Arts visuels - Arrêt par l'image
Si vous n'avez jamais vu le travail du collectif montréalais Perte de signal, l'occasion est belle en ce moment, à la Maison de la culture Côte-des-Neiges. Une sorte de bilan y est présenté, des bandes vidéo et des installations récentes du groupe, qui fait un tabac depuis 1997, date à laquelle le prolifique collectif a été fondé. À la Maison de la culture Côte-des-Neiges, six des membres du groupe exposent des oeuvres qui puisent allègrement dans une culture, celle de la vidéo, dans ce qu'elle a de plus expérimental mais aussi de plus populaire.
S'il fallait tenir compte du foisonnement des activités de Perte de signal comme indicateur de leur qualité, l'impression de tenir là la crème de ce qui se fait au Québec en art vidéographique serait forte. Pour la seule année 2001, le groupe a participé à près de 60 événements à travers le monde. En 2002, le Festival international de films de Rotterdam a fait partie de ses escales, comme les Rendez-vous du cinéma québécois ou le Tratado de libre video à Mexico. On l'a vu en contexte de galerie, comme à Optica en 2000 (avec Captive, de Robin Dupuis) ou croisé dans l'environnement d'un festival techno haut de gamme, comme le Sonar de Barcelone.
Les terrains de jeu de Perte de signal changent constamment, ce qui le rend pour ainsi dire insaisissable. Dans un contexte de galerie, il traîne avec lui la culture techno. Dans un festival, il débarque avec ses recherches, dont le calibre peut satisfaire l'amateur d'art contemporain informé. C'est pourquoi il peut dérouter, selon le genre de public à qui il s'adresse. Hors-ligne présente les oeuvres de certains des membres du collectif: Jason Arsenault, Myriam Bessette, Robin Dupuis, Joanna Empain, Julie-Christine Fortier, Claudette Lemay et Sébastien Pesot.
Décortiquer
Hors-ligne propose une série d'installations vidéonumériques. La visée de ce bilan? Présenter les «tangentes empruntées par chacun des artistes» et manifester «leurs conceptions d'une esthétique revisitée de l'image-mouvement». Prise en ce sens, l'exposition est bien ciblée. On a parfois l'impression, cependant, que celle-ci recèle une foule de très belles intuitions qui auraient pu être fouillées davantage. En ce sens, Hors-ligne est à prendre comme un laboratoire.
Ce qui relie ces installations aux images sautillantes ou aux contours insaisissables, ces environnements criblés par des rythmes pulsionnels, c'est une manière de décortiquer l'image télévisuelle. En ce sens, les membres de Perte de signal démontrent clairement leur familiarité avec les différents registres de l'image en mouvement.
Dans la salle principale de la maison de la culture, Robin Dupuis expose une nouvelle installation utilisant les images laiteuses et pulsionnelles qu'on a déjà vues dans Captive (laquelle fait frissonner à bien y penser) ou dans ses précédentes Démarches. Le dispositif de cette nouvelle installation, Missive, est bien articulé. L'image, presque illisible mais secouée d'un rythme régulier, est diffusée par un écran suspendu, tourné vers le bas au-dessus d'un haut-parleur qui crache un beat assourdissant. La stratégie est simple, mais efficace, englobante.
Plus loin, Jason Arsenault a creusé un théâtre vidéo à même le mur. Sur les trois écrans de ce cube métallique, le portrait sautillant d'une femme s'anime à notre approche. L'oeuvre rappelle l'esthétique des Autrichiens de Granular Synthesis (GS), au Musée d'art contemporain de Montréal en avril 1999. Cependant, Arsenault parvient à condenser, dans une oeuvre qui possède l'échelle d'une maquette, la force d'une oeuvre déployée de façon monumentale par GS. Allez donc glisser la tête dans cette boîte à surprises!
Plus loin, Julie-Christine Fortier a pondu une oeuvre étrangement low tech. Derrière une cimaise sur laquelle est reproduite une image tirée d'un enregistrement vidéo de sa dernière performance pyrotechnie, Fortier a tout simplement déposé un téléphone. Sur le mur, un numéro. Il n'en faut pas plus pour comprendre que nous sommes incités à téléphoner. La ligne constamment occupée, on se dit qu'on rappellera plus tard. Sur un autre mur, une simple carte d'affaires dans un présentoir reproduit le numéro de téléphone qu'on emporte avec soi. Plus tard, on recompose le numéro de téléphone... et jamais tout à fait la même chose ne se produit. Allez savoir. D'une simplicité désarmante, l'oeuvre induit l'amorce d'une communication qui prend tous les visages (la chose s'intitule Julie_on_line et, non, ce n'est pas ce que vous croyez). Vu l'économie radicale de moyens pour parvenir à ses fins, l'oeuvre est brillante.
L'isoloir de Joanna Empain nous enferme dans un environnement doublement enveloppant. Ayant comme sujet l'attente, la pièce met face à un moniteur sur lequel un vidéo est diffusé, à savoir l'image d'un corps nimbé de lumière bleutée, dont on ne peut discerner les contours. À vrai dire, l'oeuvre intéresse surtout par la trame sonore, qui ne cherche pas à redoubler l'image par la musique mais plutôt à articuler cette relation par des harmonies dissonantes et des glitch (des sons parasitant).
Dans le studio de l'étage inférieur, deux autres installations ajoutent des registres à la présentation. Ici aussi, le traitement judicieux de la bande son de l'oeuvre de Claudette Lemay, Je ne bouge plus d'ici, sauve l'ensemble. Au sol, un moniteur montre une personne faisant les cent pas, vue entièrement en plongée. L'oeuvre s'inspire de Tout Alice de Lewis Carroll. «Non, ma résolution est prise. Je ne bougerai plus d'ici... » L'installation vidéo illustre en quelque sorte le texte, bien que ses images ne soient pas banales. La bande son diffuse le texte en écho, où un personnage fait l'expérience de l'étrangeté de son propre corps. Le son est traité de manière à ce que le texte se transforme en une boucle qui, partant de la notion d'altérité, finit par aborder la notion cousine de narcissisme, alors que l'écho finit par modifier le texte.
Un seul élément de cette installation est plus ou moins bien intégré, une projection à la verticale, vers le sol, avec une image d'une couleur chaude. On comprend vite que cette projection représente une chaleur qui vient contrecarrer l'étrangeté de la situation, que la bande principale traduit avec peine. Mais quelle belle idée que d'avoir investi ce texte de Carroll, d'une richesse incroyable du point de vue des arts visuels! Par ses éléments visuels, justement, l'oeuvre aurait cependant pu développer davantage la thématique, ce que réussit toutefois la bande son.
Une dernière oeuvre, de Myriam Bessette, place le spectateur devant une lumière synthétique diffusée sur deux écrans qui s'animent en alternance. Plus proche de la culture rave, la bande capte l'attention dans la mesure où elle devient hypnotique. Cela dit, c'est la trame sonore qui l'emporte, qui contenterait plus d'un amateur de techno minimal, bien qu'on ne puisse saisir la provenance de ces sons étranges.
Dans l'ensemble, toutes les oeuvres excellent dans le rendu des ambiances. Inégales dans le traitement des images, elles sont cependant toutes fascinantes dans leur manière d'éviter les modes d'emploi trop clairement fignolés. Elles s'emploient à modifier les comportements des visiteurs, à les faire participer sans les soumettre à des expériences bêtes et unidimensionnelles. Perte de signal sonde les registres de l'image en mouvement avec un certain aplomb qui nous dit qu'avec l'expérience, de plus grandes choses pourraient émerger de ce collectif.
S'il fallait tenir compte du foisonnement des activités de Perte de signal comme indicateur de leur qualité, l'impression de tenir là la crème de ce qui se fait au Québec en art vidéographique serait forte. Pour la seule année 2001, le groupe a participé à près de 60 événements à travers le monde. En 2002, le Festival international de films de Rotterdam a fait partie de ses escales, comme les Rendez-vous du cinéma québécois ou le Tratado de libre video à Mexico. On l'a vu en contexte de galerie, comme à Optica en 2000 (avec Captive, de Robin Dupuis) ou croisé dans l'environnement d'un festival techno haut de gamme, comme le Sonar de Barcelone.
Les terrains de jeu de Perte de signal changent constamment, ce qui le rend pour ainsi dire insaisissable. Dans un contexte de galerie, il traîne avec lui la culture techno. Dans un festival, il débarque avec ses recherches, dont le calibre peut satisfaire l'amateur d'art contemporain informé. C'est pourquoi il peut dérouter, selon le genre de public à qui il s'adresse. Hors-ligne présente les oeuvres de certains des membres du collectif: Jason Arsenault, Myriam Bessette, Robin Dupuis, Joanna Empain, Julie-Christine Fortier, Claudette Lemay et Sébastien Pesot.
Décortiquer
Hors-ligne propose une série d'installations vidéonumériques. La visée de ce bilan? Présenter les «tangentes empruntées par chacun des artistes» et manifester «leurs conceptions d'une esthétique revisitée de l'image-mouvement». Prise en ce sens, l'exposition est bien ciblée. On a parfois l'impression, cependant, que celle-ci recèle une foule de très belles intuitions qui auraient pu être fouillées davantage. En ce sens, Hors-ligne est à prendre comme un laboratoire.
Ce qui relie ces installations aux images sautillantes ou aux contours insaisissables, ces environnements criblés par des rythmes pulsionnels, c'est une manière de décortiquer l'image télévisuelle. En ce sens, les membres de Perte de signal démontrent clairement leur familiarité avec les différents registres de l'image en mouvement.
Dans la salle principale de la maison de la culture, Robin Dupuis expose une nouvelle installation utilisant les images laiteuses et pulsionnelles qu'on a déjà vues dans Captive (laquelle fait frissonner à bien y penser) ou dans ses précédentes Démarches. Le dispositif de cette nouvelle installation, Missive, est bien articulé. L'image, presque illisible mais secouée d'un rythme régulier, est diffusée par un écran suspendu, tourné vers le bas au-dessus d'un haut-parleur qui crache un beat assourdissant. La stratégie est simple, mais efficace, englobante.
Plus loin, Jason Arsenault a creusé un théâtre vidéo à même le mur. Sur les trois écrans de ce cube métallique, le portrait sautillant d'une femme s'anime à notre approche. L'oeuvre rappelle l'esthétique des Autrichiens de Granular Synthesis (GS), au Musée d'art contemporain de Montréal en avril 1999. Cependant, Arsenault parvient à condenser, dans une oeuvre qui possède l'échelle d'une maquette, la force d'une oeuvre déployée de façon monumentale par GS. Allez donc glisser la tête dans cette boîte à surprises!
Plus loin, Julie-Christine Fortier a pondu une oeuvre étrangement low tech. Derrière une cimaise sur laquelle est reproduite une image tirée d'un enregistrement vidéo de sa dernière performance pyrotechnie, Fortier a tout simplement déposé un téléphone. Sur le mur, un numéro. Il n'en faut pas plus pour comprendre que nous sommes incités à téléphoner. La ligne constamment occupée, on se dit qu'on rappellera plus tard. Sur un autre mur, une simple carte d'affaires dans un présentoir reproduit le numéro de téléphone qu'on emporte avec soi. Plus tard, on recompose le numéro de téléphone... et jamais tout à fait la même chose ne se produit. Allez savoir. D'une simplicité désarmante, l'oeuvre induit l'amorce d'une communication qui prend tous les visages (la chose s'intitule Julie_on_line et, non, ce n'est pas ce que vous croyez). Vu l'économie radicale de moyens pour parvenir à ses fins, l'oeuvre est brillante.
L'isoloir de Joanna Empain nous enferme dans un environnement doublement enveloppant. Ayant comme sujet l'attente, la pièce met face à un moniteur sur lequel un vidéo est diffusé, à savoir l'image d'un corps nimbé de lumière bleutée, dont on ne peut discerner les contours. À vrai dire, l'oeuvre intéresse surtout par la trame sonore, qui ne cherche pas à redoubler l'image par la musique mais plutôt à articuler cette relation par des harmonies dissonantes et des glitch (des sons parasitant).
Dans le studio de l'étage inférieur, deux autres installations ajoutent des registres à la présentation. Ici aussi, le traitement judicieux de la bande son de l'oeuvre de Claudette Lemay, Je ne bouge plus d'ici, sauve l'ensemble. Au sol, un moniteur montre une personne faisant les cent pas, vue entièrement en plongée. L'oeuvre s'inspire de Tout Alice de Lewis Carroll. «Non, ma résolution est prise. Je ne bougerai plus d'ici... » L'installation vidéo illustre en quelque sorte le texte, bien que ses images ne soient pas banales. La bande son diffuse le texte en écho, où un personnage fait l'expérience de l'étrangeté de son propre corps. Le son est traité de manière à ce que le texte se transforme en une boucle qui, partant de la notion d'altérité, finit par aborder la notion cousine de narcissisme, alors que l'écho finit par modifier le texte.
Un seul élément de cette installation est plus ou moins bien intégré, une projection à la verticale, vers le sol, avec une image d'une couleur chaude. On comprend vite que cette projection représente une chaleur qui vient contrecarrer l'étrangeté de la situation, que la bande principale traduit avec peine. Mais quelle belle idée que d'avoir investi ce texte de Carroll, d'une richesse incroyable du point de vue des arts visuels! Par ses éléments visuels, justement, l'oeuvre aurait cependant pu développer davantage la thématique, ce que réussit toutefois la bande son.
Une dernière oeuvre, de Myriam Bessette, place le spectateur devant une lumière synthétique diffusée sur deux écrans qui s'animent en alternance. Plus proche de la culture rave, la bande capte l'attention dans la mesure où elle devient hypnotique. Cela dit, c'est la trame sonore qui l'emporte, qui contenterait plus d'un amateur de techno minimal, bien qu'on ne puisse saisir la provenance de ces sons étranges.
Dans l'ensemble, toutes les oeuvres excellent dans le rendu des ambiances. Inégales dans le traitement des images, elles sont cependant toutes fascinantes dans leur manière d'éviter les modes d'emploi trop clairement fignolés. Elles s'emploient à modifier les comportements des visiteurs, à les faire participer sans les soumettre à des expériences bêtes et unidimensionnelles. Perte de signal sonde les registres de l'image en mouvement avec un certain aplomb qui nous dit qu'avec l'expérience, de plus grandes choses pourraient émerger de ce collectif.
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