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    Critique

    Le bordel en peinture

    Cynthia Girard est toujours aussi féministe et satirique

    25 novembre 2017 |Jérôme Delgado | Arts visuels
    Plaisir fétichiste d’une militante antifasciste (série Amour et anarchie), 2017
    Photo: Cynthia Girard-Renard Plaisir fétichiste d’une militante antifasciste (série Amour et anarchie), 2017

    Haute en couleur, exubérante par ses récits et ses personnages faussement naïfs, la peinture de Cynthia Girard — ou Girard-Renard, comme elle se présente depuis un an — ne peut laisser insensible. On aime ou on n’aime pas, mais il n’y a surtout pas d’indifférence.

     

    Cet automne, plus que jamais, l’artiste (et auteure) a des choses à montrer, à clamer, à décrier. Et deux fois plutôt qu’une : son habituelle touche sans retenue et tout un bassin de nouveaux personnages hybrides et peu conformistes mettent le bordel — si, si — au Musée d’art de Joliette (MAJ) et à la galerie Hugues Charbonneau, au centre-ville de Montréal.

     

    Les deux expositions, Nos maîtres les fous (au MAJ) et Amour et anarchie, ont peu à voir entre elles, sinon qu’elles appellent à la révolte et qu’elles évoquent de célèbres esprits libres. C’est seulement chez Cynthia Girard que l’on peut passer en toute cohérence de Hannah Arendt à Annie Sprinkle, de Jean Rouch à Lina Wertmüller.

     

    La rébellion à Joliette prend des airs de fable pour enfants. Chaque tableau met en scène des animaux en posture d’humains, simulant, par exemple dans Ni Dieu ni maître (2015), des pourparlers pour la paix. Ou est-ce un dialogue de sourds ? Girard ne fait pas de morale à La Fontaine. Ses récits peu explicites se noient allégrement dans des compositions complexes, où fond et forme se confondent, où chaque détail et chaque motif comptent.

     

    À Montréal, dans le cadre plus intime de la galerie privée, l’artiste se montre plus crue et aborde de plein fouet la sexualité féminine. Crue sans être vulgaire, ni trop méchante, même si l’actualité lui aurait permis de faire tomber de son piédestal l’homme et sa queue. Sur le ton naïf qu’on lui connaît, Cynthia Girard met cette fois en scène des figures de moins en moins humaines (et réalistes), puisant à la fois dans la nature, l’art primitif, le cubisme ou l’apparence frontale d’un Jean Dubuffet.

     

    Nos maîtres les fous, par son titre, est une allusion directe au cinéma ethnographique de Jean Rouch. Le documentaire Nos maîtres fous (1955) a été tourné au Ghana auprès d’une secte née du choc de la civilisation coloniale dite « mécanique ». Cynthia Girard s’en inspire pour détourner à son tour les symboles et s’attaquer à toutes sortes de pouvoir, comme celui du slogan publicitaire dans la chaotique Be Yourself (2016) ou celui de l’idéologie créationniste dans No Science, No Evidence, No Truth, No Democracy (2015).

     

    Dans cette expo à teneur africaniste et zoologique, la peintre se dit redevable à Frantz Fanon, pionnier de la lutte contre la colonisation, et à Donna Haraway, primatologue et cyberféministe qui se bat contre la science phallocentrique. La présentation respire quelque peu le rituel où les peintures forment un choeur quelque peu circulaire. Le centre de la salle est occupé par des mobiles, des installations dotées de bibelots animaliers et une composante littéraire et sonore — des extraits du nouveau livre de Girard, Le renard vulve. Kitsch et éclatée, la présentation tente de bousculer, sans y arriver, l’habituelle mise en espace dans un musée.

     

    Manières de vivres

    Photo: Guy L'Heureux Cynthia Girard-Renard, «No Science, No Evidence, No Truth, No Democracy», 2015
     

    Dans Amour et anarchie, il n’y a que de la peinture, à l’acrylique, parfois rehaussée à la gouache. Contrairement à l’expo du MAJ, les tableaux réunis au Belgo sont d’une plus belle cohérence. Ils ont tous le même traitement de fond, une teinte brune tirée d’un processus aux allures de performance. L’artiste a étendu sa toile vierge sur des arbres, qu’elle a littéralement embrassés, cherchant à imprimer l’aspérité des troncs.

     

    L’anarchie s’exprime autrement. Sur la toile directement, là où le règne du mâle dominant a pris fin. Le phallus, au mieux, a un rôle secondaire, quand il n’est pas tout simplement à la merci d’une figure féminine, imposante, comme dans Plaisir fétichiste d’une militante antifasciste (2017).

     

    Cynthia Girard ne cache pas ses références à ses prédécesseures féministes, évoque le pop érotique d’une Dorothy Iannone, le body art d’une Carolee Scheemann, la pornographie d’une Annie Sprinkle, voire l’humour du spectacle Monologues du vagin. L’ensemble de l’expo a été inspiré par le bordel antiraciste dans Film d’amour et d’anarchie (1973), long métrage de la cinéaste italienne Lina Wertmüller.

     

    Le féminisme de la peintre montréalaise le plus extrême est pourtant subtil : les visages de ses personnages — on insiste, de moins en moins identifiables — ont été peints à la fesse, geste moqueur de la pratique misogyne d’un Yves Klein, qui a fait du corps nu de mannequins son pinceau — la célèbre série Anthropométries (1958-1960).

     

    Haute en couleur et à l’esprit davantage festif qu’accusateur, plutôt optimiste que pessimiste, la peinture de Cynthia Girard n’en revendique pas moins de nouvelles manières de vivre. Son rapprochement avec la nature et le monde animal a tout du respect, peu du geste autoritaire. Un choix personnel qui ne cherche pas à s’imposer. De là sans doute le Renard apparu dans son nom.

    Amour et anarchie / Nos maîtres les fous
    De Cynthia Girard-Renard, à la galerie Hugues Charbonneau, jusqu’au 20 décembre. / De Cynthia Girard-Renard, au Musée d’art de Joliette jusqu’au 7 janvier.












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