Mois Multi: le ralentissement et la destruction comme solutions

«Con grazia», le spectacle performatif que présentaient Martin Messier et Anne Thériault cette semaine, avait tout de l’œuvre exutoire.
Photo: Martin Messier «Con grazia», le spectacle performatif que présentaient Martin Messier et Anne Thériault cette semaine, avait tout de l’œuvre exutoire.

Pour une troisième édition de suite, le Mois Multi, festival d’arts multidisciplinaires et électroniques de Québec, s’anime autour de l’idée de transformer un monde mal en point. La thématique du « réenchantement » proposée par la commissaire invitée Ariane Plante a pris plusieurs tons depuis 2016, entre l’inquiétude et la candeur.

 

À mi-chemin, le Mois Multi 2018, lui, se veut sinon salutaire, un brin optimiste. Non sans oser parfois être radical, voire violent.

 

Le ralentissement et la destruction sont quelques-unes des voies empruntées par les artistes à l’oeuvre en cette deuxième semaine de festival. Le programme étant toujours aussi vaste et irrégulier, entre des performances de deux soirs et des installations à durée variable, notre survol ne peut être que fragmentaire.

 

Côté centre d’artistes

 

Par sa nature immatérielle et invisible, l’art sonore a toujours quelque chose de radical. Surtout dans un festival où la technologie est souvent l’affaire du visuellement spectaculaire. L’inclusion du travail essentiellement auditif de Magali Babin était déjà, en soi, une très bonne idée.

 

Pour changer, même en quête d’un nouvel enchantement, il faut parfois rompre brutalement nos habitudes. Présentée dans la petite salle du centre d’artistes l’Oeil de poisson, l’oeuvre Ça ne peut pas durer toujours le fait de manière élégante.

 

On n’expérimente pas cette installation comme on visite habituellement une exposition. L’artiste, figure de l’art sonore au Québec, impose son rituel. Un crochet mural et un banc nous invitent d’abord à retirer manteau et bottes. On peut ensuite traverser un rideau et monter dans un petit espace légèrement surélevé et plongé dans la pénombre. L’aménagement douillet en tapis et coussins ne donne pas le choix : faut s’asseoir et écouter.

 

Ça ne peut pas durer toujours appelle à ralentir notre cadence, à faire fi de nos expériences visuelles. La bande audio qui imprègne la salle ne provient pas des bruits et musiques recueillis au hasard, comme le fait habituellement Magali Babin. Les pistes embrouillées, longues et rondes qu’on entend sont tirées du répertoire populaire, deux chansons que l’artiste a ralenties à l’excès.

 

Pourquoi le monde est sans amour, popularisée par Mireille Mathieu, et Quand les hommes vivront d’amour, par Raymond Lévesque, sont méconnaissables, certes. L’artiste les a choisies pour leur portée d’espoir, sans pour autant tenir à les révéler. Oeuvre abstraite, Ça ne peut pas durer toujours évoque néanmoins la fragilité, l’évanescence de la vie, des objets.

 

C’est un cliché, mais disons que certains passages sonnent comme des musiques fantomatiques. Commesi la course à la nouveauté technologique ne peut qu’entraîner de nouveaux cadavres chaque fois.

 

L’installation de Magali Babin n’est pas que sonore. C’est une ambiance ou un espace qu’elle a fabriqué et qu’elle anime aussi d’un minimum d’objets, comme ce « vase acoustique » posé à la fois comme artefact sonore et comme projecteur de lumière.

 

Ça ne peut pas durer toujours est présenté jusqu’au dimanche 11 février. L’artiste cherche néanmoins à s’entendre avec Recto-Verso, producteur du Mois Multi, pour faire un jour circuler l’oeuvre.

 

Côté spectacles

 

Con grazia, le spectacle performatif que présentaient Martin Messier et Anne Thériault cette semaine, avait tout de l’oeuvre exutoire. Armés de marteaux, les deux artistes (lui, compositeur et vidéaste, elle, chorégraphe et interprète) s’en donnent à coeur joie dès les premières minutes en détruisant boules de verre, pommes, oeufs et même un melon très odorant.

 

Si leurs actions sombraient parfois dans le gaspillage éhonté, la performance sonore (et électrisante) et visuelle (et animée de projections d’ombres) finit, dans son ensemble, par être portée par un geste réparateur. La chose est particulièrement révélatrice quand la musique électronique cède la place à la mélodie descendante et profondément mélancolique du Cantus in memoriam Benjamin Britten d’Arvo Pärt.

 

Comme l’oeuvre du compositeur estonien, Con grazia exprime des remords. Sur le plancher de la salle Multi du complexe Méduse, c’est une civilisation consommatrice et de plus en plus robotisée qui nous hante. La fin proposée par Messier et Thériault laisse néanmoins une lueur d’espoir. Un service en porcelaine a survécu.

Sur le radar ­– Réenchanter par mimétisme

Beaucoup est encore à venir au 19e Mois Multi, beaucoup est déjà passé. Les sculptures cinétiques et murales de Camille Bernard-Gravel, elles, sont parmi les rares à bénéficier des quatre semaines de visibilité. L’artiste de Québec, relativement nouvelle dans le paysage, compose des machines rudimentaires qui évoquent des phénomènes naturels. Son réenchantement, à elle, passe par le mimétisme, ce que ses deux oeuvres, Samares et La houle, proposent avec délicatesse. Elles sont néanmoins exposées dans un corridor incongru, entre le hall et la cage d’escalier de Méduse. Bernard-Gravel aura quand même droit à un espace fermé pour exposer une troisième oeuvre, à compter du 16 février.

Mois Multi

Coopérative Méduse (591 ou 541, rue Saint-Vallier Est), jusqu’au 25 février.