«Mise au monde»: le béluga, emblème de survie

Extrait de l'exposition «Mise au monde» (2017) de Maryse Goudreau
Photo: Dazibao Extrait de l'exposition «Mise au monde» (2017) de Maryse Goudreau
L’occasion est belle pour ne pas la signaler. Et pour en profiter : Maryse Goudreau, tout juste honorée du premier prix Lynne-Cohen, expose pour la première fois dans un centre d’artistes montréalais (Dazibao). Il est plutôt rare, en effet, qu’on nous donne la chance de voir, dans l’immédiat, les raisons d’une telle célébration.

Or, et c’est là toute la valeur de la concordance des calendriers, l’exposition Mise au monde n’est pas dérivée du prix que Maryse Goudreau a reçu en décembre. Elle découle d’une autre sorte de récompense, la résidence de production-diffusion PRIM-Dazibao, accordée selon des critères évaluant le « caractère novateur [et la] pertinence du propos ».

La jeune artiste d’Escuminac, en Gaspésie, dont la photographie est une composante « inhérente » à sa pratique — condition du prix Lynne-Cohen —, est déjà une valeur sûre. L’expo à Dazibao en donne une très bonne idée.

Mise au monde n’est pas tant une « exposition » que la projection d’une seule œuvre dans la petite salle de cinéma de Dazibao. Certes, les termes et les conditions sont ceux du centre d’artistes, mais ils correspondent bien au travail éclaté de Goudreau. Aux confins des disciplines et des genres, la diplômée de l’Université Concordia touche à la photographie, à l’installation, au documentaire, à l’autofiction.

Elle ne qualifie pas Mise au monde de film, mais d’« essai vidéographique ». Celui-ci n’est pas tant l’aboutissement d’une résidence de création qu’une (autre) pièce d’une « archive-œuvre » ou du « projet au long cours » qu’elle consacre depuis 2012 aux bélugas, et plus précisément à « l’histoire sociale du béluga ».

L’essai, doté d’un récit pas tout à fait linéaire, tourne, tout au long des 25 minutes, autour du marsouin blanc, sujet d’une quête à la fois artistique et sociale. La « mise au monde » concerne autant la nécessité de favoriser la reproduction du béluga que la naissance d’un projet artistique, matérialisé notamment par une dorsale de cet animal en marbre que l’artiste veut faire circuler.

La continuité, autrement
Photo: Dazibao Historique documentaire porté par la pêche au «marsouin» autour de l’île aux Coudres, Pour la suite du monde s’ouvre aussi par une mise au point des cinéastes.

Le béluga, être menacé. Le béluga, objet de convoitise. Le béluga, emblème de survie. Toutes ces images sont évoquées par l’artiste, qui a parcouru, littéralement, des tonnes de kilomètres, comme si elle avait tenu à reconstituer la migration naturelle ou forcée du béluga.

En Russie, où elle se rend aussi, on le capture encore afin de répondre à la demande des aquariums du monde. Le marché du béluga, c’est un cirque. Pourtant, les Russes n’ont pas encore résolu le problème de la reproduction en captivité. Cherchez l’erreur.

« Mon périple m’a mené [sic] de la Côte-Nord du Québec jusqu’en Russie, du Nouveau-Brunswick, à l’Anse-aux-Fraises, de l’île d’Anticosti et à Niagara Falls », écrit Maryse Goudreau en guise d’introduction. Le périple est aussi temporel, autant par le fait qu’elle puise dans les archives (y compris celles de la télé russe) que par le clin d’œil qu’elle fait à Pour la suite du monde, le film phare de Michel Brault et Pierre Perrault.

L’historique documentaire porté par la pêche au « marsouin » autour de l’île aux Coudres s’ouvre aussi par une mise au point des cinéastes. Ceux-ci y révèlent leur propre astuce, celle de reconstituer une histoire (ou une tradition) pour les besoins de la caméra. Maryse Goudreau fabrique une sorte de suite, à sa manière, en tricotant avec ses prises de vue et celles des autres, en brouillant les pistes, en jouant avec la forme.

Sa mise au monde ne cherche pas à ramener la pêche du béluga. Elle pose la question de la continuité, autrement. En accord avec son temps et avec les enjeux actuels environnementaux, Maryse Goudreau stipule que l’avenir passe par la compréhension de cette histoire du béluga.

Une histoire qui n’est pas près de finir, si on considère que le projet de l’artiste en est un de longue haleine. Un projet qui a déjà pris plusieurs formes, y compris celle de la dramaturgie. Pour L’histoire sociale du béluga (Les éditions Escuminac, 2016), à la fois pièce de théâtre et livre d’artiste, Goudreau a colligé les occurrences du mot béluga dans les débats à l’Assemblée nationale tenus entre 1929 et 2015.

Dans sa tête, et dans sa quête, l’histoire et l’avenir du Québec sont intrinsèquement liés à l’histoire et à l’avenir du béluga.

Mise au monde

De Maryse Goudreau, à Dazibao (5455, avenue de Gaspé, espace 109), jusqu’au 10 mars.