Paysages de ruines
Si on n'en jugeait que par le carton d'exposition — qui présente une image, chose rare à la galerie René Blouin —, on croirait que le galeriste vient d'ajouter à son écurie un photographe nettement influencé par Geoffrey James, un artiste déjà représenté par la maison. Sur l'image d'un format allongé, panoramique, une ruine se dessine dans un paysage de verdure drapé dans des brumes qui semblent se retirer. En retournant le carton, on voit apparaître le nom de Patrick Coutu, un jeune artiste qui n'a rien à voir avec le précédent photographe, sinon qu'il a lui-même déjà tâté de la photographie dans sa courte carrière. On s'y trompe. En galerie, tout n'est que sculpture.
Deux paysages d'une étrange intensité se dressent dans le grand espace de la galerie. D'abord, un paysage tout de béton s'étend sur le plancher de la galerie, un fascinant paysage urbain, ruiné. Ailleurs, ce sont des tiges de ciment coloré qui se dressent dans l'espace, sorte de ballet qui n'est pas sans faire penser aux figures allongées d'un Giacometti ou encore, sur un mode phallique cependant, aux Piss Flowers de Helen Chadwick, qui avait moulé dans la neige des coulées d'urine pour en confectionner des sculptures en plâtre, d'une certaine beauté.
Tout l'univers de Coutu, cette fois, est fait de béton. L'artiste travaille avec ce matériau depuis quelques années. Dans les deux cas, il s'agit d'oeuvres faites de particules liées entre elles. Entre le modèle réduit d'adulte et le jeu de blocs pour enfant, le paysage urbain en question, qui couvre une surface de quelques pieds carrés, est fait de petit modules accumulés qui articulent la vision apocalyptique d'une ville dévastée, écorchée, dont il ne reste que le squelette éventré, et vidée de son entière population.
Dans le cas des Flèches, Coutu a laissé tomber des filaments de ciment qui se sont agglutinés au sol pour former des petites tours s'élevant fragilement vers le ciel. À la manière des délicates figures de Giacometti, ces flèches friables imposent une intense présence malgré leur faible densité. De fait, tout se passe comme si Coutu avait passé du ciment dans un hachoir à viande et que les filaments s'étaient figés sur le sol, stoppant ainsi leur coulée. Une de ces petites tours a été coulée en bronze. Elle a été déposée dans la petite salle de la galerie, où elle évoque le plus directement, par le matériau même, une filiation avec Giacometti.
Si l'on veut pousser plus avant la métaphore de la chair que le processus nous permet d'introduire, ces Flèches se lisent presque comme si elles avaient pris sur leur ossature la chair de la ville tout près, complètement décharnée. Le contexte général de la production de Coutu laisse croire que cette hypothèse peut être plausible, vu la manière qu'a eue l'artiste dans le passé de faire naître d'inquiétantes histoires autour de ses pièces.
Et puis, si l'on ne tient pas à cette hypothèse, il faut le dire, hautement précaire, on peut se rabattre sur la nature organique de ces Flèches, sur l'impression que quelque chose croule sous la pression d'un amas de petits lombrics, comme des asticots. En cela, Coutu a trouvé un ton juste.
Pour ce qui est du paysage urbain, celui-ci présente une tranquille violence. Un peu comme ces films d'apocalypse qui reviennent à la mode, ce décor montre une sorte de fin du monde. Le béton est pour quelque chose dans cette interprétation, comme si la ville avait été dévastée et qu'il ne restait que les structures. À vrai dire, toutefois, il est impossible de donner une temporalité à cette oeuvre. Conformément au genre de fiction dont Coutu raffole, aucune information ne permet de déterminer si cette oeuvre d'architecture, dans sa manière de recouper les archétypes de la ville moderne, donne l'image d'un chantier laissé en plan ou plutôt celle d'une destruction massive, hypothèse que nous avons retenue jusqu'à maintenant. C'est indécidable.
C'est probablement en ces termes qu'on saisit le mieux l'exposition. Coutu, en proposant ces structures peu rassurantes, tient également un discours sur l'acte créateur lui-même. Comme le titre le laisse entendre, ces pièces se situent entre «poussières et constructions». Ainsi la sculpture épouse-t-elle les postures de la création, qui oscillent entre l'inachevé, l'incertain et des états plus définitifs. Très réussi. Une autre marque de confiance du galeriste envers des jeunes qui porte fruits.
Deux paysages d'une étrange intensité se dressent dans le grand espace de la galerie. D'abord, un paysage tout de béton s'étend sur le plancher de la galerie, un fascinant paysage urbain, ruiné. Ailleurs, ce sont des tiges de ciment coloré qui se dressent dans l'espace, sorte de ballet qui n'est pas sans faire penser aux figures allongées d'un Giacometti ou encore, sur un mode phallique cependant, aux Piss Flowers de Helen Chadwick, qui avait moulé dans la neige des coulées d'urine pour en confectionner des sculptures en plâtre, d'une certaine beauté.
Tout l'univers de Coutu, cette fois, est fait de béton. L'artiste travaille avec ce matériau depuis quelques années. Dans les deux cas, il s'agit d'oeuvres faites de particules liées entre elles. Entre le modèle réduit d'adulte et le jeu de blocs pour enfant, le paysage urbain en question, qui couvre une surface de quelques pieds carrés, est fait de petit modules accumulés qui articulent la vision apocalyptique d'une ville dévastée, écorchée, dont il ne reste que le squelette éventré, et vidée de son entière population.
Dans le cas des Flèches, Coutu a laissé tomber des filaments de ciment qui se sont agglutinés au sol pour former des petites tours s'élevant fragilement vers le ciel. À la manière des délicates figures de Giacometti, ces flèches friables imposent une intense présence malgré leur faible densité. De fait, tout se passe comme si Coutu avait passé du ciment dans un hachoir à viande et que les filaments s'étaient figés sur le sol, stoppant ainsi leur coulée. Une de ces petites tours a été coulée en bronze. Elle a été déposée dans la petite salle de la galerie, où elle évoque le plus directement, par le matériau même, une filiation avec Giacometti.
Si l'on veut pousser plus avant la métaphore de la chair que le processus nous permet d'introduire, ces Flèches se lisent presque comme si elles avaient pris sur leur ossature la chair de la ville tout près, complètement décharnée. Le contexte général de la production de Coutu laisse croire que cette hypothèse peut être plausible, vu la manière qu'a eue l'artiste dans le passé de faire naître d'inquiétantes histoires autour de ses pièces.
Et puis, si l'on ne tient pas à cette hypothèse, il faut le dire, hautement précaire, on peut se rabattre sur la nature organique de ces Flèches, sur l'impression que quelque chose croule sous la pression d'un amas de petits lombrics, comme des asticots. En cela, Coutu a trouvé un ton juste.
Pour ce qui est du paysage urbain, celui-ci présente une tranquille violence. Un peu comme ces films d'apocalypse qui reviennent à la mode, ce décor montre une sorte de fin du monde. Le béton est pour quelque chose dans cette interprétation, comme si la ville avait été dévastée et qu'il ne restait que les structures. À vrai dire, toutefois, il est impossible de donner une temporalité à cette oeuvre. Conformément au genre de fiction dont Coutu raffole, aucune information ne permet de déterminer si cette oeuvre d'architecture, dans sa manière de recouper les archétypes de la ville moderne, donne l'image d'un chantier laissé en plan ou plutôt celle d'une destruction massive, hypothèse que nous avons retenue jusqu'à maintenant. C'est indécidable.
C'est probablement en ces termes qu'on saisit le mieux l'exposition. Coutu, en proposant ces structures peu rassurantes, tient également un discours sur l'acte créateur lui-même. Comme le titre le laisse entendre, ces pièces se situent entre «poussières et constructions». Ainsi la sculpture épouse-t-elle les postures de la création, qui oscillent entre l'inachevé, l'incertain et des états plus définitifs. Très réussi. Une autre marque de confiance du galeriste envers des jeunes qui porte fruits.
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