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    Exposition

    Quelle société voulons-nous?

    Le Centre Pompidou organise une rétrospective consacrée à l’artiste québécois Hervé Fischer

    19 juin 2017 | Danielle Laurin - Collaboratrice | Arts visuels
    «La société des consommateurs» de Hervé Fischer
    Photo: Centre Georges Pompidou «La société des consommateurs» de Hervé Fischer

    Fait rarissime. Il y a eu Jean-Paul Riopelle en 1981. Il y a maintenant Hervé Fischer. Pour la deuxième fois en 40 ans d’existence, le Centre Pompidou à Paris consacre une exposition solo à un artiste québécois.

     

    « C’est un événement majeur dans ma vie », confie, ému, le créateur de 76 ans. Né en France, établi au Québec depuis le début des années 1980, Hervé Fischer ne porte pas seulement une double nationalité, il porte le double chapeau d’artiste et de philosophe-sociologue. Le questionnement sur l’art et la société, sur les rapports entre les deux, est le fondement même de sa démarche, de son oeuvre. Son ambition : fusionner l’art et la théorie dans une même pratique, la sienne.

    Photo: Centre Georges Pompidou
     

    Au Québec, on connaît davantage le penseur, spécialiste du numérique, à la fois critique et amateur des nouveaux médias, cofondateur de la Cité des arts et des nouvelles technologies de Montréal, auteur de nombreux ouvrages, dont Le choc du numérique (VLB, 2001) et La pensée magique du Net (François Bourin, 2014).

     

    Si ailleurs dans le monde, à São Paulo, Mexico, Buenos Aires, Montevideo, Santiago du Chili, plusieurs musées ont mis en avant au fil des ans son travail d’artiste multimédia, sa dernière exposition chez nous, présentée au Musée d’art contemporain, remonte à 1981. « C’était compliqué pour moi au Québec d’être monsieur numérique et en même temps de vouloir y présenter des expositions de peinture sur le monde numérique », précise Hervé Fischer en entrevue au Devoir.

     

    Il lui a fallu plusieurs années pour retourner à ses premières amours, la peinture. Il a repris le pinceau dans les années 1990, pour une série de tableaux reproduisant des… codes-barres ! Autrement dit, il a quelque peu délaissé le numérique, pour y revenir dans sa peinture, autrement. « J’avais beaucoup plus de liberté, dit-il, parce que je n’étais plus pris dans la logique de la technologie. »

     

    « Le numérique, poursuit-il, c’est quand même : on ouvre le robinet à pixels, et on est dans les effets spéciaux, dans la magie de la technologie, on cherche la performance technologique. Alors que, moi, ce que je cherchais à repérer, c’était les structures minimales des icônes du monde numérique. »

     

    C’est peu après son arrivée au Québec, avec ses trois fils, il y a 35 ans, qu’il s’est procuré son premier ordinateur. Découvrant l’univers numérique, il en est venu à s’interroger sur la portée des nouvelles technologies dans nos vies. Mais il s’intéressait déjà aux signes que la société nous renvoie, aux contraintes que cela crée, aux diktats.

     

    L’art sociologique

    Photo: Centre Georges Pompidou
     

    À même le sol du spacieux parvis du musée national français, une peinture grand format reproduit l’une de ses oeuvres de jeunesse : un panneau de signalisation indiquant Art ? Avez-vous quelque chose à déclarer. Panneau que l’on retrouve parmi d’autres à l’intérieur du Centre Pompidou, aux côtés de tableaux, d’artefacts, de photos et de films d’archives.

     

    Présentée depuis jeudi, l’exposition Hervé Fischer et l’art sociologique retrace le travail de l’artiste depuis les années 1970 jusqu’à aujourd’hui. « Pour moi, ce n’est pas une exposition : c’est ma vie que je vois. Ce sont les expériences, un peu extrêmes parfois, dans lesquelles je me suis lancé », nuance-t-il, tout en arpentant les trois salles qui lui sont consacrées.

     

    Détenteur d’une maîtrise consacrée à la philosophie politique de Spinoza (sous la direction de Raymond Aron), professeur de la sociologie de la culture et de la communication à la Sorbonne, Hervé Fisher développe dès les années 1970 le concept d’art sociologique. Comment intervenir en tant qu’artiste dans la société, comment la remettre en question ? se demande-t-il alors, désireux de rapprocher l’art du public, de dénoncer l’élitisme.

     

    À cette époque, dans la mouvance de mai 1968 et de la forte présence des mouvements d’avant-garde en peinture, Hervé Fischer décide de déchirer toutes les toiles qu’il a peintes depuis ses débuts comme artiste. Une façon pour lui de faire table rase. Puis il demande à quelque 350 artistes de lui envoyer une oeuvre à détruire, et place chacune dans un sachet en plastique transparent. Il réunit le tout. Résultat : Les déchirures des oeuvres d’art, daté de 1973, qu’on peut voir sur les murs de Beaubourg.

     

    « Mon geste personnel est devenu un geste collectif, commente-t-il aujourd’hui. Et c’est une des caractéristiques de ce qu’on cherche à faire avec l’art sociologique : passer d’une démarche individuelle à sa signification par rapport à la société. »

     

    Une autre des caractéristiques de l’art sociologique consiste à favoriser l’interaction avec le public. Hervé Fischer entreprend dès cette époque de sortir l’art des institutions, d’intervenir dans la rue, dans les médias, de multiplier les performances un peu partout.

     

    Parmi les performances qu’il a faites puis reproduites dans plusieurs pays, et qu’il va refaire dans le cadre de l’exposition les 21 et 30 juin : La pharmacie Fisher. Qu’il décrit ainsi : « Je donne aux gens des pilules pour ralentir le temps, pour penser, pour le bonheur, pour devenir riche, pour devenir un artiste… Je leur remets une prescription, dûment tamponnée, par rapport au problème qu’éventuellement ils m’indiquent. Je n’en ai pas vu qui repartaient en disant “j’ai pas de problème”.»

     

    «La chose la plus étonnante, continue-t-il, c’est qu’au bout de quelques minutes, les gens me parlent vraiment. Ça devient toujours des conversations très personnelles. »

     

    Même chose pour sa performance intitulée Bureau d’identité imaginaire, qu’il a déjà faite entre autres dans les rues de Montréal, qui s’est poursuivie dans les pages de La Presse et a donné lieu à un livre : L’oiseau-chat. Roman-enquête sur l’identité québécoise (La Presse, 1983). Avec les deux mêmes questions : «qui pensez-vous être, qui voudriez-vous être ?», il reprendra cette performance pour les visiteurs du Centre Pompidou les 23 et 28 juin.

     

    Quelle société voulons-nous ? C’est la question qu’Hervé Fischer posera, par écran interposé, à tous les visiteurs qui se présenteront à son exposition d’ici le 11 septembre. Avec la même question, il ambitionne aussi d’engager un dialogue planétaire, en temps réel, par l’entremise de Twitter. Rendez-vous sur #conscienceaugmentée.

    Hervé Fischer et l’art sociologique
    Centre Pompidou, Paris, jusqu’au 11 septembre. //  «Hervé Fischer et l’art sociologique/ and Sociological Art» : Sophie Duplaix (sous la dir.), Manuella Éditions et Centre Pompidou, Paris, 2017, 144 pages












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