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    Gabor Szilasi, une vie pour la photographie

    2 décembre 2017 |Jean-François Nadeau | Arts visuels
    Gabor Szilasi, arrivé au Québec en 1959, compte parmi les grands photographes au pays.
    Photo: Jean-François Nadeau Le Devoir Gabor Szilasi, arrivé au Québec en 1959, compte parmi les grands photographes au pays.

    Gabor Szilasi, le doyen des grands photographes canadiens, a 89 ans. Le Musée McCord présente, à compter du 7 décembre, de ses photographies inédites, celles-ci prises dans des galeries d’art entre 1960 et 1980. Sitôt arrivé à Montréal en 1959, Szilasi se passionne pour ce monde de l’art. « La vie des artistes m’a semblé tout de suite très intéressante, raconte-t-il au cours d’une entrevue. Je ne peux pas expliquer, mais mon appareil a cliqué instantanément, sans jamais que je doive me forcer. J’ai toujours été très intéressé par la vie des gens, au-delà de leur art. »

     

    Sa compagne, l’artiste Doreen Lindsay, il l’a rencontrée à l’occasion d’une de ces soirées. « J’ai rencontré Doreen lors d’un vernissage. » Et ce monde est dès lors devenu encore plus profondément le sien. « J’ai connu beaucoup d’artistes grâce à elle. Jusque dans les années 1990, j’étais à tous les vernissages. » Sans compter les événements liés à la poésie, où il fut longtemps piloté par son ami Claude Haeffely, décédé cette année. « Avant, je voyais les poètes une fois par semaine. Désormais, juste une fois par mois. »

     

    Il travaille encore dans sa vaste chambre noire. On y voit au mur, protégé par une glace, un mot de la poétesse Michèle Lalonde que celle-ci lui a offert à l’occasion de son anniversaire : « L’art de nommer les choses avec exactitude aide à les comprendre. Celui de les photographier sans flatter ni médire oblige à les voir. »

     

    Passer toute une journée, comme l’ont fait longtemps certains photographes, à tenter de parfaire l’impression d’une image, cela ne l’a jamais beaucoup intéressé. « Je n’étais pas maniaque. […] J’ai changé de style selon le sujet, le thème et les appareils que j’utilisais. Mon style, au fond, peut-être est-ce le direct, le fait de ne pas manipuler. Quand j’ai commencé à imprimer mes photos à Budapest, j’ai toujours fait des tirages riches, avec beaucoup de détails dans les ombres, les hautes lumières. Je voulais obtenir une riche gamme de gris et de noirs pour communiquer la réalité devant l’appareil… »

     

    Cette approche lui est restée, même après son arrivée au Québec en 1958, seul avec son père. Le reste de sa famille a été décimé durant la guerre.

     

    L’envie de photographier

     

    Il vient d’acheter un nouvel appareil photo de haute qualité. Mais désormais, Gabor Szilasi photographie peu. « Je ne photographie plus beaucoup. Je m’occupe de mettre mes négatifs en ordre, pour les laisser aux archives. Puis les gens me demandent sans arrêt des images de ceci ou cela. Cela me prend du temps. Mais j’ai envie de photographier ! Ça m’intéresse toujours ! »

     
    Photo: Musée McCord Vernissage de l’exposition de Claude Tousignant à la Galerie Sherbrooke, par Gabor Szilasi (Montréal, mai 1969)

    Chez lui, ses murs sont couverts de photographies, de toiles, d’oeuvres de toutes sortes issues d’un passé sensible lié à cette vie au milieu de l’art et qu’il habite toujours au présent. Dans un coin, j’aperçois un vrai tirage original d’une photographie du maître hongrois André Kertész. « Même s’il a vécu en France et aux États-Unis, Kertész n’avait pas bien appris le français et l’anglais. Il aimait parler hongrois. » Pourquoi autant de grands photographes sont-ils d’origine hongroise ? « Je ne sais pas. On me le demande souvent. À l’école, nous étudions la peinture, la musique. Peut-être que cela explique quelque chose. »

     

    Gabor Szilasi travaille sous deux grands portraits ovales de ses parents. « Mon père travaillait dans l’industrie du bois et ma mère était violoniste, à l’Orchestre symphonique de Budapest. » Sur un autre mur, un portrait de Philip de Lazlo, le grand-père de sa mère, explique-t-il : un peintre ennobli par l’empereur François-Joseph et apprécié des monarques, de leurs cours.

     

    « Quand j’ai commencé à travailler à l’Office du film du Québec, j’étais le premier à utiliser un Leica », le petit appareil allemand qui popularise l’usage de la pellicule cinématographique perforée de 35 mm. Dans cette officine gouvernementale, explique-t-il avec un léger sourire, tout le monde utilise alors des chambres photographiques ou des appareils grand format complexes à manoeuvrer. Il prise au contraire la souplesse, la mobilité. « Puis, quand tout le monde s’est mis au 35 mm, j’ai commencé à utiliser la chambre photographique ! » Curieux de tout, Szilasi va essayer tous les formats photographiques.

    Ma culture de l’image est au départ une culture du cinéma, du nouveau réalisme italien surtout
    Gabor Szilasi
     

    La fuite

     

    En 1949, on lui met la main au collet. Il finit en prison. Il y restera cinq mois au motif qu’il a tenté de s’enfuir de la Hongrie, via la Tchécoslovaquie, pour passer à l’Ouest et fuir le régime stalinien. À sa sortie, la passion de la photographie le gagne. Il va acheter son premier appareil, un Zorki, une copie soviétique médiocre du Leica.

     

    « La peinture m’intéressait beaucoup. Mais je ne savais pas dessiner… Avec la photo, j’avais une image en 1/125e de seconde. Je regardais des magazines, des journaux. C’était du réalisme soviétique, mais plusieurs choses étaient très intéressantes. »

     

    Ce fut surtout le cinéma qui éduqua son oeil, dit-il. « Ma culture de l’image est au départ une culture du cinéma, du nouveau réalisme italien surtout. Vittorio De Sicca, beaucoup Rossellini. Je regarde encore une fois par année Les enfants du paradis de Marcel Carné, un des meilleurs films de l’histoire du cinéma. Je regardais aussi, en Hongrie, des films avec Jean Gabin. Le propos des films polonais et hongrois ne m’intéressait pas tellement, mais le montage et les images étaient très beaux. » Ces réalisateurs italiens n’avaient pas d’argent, note-t-il. « Ils inventaient tout, avec les moyens du bord. »

     

    Il y a dans ce cinéma de fortune, juge-t-il, quelque chose qui s’approche beaucoup de l’univers de la photographie auquel il s’identifie. Quelque chose qui pourrait s’appeler la solidarité avec les humbles.

     

    « J’ai souvent évité de photographier des gens très connus. Parce que la célébrité influence la vision. J’ai quelques photos de Leonard Cohen, mais ce n’était pas très important pour moi, au-delà de sa poésie. Comment on peut faire une photo de Marilyn Monroe qui n’est pas intéressante ? Les garagistes, les cultivateurs, le monde ordinaire, moi je les trouvais très intéressants. »













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