design et art vestimentaire, il faut reconnaître qu'elle marche sur des sentiers maintes fois arpentés par d'autres artistes. De plus, la présentation de la bande vidéo seule aurait pu être un brin lassante. Comme ce fut le cas pour plusieurs générations d'artistes oeuvrant dans des lieux inhabituels ou privilégiant un art éphémère ou fugitif, ce document cherche à sublimer la perte, le manque, qui suit toute performance du moment qu'elle a pris fin.

Par contre, plutôt que de retenir la solution ennuyeuse de présenter la vidéo sur un moniteur ou encore sur le mur, l'artiste a donné un petit tour de vis supplémentaire à la présentation de ses archives. D'une part, une partie de l'expérience vécue par les gens sur la route est rendue en galerie par le truchement d'un module sculptural. Rewakowicz a construit une capsule de plus grand format, pour inviter les gens à y entrer. Le plus fascinant de tout, c'est la précarité de la structure. En effet, pour utiliser l'habitacle gonflé à l'air, il faut ouvrir une fermeture éclair, un geste qui met en péril l'équilibre de cet environnement puisque l'air qui maintient l'abri s'échappe. L'utilisation même de la pièce la fragilise et menace l'environnement qui est censé nous protéger.

C'est d'ailleurs cette même structure qui devient l'écran sur lequel est diffusée la bande vidéo. À l'intérieur, l'artiste a posé les haut-parleurs qui diffusent la trame sonore du documentaire. Cet intérieur étouffant donne toutefois une impression fort mince de protection, du moins selon les valeurs associées en règle générale à la notion d'immunité.

Du coup, on se retrouve devant une proposition qui ne semble pas manquer d'humour. En effet, malgré le commentaire social de cette oeuvre sur le nomadisme, l'artiste a bellement assumé le paradoxe de la rendre sédentaire en l'enfermant dans la galerie. De fait, tout se passe comme si Rewakowicz avait transformé cette capsule en un home pour le cinéma maison. La tournure que prend ici l'installation est étonnante et fait preuve d'un brin d'humour. Et en rien cette option ne réduit la portée de l'oeuvre.

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