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    Raymond Gervais, l’homme de la musique visuelle, s’éteint

    10 janvier 2018 | Jérôme Delgado - Collaborateur | Arts visuels
    L'artiste Raymond Gervais laisse une œuvre immense, hétéroclite par ses formes, grande par ses dimensions.
    Photo: Martin Lipman L'artiste Raymond Gervais laisse une œuvre immense, hétéroclite par ses formes, grande par ses dimensions.

    En 2014, alors lauréat du Prix du Gouverneur général en arts visuels et médiatiques, Raymond Gervais avait fait preuve de toute sa modestie lorsqu’on lui avait parlé. Verbomoteur mais modeste, il résumait sa longue carrière à un coup de chance.

     

    « Il y avait un travail à faire et j’ai été la bonne personne au bon endroit, au bon moment », disait-il.

     

    Le bon moment s’est arrêté. L’artiste conceptuel, auteur d’innombrables installations sonores et silencieuses, est décédé le 6 janvier, victime d’une courte mais impardonnable maladie. Il était le conjoint de l’ex-directrice de la revue Parachute Chantal Pontbriand, avec qui il a eu un enfant. Il avait 72 ans.

     

    Actif depuis les années 1970, d’abord dans les mondes de la musique et des médias, puis dans celui des arts visuels, Raymond Gervais laisse une oeuvre immense, hétéroclite par ses formes, grande par ses dimensions. Il faut dire que cet autodidacte assumé a été un des pionniers de l’art de l’installation au Canada.

     

    S’il a pu « inventer le monde », comme il le signalait dans Le Devoir, c’est qu’il a bénéficié de l’ouverture d’esprit d’un secteur. « Le milieu des arts visuels a été le grand milieu d’accueil des gens comme moi. Si on n’a rien du tout, on peut inventer un monde, un univers poétique singulier et rejoindre les gens », commente-t-il dans un clip tourné à l’occasion des Prix du Gouverneur général.

     

    Cofondateur en 1973 de l’Atelier de musique expérimentale, alors recherchiste à Radio-Canada, il réalise en 1975 la vidéo Commencer par/puisqu’à toute fin correspond, sa première oeuvre. Tous ses ingrédients s’y trouvent : musique, performance, images, objets, silences. La polyphonie de son travail a résonné en écho à son érudition, à sa mélomanie et à son appréciation d’archives, qu’il a maintes fois exploitées.

     

    Le regard et l’écoute ont été les deux grands axes chez ce fils de réparateur de téléviseurs. La musique, il l’a intégrée non pas littéralement, mais par le biais d’outils et de photographies. Pour lui, les objets de la musique étaient visuels, du phonographe au tourne-disque, de la partition au métronome, du vinyle au boîtier CD.

     

    Parmi ses oeuvres les plus marquantes, soulignons Henri Rousseau, le tourne-disque et la recréation du monde (1987), Dans le cylindre (1994) ou le Théâtre du son (1997), véritable encyclopédie invitant à imaginer un air, un bruit. Composée de 250 boîtiers, l’oeuvre associe mots et musique — « Marcel Duchamp respire », par exemple.

     

    Une oeuvre, un récit

     

    En 2007, l’auteure et commissaire indépendante Nicole Gingras a publié ses entretiens avec l’artiste, intitulés Puisqu’à toute fin correspond, clin d’oeil à son oeuvre fondatrice. En guise de préface, la chercheuse lui rend un vibrant hommage.

     

    « Écouter Raymond Gervais, c’est aussi rencontrer un conteur prodigue […] L’intelligence avec laquelle il crée des liens entre les oeuvres, les choses et les êtres confirme une connaissance approfondie de l’histoire de la musique, de l’art et de la photographie, ainsi que la vitalité d’une mémoire et la singularité d’une vision. Cette érudition se canalise en un travail d’associations infinies, porteuses d’autant de fictions. Derrière chaque oeuvre, il y a un récit. Derrière chaque récit, il y a une oeuvre. »

     

    « Ses disques imaginaires sont des troublantes machines à voyager dans le temps », écrit-elle aussi.

     

    Nicole Gingras a signé la grande rétrospective de l’artiste, intitulée Raymond Gervais 3x1. Si grande que deux lieux (la galerie universitaire Leonard et Bina Ellen et le centre Vox) et deux années (2011 et 2012) ont été nécessaires. Aux dimensions sonore et visuelle, Nicole Gingras a ajouté la part textuelle chez Gervais, lui dont les mots l’accompagnaient déjà en 1977 alors qu’il publiait des articles sur la musique dans la naissante Parachute.

     

    Revoir la carrière de Raymond Gervais, c’est revoir l’histoire récente de l’art québécois. Y compris celui du marché, étonnamment. L’artiste a été défendu par les meilleures galeries : Chantal Boulanger (années 1980), Jean-Claude Rochefort (années 1990) et René Blouin (années 1990 et 2000), ainsi que Roger Bellemare-Christian Lambert, où il exposait en 2017 un dernier salut à Claude Debussy, un de ses compositeurs fétiches.

     

    Gervais aura été appuyé par les musées, surtout à une époque où ceux-ci étaient moins frileux à sa poésie. Sa première rétrospective, Le regard musicien (1999), a d’ailleurs pris forme au Musée d’art de Joliette. Il aura aussi participé à des expositions thématiques phares, entre Aurora Borealis (CIAC, 1985) et l’édition sur le mont Royal de la triennale Artefact (2004).

     

    Outre le Prix du Gouverneur général, Raymond Gervais aura reçu, en 2010, le prestigieux prix Ozias-Leduc de la fondation Nelligan. Le plus grand honneur, le prix Borduas accordé par le gouvernement du Québec, lui aura étonnamment échappé.













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