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    Pierre Dorion: l’espace et son double

    2 décembre 2017 |Marie-Ève Charron | Arts visuels
    Vue partielle de l'exposition «Big Chill» de Pierre Dorion à la galerie soon.tw
    Photo: Richard-Max Tremblay Vue partielle de l'exposition «Big Chill» de Pierre Dorion à la galerie soon.tw

    Ce n’est pas une, mais trois expositions que Pierre Dorion présente en ce moment à Montréal, et leur concomitance ne doit rien au hasard. Sans se départir de sa facture lisse, le peintre a réservé pour chacun des lieux de diffusion une production spécifique qui réaffirme la prise en compte de l’espace d’exposition dans les représentations et dans leur mise en scène.

     

    C’est avec l’installation que renoue plus franchement Dorion au centre d’artistes Occurrence et à soon.tw, cette petite galerie alternative apparue depuis peu dans le paysage montréalais. Plus près de la production habituelle, le corpus présenté à la galerie René Blouin, qui représente l’artiste depuis 1988, est fait quant à lui de tableaux autonomes.

     

    Les toiles n’en sont pas moins marquées par les espaces qui font leur sujet, aussi dépouillés soient-ils. Des photographies dont il se sert comme modèle, des images qu’il a glanées et cadrées avec son regard de peintre lors de visites d’expositions, Dorion ne conserve que des fragments magnifiés et épurés d’informations inutiles. Ses huiles sur lin sont des pans de couleurs subtilement dégradés où se découpent des ombres et se réfléchit la lumière, créant des illusions spatiales voisines de l’abstraction.

     

    Dans les plus récentes toiles, des motifs s’imposent plus clairement, tels des embrasures de portes moulurées et emboîtées, des environnements domestiques donnant sur une intimité gardée secrète. Les ouvertures sont trompeuses, ou le regard se tient aux abords des choses comme dans ce détail d’architecture puisé dans l’ancienne location du galeriste au Belgo, révélé dans le titre GRB (Belgo) (2013). Périphéries, vestibules et antichambres sont les constantes d’une peinture à portée réflexive qui s’incarne aussi dans une petite scène d’atelier avec son coin de pièce et ses toiles monochromes.

     

    Vitrines

     

    Pour la carte blanche que lui a offerte Occurrence, Pierre Dorion a réalisé un imposant triptyque qui évoque la fenestration extérieure et la vitrine intérieure propres à ce centre d’artistes niché dans le pôle de Gaspé. Les transparences illusoires du verre laissent entrer la lumière, mais sont curieusement aussi comme des murs aveugles qui bloquent le regard. Les pans de couleurs offrent ainsi leur vacuité aux projections diverses. En l’élisant pour seul motif, qui redouble l’architecture du lieu, Dorion met l’accent sur la vitrine comme dispositif de monstration parlequel le désir de voir est exacerbé.

     

    Dans la seconde salle, une myriade de tableautins disposés en deux grilles font chatoyer des couleurs. Depuis quelques années, Dorion dispose de ses restes de peinture sur de petits formats abstraits. Il requalifie les excédents de sa palette et en constitue pour ainsi dire une archive visuelle. Les couleurs de chacun des détails de cette réserve se font l’écho des tableaux pour lesquels elles ont été préparées. Elles enclenchent le souvenir des autres oeuvres, qui elles-mêmes sont des représentations de lieux gardés ainsi en mémoire.

     

    Mise en abyme

     

    La troisième exposition fait la brillante synthèse de ces enjeux et se démarque par le caractère de l’intervention qui est des plus spécifiques. Les cinq tableaux s’intéressent aux portes et à la fenêtre du lieu où ils sont présentés, la petite galerie soon.tw. Les toiles redécoupent en fragments la pièce et en redistribuent les parties sur les murs, qui ont été repeints de la couleur bleu pâle qu’ils étaient avant que l’espace soit transformé en galerie et, par convention, en « cube blanc ». Même un équivalent du filtre qui couvrait la fenêtre est revenu sur place, expliquant les lueurs jaunâtres dans les toiles.

     

    Cette installation peut rappeler celles pratiquées par Dorion à ses débuts dans des appartements, et en particulier, plus tard, avec Chambres avec vues dans l’édifice les Dauphins en 1999. Plus récemment, c’est dans l’ancienne école convertie en lieu d’art par le galeriste Jack Shainman, à Kinderhook, que Pierre Dorion intégrait des représentations de l’espace avec une préoccupation installative.

     

    La formule de la mise en abyme se joue ici différemment. L’espace, d’abord à vocation manufacturière, puis atelier, studio de musique et rangement, n’a jamais été un lieu de vie. Atypique, il représente une option à la scène établie, galeries privées et centres d’artistes combinés. Il se fait le relais des initiatives d’artistes et de galeristes des années 1980 qui investissaient des lieux non artistiques de leurs installations ou qui ouvraient audacieusement de nouvelles galeries.

     

    Bien plus que son entité seule, l’exposition de Pierre Dorion encapsule la jeune histoire de cet espace devenu galerie et témoigne d’un pont jeté entre des générations.

    soon.tw La curieusement nommée galerie soon.tw est l’heureuse initiative de trois artistes dans la trentaine : Nicolas Lachance, Jean-François Lauda et Jérôme Nadeau. Ils ne se prétendent ni galeristes ni commissaires, mais offrent depuis un an une nouvelle vitrine pour des pratiques moins vues, d’allégeances, de provenances et de générations confondues. L’espace se trouve à proximité de l’atelier de deux membres du trio, au 305, rue de Bellechasse, véritable vivier de la création montréalaise.
    Pierre Dorion
    Galerie René Blouin, 10, rue King, jusqu’au 6 janvier 2018
    Carte blanche
    Occurrence, espace d’art et d’essai contemporains, 5455, avenue de Gaspé, espace 108, jusqu’au 16 décembre
    Big Chill
    soon.tw, 305, rue de Bellechasse, espace 101, jusqu’au 16 décembre












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