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    «Repères», une expérience artistique du territoire

    19 juin 2017 |Jérôme Delgado | Arts visuels
    Avec son projet «Subsistances», l’artiste Raphaëlle de Groot a voulu aller «au-delà de l’image de la nature canadienne, de l’écran, de la connaissance par les livres, les films».
    Photo: Léo Harvey-Côté Avec son projet «Subsistances», l’artiste Raphaëlle de Groot a voulu aller «au-delà de l’image de la nature canadienne, de l’écran, de la connaissance par les livres, les films».

    Il y a quelque chose de démesuré dans l’idée de souligner le 150e anniversaire de la Confédération à travers un événement artistique disséminé dans les parcs nationaux. Certes, l’événement en art contemporain Repères2017/LandMarks2017 ne pose pas le pied dans l’ensemble des sites de Parcs Canada — seulement 20 d’entre eux. N’empêche : il faudrait pratiquement une vie pour visiter une vingtaine de parcs et lieux historiques…

     

    Mais voilà, Repères, avec ses douze artistes et ses huit commissaires, n’est pas une exposition comme une autre. En est-il seulement une ? Il s’agirait plutôt d’un programme visant à revoir notre compréhension de cette étendue de nature qui fait l’identité du pays.

     

    « [Le 150e] permet de réfléchir à un territoire bien plus vieux que 150 ans et d’aborder l’héritage du colonialisme, la relation complexe entre le concept de nationalité et celui de l’identité culturelle, ainsi que le rapport à la nature dans le contexte des crises environnementale et climatique », écrit l’équipe de commissaires, dont fait partie la Québécoise Véronique Leblanc.

     

    Piloté par l’organisme torontois Partners in Art, Repères s’est étalé pendant un an avec des projets basés sur « le partage des connaissances et l’échange de points de vue ». Il y a bel et bien un volet diffusion qui met un point final en juin à l’entreprise. Mais derrière ces expos, projections de films ou activités participatives, c’est le processus de création qui a primé.

     

    C’est à la démesure que Raphaëlle de Groot et Douglas Scholes, les deux artistes montréalais de Repères, se sont attaqués en avalant les kilomètres, elle en camion, lui à pied. Leur point de chute aura été à l’image de cette différence : la réserve naturelle de l’Archipel-de-Mingan (de Groot) et le lieu historique national du Canal-de-Lachine (Scholes).

     

    « [En Minganie], tout est commandé par l’utilité des choses. Je me suis promenée sur la route avec des objets familiers, le pick-up, le canot et la tente, mais en traînant une épave, ce qui n’a pas de sens aux yeux des gens », explique Raphaëlle de Groot, depuis son pied-à-terre de Baie-Johan-Beetz, où elle réside avec copain et garçon depuis l’automne.

     

    Son épave, c’est un vieux canot à clins, modèle dont il reste peu de traces tellement les gens brûlent leur bateau aussitôt périmé. L’artiste en a déniché un et s’en est servi comme appât pour provoquer des rencontres, notamment pour sa fin de séjour, un « campement-exposition » en neuf escales entre Longue-Pointe et Natashquan.

     

    L’étonnement chez Douglas Scholes prend la forme d’un bollard d’amarrage, jaune et en cire d’abeille. Il y a cinq jours, des centaines de répliques sont apparues le long du canal de Lachine aux côtés des vrais bollards noirs, un mobilier en voie de disparition dans le secteur.

     

    « Le bollard est l’icône de toute une industrie. Il est petit, mais il est important dans l’histoire et pour l’image de cette fissure d’eau dans le territoire », commente l’artiste, rencontré dans son atelier situé à un jet de pierre du canal.

     

    Si de Groot est allée en Minganie pour « entrer en contact avec une nature brute », Scholes est resté dans ses quartiers, animé par l’idée de « montrer les choses invisibles ». À travers une figure qu’il chérit, celle du flâneur, il a procédé, durant les quatre saisons, en observant les environs et en ramassant des déchets. Mardi, il compte parcourir de nuit les 14 km du canal avec qui le voudra — inscriptions en ligne.

     

    Écosystèmes

     

    La teneur environnementale de Repères n’est pas à négliger. Dans Le flâneur, le projet de Douglas Scholes, elle était inévitable, tant le canal de Lachine est pollué. Que ce berceau du développement industriel manufacturier au Canada serve encore de site d’enfouissement illégal n’aide pas sa cause. Parcs Canada retire à l’occasion les objets les plus encombrants, mais les sédiments dans le fond sont condamnés à y demeurer.

     

    « Retirer les sédiments contaminés impliquerait leur mise en suspension dans l’eau, ce qui nuirait aux écosystèmes du canal et du fleuve. L’impact environnemental est beaucoup moins important si [les écosystèmes] ne sont pas agités », affirme Audrey Godin-Champagne, de Parcs Canada.

     

    Le cas de l’Archipel-de-Mingan, à la fois site touristique et territoire ancestral chez les autochtones, est autre. Dans son Plan directeur 2014, Parcs Canada vise « le renforcement des liens avec les Premières Nations, l’amélioration de la notoriété nationale et internationale […] afin d’augmenter la fréquentation, tout en préservant les écosystèmes et les ressources culturelles ».

     

    Raphaëlle de Groot admet avoir été attirée par le statut de cette réserve-pas-tout-à-fait-parc-national. Sans vouloir prendre position dans un quelconque débat, elle a néanmoins constaté « les différentes conceptions de la nature qui se rejoignent et se confrontent ». « J’ai cherché, au-delà des discours d’interprétation, d’autres récits, d’autres rôles de la nature pour la région », dit-elle, en apportant une nuance : « Comme d’habitude, je sais où je commence, mais jamais où j’aboutirai. »

     

    Un « glissement » s’est opéré dans ses recherches. De l’archipel géographique, elle est passée à « l’archipel culturel », celui liant les communautés innues d’Ekuanitshit (anciennement Mingan) et de Nutashkuan (anciennement Pointe-Parent) aux populations blanches installées depuis 1850, en provenance de la Gaspésie et de l’Acadie.

     

    « Les villages de la côte se sont développés comme des îles, sans routes pour les relier », rappelle l’artiste. L’hiver, a-t-elle compris, permettait paradoxalement « l’ouverture du territoire » et de meilleurs déplacements y compris pour la livraison du courrier qui se faisait par qamutik, ou traîneau à chiens.

     

    Cueilleurs, chasseurs, pêcheurs… Peu importe la communauté, en Minganie, la relation avec la nature en est une de subsistance. Raphaëlle de Groot a voulu vivre cette expérience — d’où le titre de son projet, Subsistances — pour aller « au-delà de l’image de la nature canadienne, de l’écran, de la connaissance par les livres, les films ».

    Quatre autres «Repères» Coalescence, de Michael Belmore : sculpture en pierre et cuivre déployée sur des milliers de kilomètres, entre trois sites au Manitoba et un au Saskatchewan, pour évoquer un ancien glacier qui reliait tout ce territoire.

    Being Skidoo, de Jeneen Frei Njootli : des motoneiges revêtues de couvertures brodées, comme celles que la communauté vuntut gwitchin fabriquait pour ses chiens, traversent le parc national Vuntut, au Yukon.

    Wave Sound, de Rebecca Belmore : des objets sculpturaux révèlent les musiques propres à quatre parcs, aussi distants que celui de Banff, en Alberta, et celui de Gros-Morne, dans Terre-Neuve-et-Labrador.

    Long View, de Jin-me Yoon : regard spatio-temporel projeté à partir de l’extrémité ouest du Canada, la réserve du parc Pacific Rim, en Colombie-Britannique, pour parler de migration, d’appartenance et de la véritable nature d’un chez-soi.












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