DHC/ART – Acceptez-vous les cadeaux?

Simryn Gill, «Pearls: K.M. Pannikar, Asia and Western Dominance (London: Allen Unwin, 3rd impression, 1953)», 2005.
Photo: Neil Greentree Simryn Gill, «Pearls: K.M. Pannikar, Asia and Western Dominance (London: Allen Unwin, 3rd impression, 1953)», 2005.

Un cadeau, un don, est-ce toujours bien vu de l’accepter ? La nouvelle exposition de la fondation DHC/ART pose une question à laquelle il n’est pas facile de répondre.

 

L’expo L’offre, qui regroupe le travail de neuf artistes, permet au public d’en sortir, littéralement, les mains pleines. Le visiteur qui accepte le jeu peut en effet repartir avec un bonbon, une affiche et un décalque d’un dessin à imprimer sur un t-shirt. Et même plus, aux limites du raisonnable : sur une table reposent de multiples exemplaires d’un bouquin intitulé Volez ce livre. Oserez-vous ?

 

C’est par cette expo autour du concept du don que la DHC célèbre son dixième anniversaire. La fondation enracinée dans le Vieux-Montréal aime s’afficher comme un cadeau à la collectivité, et c’est ainsi qu’est pensée sa programmation, autant L’offre que toutes les manifestations précédentes.

 

Les expositions anniversaires tombent souvent dans la rétrospective complaisante. Celle qui annonce vouloir souligner la grande générosité de l’organisme semblait destinée à suivre cette lignée. Et pourtant non, le résultat auquel aboutit la commissaire de la DHC, Cheryl Sim, ne fait pas que dans la fête bébête. Place au doute, au malaise, à l’ironie.

 

Don et contre-don

 

La proposition derrière L’offre n’est pas un cadeau empoisonné, du tout. Mais avec des oeuvres qui rappellent les effets tordus que provoque parfois la pratique du don, l’expo exprime ce qu’on n’ose pas toujours avouer. Donner et recevoir n’est pas si simple dans une société où tout se négocie. Chaque geste, même gratuit, est soupçon d’intérêts.

 

L’installation en une soixantaine de tambours de Sonny Assu, Silenced : The Burning (2011), évoque la longue interdiction par le gouvernement canadien du potlatch, cette traditionnelle cérémonie amérindienne basée sur le don et le contre-don. Il aurait fallu 67 ans (1889-1954) avant que l’État n’y voie pas une entrave à la logique marchande des Blancs.

 

Au tournant des années 1990, le travail du regretté Felix Gonzalez-Torres (1957-1996) est devenu une métaphore de la propagation du sida, maladie qui se « donne » par amour. La DHC présente deux exemples de ses piles d’affiches ou de ses tas de bonbons. On est libre de prendre un élément de chaque sculpture, contribuant ainsi à sa lente destruction et à sa sournoise mise en circulation dans l’espace public.

 

Comme représentant d’une pratique ancrée dans le don, la DHC ne pouvait trouver mieux que Gonzalez-Torres. Le New-Yorkais d’origine cubaine fait aussi figure emblématique de l’art international que la fondation s’est donné comme mission de diffuser. L’actuelle exposition ne déroge pas à cette règle, excepté la présence d’Assu, un des rares Canadiens à avoir percé en dix ans les murs de l’édifice de la rue Saint-Jean.

 

Engagement

 

Dans son obstination à croire que l’art local n’a pas besoin de son soutien, la DHC ne fait cependant cadeau à personne. Sur le thème du don, il aurait été pourtant pertinent d’inclure le travail de nombre d’entre eux, tel le duo Ibghy Lemmens, Ève Cadieux ou Josée Pedneault.

 

L’échange du genre « confie-moi un de tes objets et je m’en sers pour une oeuvre », ces artistes en ont fait déjà cas dans le passé, mais la DHC préfère se tourner vers l’étranger, à l’instar de Pearls (1999-), de Simryn Gill. Ce projet de longue haleine n’est cependant pas sans intérêt.

 

La pratique du recyclage et de la réappropriation se fait aussi à l’insu de l’artiste, comme en témoigne l’oeuvre Love, Theft, Gifting and More Love (2009) de Mike Kelley. L’homme de Detroit, décédé en 2012, a usé de ruse pour refaire sien un dessin offert à un ami qu’il a retrouvé comme logo sur un t-shirt. L’installation exposée montre à quel point il faut accepter qu’un don puisse se retourner contre soi.

 

Chez le Taïwanais Lee Mingwei, tout repose sur une confiance mutuelle. La série photographique Money for Art #1-5 (1994) est née dans un échange avec des inconnus, un billet de 10 $US en forme d’origami contre leur numéro de téléphone. Chacun était libre de faire ce qu’il voulait avec l’argent. L’un d’eux, un sans-abri, l’avait conservé tel quel douze mois plus tard.

 

Toujours de Lee, l’installation musicale Sonic Blossom (2013-) — un air de Schubert chanté live — pousse le visiteur à réagir illico à la question d’une personne en chair et en os « Est-ce que je peux vous offrir une chanson ? » Présentée de multiples fois en Asie, l’oeuvre a abouti une seule fois en une réponse négative. En Amérique du Nord, chaque jour, la moitié des visiteurs l’a refusée. L’engagement, même devant un cadeau, fait plus peur dans certains coins du monde.

 

Sachez que le bouquin Steal this Book (2009), de Dora Garcia, est aussi en vente à la DHC.

L’offre

Artistes divers. À DHC/ART Fondation pour l’art contemporain, au 451, rue Saint-Jean, à Montréal, jusqu’au 11 mars.