Thierry Marceau met fin à son oeuvre du 1%

Thierry Marceau en Joseph Beuys, en 2016
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Thierry Marceau en Joseph Beuys, en 2016

Il y a cinq ans, Thierry Marceau est devenu, de sa chair et de ses os, l’incarnation d’un art public parmi les plus novateurs. Sa proposition 1/100 de 2-22, J’aime Montréal et Montréal m’aime aura été la première et seule oeuvre performative, jusqu’ici, liée à la Politique d’intégration à l’architecture et à l’environnement — dite du 1 % ou « 1/100 ». Mercredi, le diplômé de l’UQAM mettra un terme à ce projet inusité créé pour l’édifice 2-22, à l’angle de la rue Sainte-Catherine et du boulevard Saint-Laurent.

 

Thierry Marceau est un artiste de la performance et incarne, moyennant des costumes très réalistes, une gamme de personnages issus autant de l’histoire de l’art que de la culture populaire. Pour le bâtiment inauguré en 2012, il s’est mis dans la peau de Joseph Beuys (1921-1986), figure légendaire de l’art conceptuel.

 

Choisie sur concours au détriment de performances de l’artiste Sylvie Cotton et du collectif PME-ART, l’oeuvre 1/100 de 2-22… s’est déclinée en plusieurs phases. Marceau y est apparu dans les passerelles entre le mur extérieur en verre et le mur intérieur en bois, été comme hiver, lors d’actions aux confins du spectacle et du non-événement.

 

Laisser des traces

 

Cinq ans, 18 000 photos, 60 heures de vidéo et une tonne d’objets plus tard, Thierry Marceau procédera, en guise de conclusion, à une sorte de rituel doublé d’une exposition. Il léguera alors ses archives au centre Artexte, un des occupants du lieu, dans l’idée de rendre l’oeuvre accessible à tous, comme le veut le principe de la politique du 1 %.

 

« J’ai beaucoup de matériel, admet d’emblée le principal intéressé. L’idée n’était pas d’inonder tout le monde, mais de retracer l’essentiel. Il est impossible de rendre le projet dans son ensemble. Il fallait faire des choix. »

 

Deux livres, dont une sorte de making-of, et des documents dans une clé numérique : tout rentre dans une boîte assure-t-il. « Même le fantôme de Beuys », esquisse-t-il, sourire en coin.

 

Inspiré par une emblématique performance de 1974 que l’artiste allemand a tenue à New York — I Like America and America Likes Me —, Thierry Marceau a fait de lui, avec le chapeau, la canne et le feutre classiques de Beuys, le thème de l’étranger. Les quatre phases tenues entre 2012 et 2016 auront tour à tour exploré cette question, le Montréalais y ajoutant de multiples références comme à son habitude. Walt Disney, le Red Light, Donkey Kong, Daft Punk y auront été conviés.

 

« Un artiste contemporain dans une vitrine du Quartier des spectacles, c’est comme se faire catapulter dans un autre pays. On ne parle pas le même langage », dit celui qui se souvient très bien de sa première nuit, alors qu’il avait devant lui un client du centre de conditionnement physique. « Mais qu’est-ce que tu fais, à 5 h du matin, à courir dans le vide ? » l’a-t-il questionné du regard. « Lui, il s’est sans doute demandé ce que je faisais là, couché dans le foin. On était l’étranger l’un de l’autre », commente aujourd’hui l’émule de Beuys.

 

Une première

 

Tout aura été de l’ordre du défrichage dans cette première performance du 1 %. Thierry Marceau a dû s’adapter à une démesure qu’il ne connaissait pas. Le budget l’avait hypnotisé, alors que répartis en cinq ans, ça équivalait à celui d’une performance en galerie. À chacune des étapes, il lui a fallu répondre à « une spectaculaire liste de questions » des assureurs, auxquelles il n’était pas habitué.

 

Fait à noter, Marceau a respecté les grandes lignes de son projet, alors que le 2-22, lui, commence à perdre des plumes : la librairie Formats a fermé et la radio CIBL se meurt.

 

Un art public immatériel et éphémère, est-ce possible ? L’artiste qui a servi de cobaye croit que oui. Pas besoin, estime-t-il, de faire dans le bronze ou le métal pour faire durer une idée. Les traces, il en laissera dans les archives d’Artexte, tel un autre pan d’intégration.

 

« C’est une oeuvre qui s’intègre vraiment à l’architecture, dit-il, sans vouloir se vanter. C’est indissociable, fait sur mesure. La forme est à revoir, mais l’idée était la bonne. »

 

Et de Joseph Beuys, que reste-t-il ? Son fantôme, bien placé dans la boîte léguée par Marceau.

 

Le ministère de la Culture et des Communications ne planifie pas pour le moment d’ouvrir les concours d’art public aux oeuvres performatives. Le cas du 2-22 est considéré comme « une initiative ponctuelle répondant le mieux à un contexte exceptionnel », selon les commentaires de la direction des communications du ministère.