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Le Cri n'était pas assuré contre le vol

Bernard Lamarche   24 août 2004  Arts visuels
Les enquêteurs planchent au moins sur trois pistes: un vol sur commande, un «enlèvement» destiné à obtenir une rançon ou une action spectaculaire pour attirer l’attention sur ses auteurs.
Photo : Agence Reuters
Les enquêteurs planchent au moins sur trois pistes: un vol sur commande, un «enlèvement» destiné à obtenir une rançon ou une action spectaculaire pour attirer l’attention sur ses auteurs.
Imaginez. Vous possédez une des toiles les plus reproduites dans les manuels d'histoire de l'art du monde. Et vous attendez de vous la faire voler pour que soit révélée l'information voulant qu'il ne soit pas assuré. C'est le cas du fameux tableau, Le Cri d'Edvard Munch, qui a été volé dimanche dans un musée d'Oslo.

Le Cri, peint par Munch à la fin du XIXe siècle, n'était pas assuré contre le vol, selon une dépêche publiée hier par la BBC. Le Musée d'Oslo, qui possédait le tableau jusqu'à ce que deux individus y pénètrent, armés, dimanche, avait fait assurer l'oeuvre contre le feu et les dommages causés par l'eau, mais pas contre le vol. La nouvelle semble d'autant plus ahurissante qu'aucun dispositif de protection du tableau n'était en place, mis à part une alarme silencieuse.

Selon l'expert interviewé par la BBC, plusieurs grandes collections ou grandes oeuvres ne sont pas assurées dans le monde, tout simplement faute de budget. Contrairement aux collections privées, plusieurs collections nationales publiques ne seraient pas protégées contre le vol, voire pas du tout. D'autres comme le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), possèdent des assurantes flottantes, qui font que tout objet est couvert.

Les compagnies d'assurances sont réticences à couvrir des objets d'une telle valeur. D'une part, ces objets, souvent, n'ont pas de prix. Par ailleurs, comme le disait hier John Oyaas, le directeur administratif des assurances du Musée d'Oslo, Oslo Forsikring, ils ne peuvent être assurés puisqu'ils sont irremplaçables.

Par contre, les assureurs veulent être certains qu'un minimum de précautions sont prises par les musées avant de s'engager. Nouvel exemple pris au MBAM, quelques vis de sécurité, sous les toiles, garantissent que les tableaux ne seront pas décrochés du mur dans qu'ils n'offrent ne serait-ce qu'une résistance minimale. Cela n'est qu'un des moyens, dont la plupart demeurent secrets, le secret faisant partie intégrante du dispositif. Les tableaux dérobés à Oslo ce dimanche n'étaient, eux, accrochés que par le traditionnel filin de métal.

Gunnar Sørensen, le directeur du Musée Munch, a déclaré souhaiter que son musée soit «un musée ouvert. Nous ne voulons pas sécuriser les tableaux de telle sorte qu'ils deviennent inaccessibles.» Ces dispositifs peuvent ressembler aux cordons rouges, qui tiennent les visiteurs à distance, comme celui qui tient le public éloigné du Guernica de Picasso au Reina Sofia de Madrid. D'autres, plus radicaux, protègent les oeuvres du vandalisme (et des problèmes liés à l'hygrométrie), comme La Joconde, au Louvre à Paris. Des alarmes bien audibles peuvent aussi retentir dès qu'une personne s'approche un peu trop d'une oeuvre, comme au Musée des beaux-arts du Canada, qui protège ainsi une installation de l'artiste américain Georges Segal.

Le vol du Cri d'Edvard Munch, perpétré en plein jour et en quelques minutes dimanche dans un musée d'Oslo, remet cruellement en lumière le dilemme auquel sont confrontés les conservateurs de musées du monde entier.

Les voleurs d'art n'en sont pas à leur coup d'essai en Norvège. En 1988, une autre oeuvre du peintre norvégien, Le Vampire, avait déjà été dérobée au Musée Munch, là où les deux cagoulés ont fait irruption dimanche matin pour s'emparer du Cri et de La Madone.

En février 1994, une échelle posée contre le mur avait suffi à des cambrioleurs audacieux pour s'introduire, par une vitre brisée, dans la Galerie nationale d'Oslo et mettre la main sur une autre version du Cri. Sans omettre de laisser un message écrit provocateur: «Merci pour la mauvaise surveillance.»

À chaque fois, les tableaux avaient été retrouvés. À chaque fois, les musées s'étaient engagés à renforcer les mesures de sécurité.

La police aux abois

La police norvégienne examinait hier plusieurs pistes pour tenter de retrouver les voleurs. Les enquêteurs planchent au moins sur trois pistes: un vol sur commande, un «enlèvement» destiné à obtenir une rançon ou une action spectaculaire censée attirer l'attention sur ses auteurs.

«Nous n'avons pas reçu de demande de rançon», a déclaré Iver Stensrud, chef de la section de lutte contre le crime organisé de la police d'Oslo, lors d'une conférence de presse hier en fin d'après-midi. «Je ne veux pas faire de conjectures», a-t-il répondu, alors qu'on l'interrogeait sur la probabilité que le vol ait été motivé par une demande de rançon, comme semblent le croire les milieux de l'art.

De nombreux indices ont été collectés et sont en cours d'analyse, a-t-il dit, ajoutant qu'aucune empreinte digitale n'avait pour l'heure été relevée. Selon les experts, Le Cri et La Madone, pièces maîtresses du Musée Munch, dont la valeur combinée pourrait atteindre 100 millions de dollars (certaines évaluations poussent le chiffre jusqu'à 97 millions canadiens pour le seul Cri), sont des oeuvres trop célèbres pour être écoulées clandestinement sur le marché de l'art. Cette hypothèse tend à confirmer le motif de la commande ou de la demande de rançon. «Il existe de riches excentriques qui aimeraient avoir de tels tableaux dans leur collection», a affirmé Leif Lier, détective privé qui avait mené l'enquête lorsqu'une autre version du Cri avait été dérobée en février 1994, à la Galerie nationale d'Oslo cette fois-là.

L'oeuvre, un visage aux formes mouvantes représentant l'angoisse moderne, avait été mystérieusement retrouvée intacte trois mois plus tard après que les «ravisseurs» virent leur demande de rançon rejetée. Mais pour Charles Hill, détective britannique de Scotland Yard, qui avait également participé à l'enquête il y a dix ans, «les riches excentriques qui possèdent de grandes collections d'art volé dans leur cave, cela n'existe pas».

Directrice des collections d'art de la municipalité d'Oslo, légataire de l'oeuvre du peintre (1863-1944), Lise Mjoes a refusé hier de dire si la ville accepterait de payer une rançon pour récupérer les deux tableaux qui n'étaient pas assurés contre le vol.

Voleurs amateurs ou professionnels? La question se pose au vu du déroulement du vol. Dimanche matin, peu après l'ouverture des portes, deux individus armés et cagoulés ont fait irruption au Musée Munch, ont menacé une gardienne avec une arme à feu, ont dérobé les deux tableaux puis ont pris la fuite dans un véhicule volé à bord duquel un complice les attendait.

Selon les médias norvégiens, ils ont commis plusieurs impairs: l'un des voleurs aurait percuté une porte en verre, ignorant apparemment dans quel sens elle s'ouvrait, l'autre aurait traversé la salle d'exposition en boucle avant, finalement, d'apercevoir les deux chefs d'oeuvre.

La police a aussi établi que les malfaiteurs, au cours de l'action puis dans leur fuite, ont fait tomber leur butin au moins à deux reprises.

Avec l'AFP






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