Prendre le pouls de l’oeuvre de Sophie Jodoin

Sophie Jodoin, «Toi que jamais je ne termine (détail)», 2017.
Photo: Éliane Excoffier Sophie Jodoin, «Toi que jamais je ne termine (détail)», 2017.

Voilà un événement qui prend les allures d’un bilan. Un bilan qui pourrait correspondre à ce qu’on appelle la mi-carrière. Cette exposition de Sophie Jodoin présentée à Saint-Hyacinthe est le premier volet d’une trilogie, qui se poursuivra au MacLaren Art Centre à Barrie, en Ontario (du 17 mars au 17 juin 2018), et au Musée d’art contemporain des Laurentides (du 3 juin au 29 juillet 2018), trilogie qui a l’envergure d’une rétrospective d’oeuvres réalisées sur près de dix ans. Mais il s’agit aussi pour l’artiste d’une forme de synthèse de sa démarche développée depuis plus de vingt-cinq ans, synthèse qui lui permet de réunir et d’affiner bien des aspects de sa création multiforme. La première salle d’exposition, sorte de cabinet de curiosités, regroupe d’ailleurs, dans une installation spectaculaire, diverses oeuvres récentes et anciennes de l’artiste qui semblent dialoguer entre elles à travers le temps, et ainsi s’enrichir dans leur signification. Une oeuvre qui a gagné en intensité en ayant paradoxalement travaillé sur la disparition, l’effacement…

Photo: Éliane Excoffier Cette exposition de Sophie Jodoin présentée à Saint-Hyacinthe est le premier volet d’une trilogie.

L’exposition met aussi en relation bien des moyens d’expression que Jodoin sait utiliser. Cela va du dessin (fait avec du pastel, du fusain, de l’encre…) à la peinture, de la sculpture par moulage en plâtre à la photo, en passant par la vidéo et l’installation… On y retrouve bien sûr des échos multiples aux divers courants de l’histoire de l’art moderne que l’artiste sait combiner et réinterpréter. Cela va de l’art figuratif à l’art abstrait, en passant de l’art conceptuel à l’art minimaliste. L’artiste travaille aussi beaucoup l’appropriation d’images ou d’objets préexistants, manière que les postmodernes ont particulièrement développée. Le propos de Jodoin ne se limite donc pas à un moyen d’expression ou à une forme de pratique artistique. Elle souhaite remettre en question les genres artistiques, mais aussi d’une certaine manière les genres sexuels, la représentation de l’identité des femmes…

 

Une identité éclatée ou reconstruite ?

 

Anne-Marie St-Jean Aubre, la commissaire de l’exposition qui est aussi conservatrice de l’art contemporain au Musée d’art de Joliette, explique en ces mots cette exposition présentée dans les trois salles du Centre Expression : « Considérée dans son ensemble, Room(s) to move : je, tu, elle décline le portrait d’une femme qui se construit à l’intersection de trois positions qu’elle occupe inévitablement de manière ubiquitaire. Toujours, elle est simultanément je, tu et elle : pourvue d’une intériorité, édifiée à travers ses interactions et objet d’un discours. » Cela est en particulier évident dans la deuxième salle de l’exposition, sorte de salon de lecture, avec l’installation de 144 livres achetés dans des librairies d’occasion, installation intitulée Toi que jamais je ne termine. À travers les titres de ces livres, apposés les uns à côté des autres, se dessine un récit mettant en scène une « femme tranquille », « une femme raisonnable », « comblée », « sans histoire », mais qui peut être aussi parfois « ambitieuse », « excessive », « insurgée »… Une façon de nous rappeler que nos identités sont principalement forgées par les récits sociaux.

Photo: Éliane Excoffier Vue d’ensemble de la première salle de l’exposition.
 

St-Jean Aubre poursuit en expliquant que « les trois lieux d’exposition, tour à tour chambre, salon et cabinet, agissent comme des métaphores de ces trois états, auquel fait écho le titre, qui suggère aussi le mouvement qui les ébranle. En autant de pièces, ils donnent accès à différentes facettes de la réalité de cette femme : son identité de sujet, de complément et d’objet ». La commissaire fait certainement référence aux divers lieux d’exposition au Québec et en Ontario où Jodoin installera son oeuvre en dialoguant avec leur architecture et qu’elle s’appropriera comme diverses pièces d’une maison… Mais, dans une mise en abyme fascinante, cette description pourrait aussi s’appliquer aux trois salles du Centre Expression. Dans la plus petite salle, Jodoin nous présente une vidéo intimiste en noir et blanc — intitulée Ni tout à fait la même ni tout à fait une autre — placée dans un tout petit écran et qui ne montre qu’une partie de son bras, comme allongé, qu’un poignet, vu en gros plan… On croirait une photo. Pourtant, en s’approchant, on s’aperçoit qu’il s’agit bien d’une image animée, faiblement agitée par le rythme du pouls de l’artiste, pulsation à peine perceptible à la surface de sa peau. Une sorte de chambre où l’artiste se serait repliée pour rassembler l’énergie première et essentielle de son oeuvre.

 

Une exposition très aboutie.

Room(s) to move: je, tu, elle

De Sophie Jodoin. Expression, Centre d’exposition de Saint-Hyacinthe. Jusqu’au 29 octobre