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    Joan Fontcuberta fait le deuil savoureux de la photographie

    10 juin 2017 | Nicolas Mavrikakis - Collaborateur | Arts visuels
    L’artiste travaille sur l’idée que la photo aurait perdu sa fonction de mémoire, d’immortalité et de vérité.
    Photo: Joan Fontcuberta L’artiste travaille sur l’idée que la photo aurait perdu sa fonction de mémoire, d’immortalité et de vérité.

    Vous avez sans doute vu — ou entendu parler — du film Blow Up réalisé en 1968 par le cinéaste Michelangelo Antonioni. Il raconte l’histoire d’un reporter, Thomas — l’incrédule ? —, qui en agrandissant de nombreuses fois des photographies prises dans un parc découvre qu’il a, sans le savoir, été témoin d’un meurtre que ses photos, elles, ont très bien saisi. Cette idée que la photo peut mieux « voir » le monde qui nous entoure que notre oeil et nos sens réunis fut aussi reprise dans le film Blade Runner (1982), dans une célèbre scène de « zoom in » qui permet à un détective de trouver des renseignements supplémentaires sur des« replicants », des copies d’humains, qu’il traque. Là encore, la photo qui copie le monde semble révéler une vérité supplémentaire sur ce monde.

     

    Ces jours-ci, dans Trauma, expo au centre Occurrence, l’artiste et théoricien de la photo Joan Fontcuberta s’interroge sur cet usage — et cette idée — de la photo, mais aussi sur ses limites matérielles et historiques.

     

    Invité en 2003 à Cambridge, à l’Université de Harvard, au Département des études visuelles et environnementales, Fontcuberta projette dans son cours le film Blow Up. En le revoyant, il a une idée. Et s’il poursuivait la démarche de Thomas, s’il agrandissait encore plus les images prises par le photographe, que trouverait-il ? Cela donna naissance à l’installation Blow Up Blow Up (2009). Là, cependant, pas d’explications ou de preuves supplémentaires sur le meurtre d’un individu dans un jardin anglais. Plutôt des signes de l’assassinat de la photo comme outil de vérité.

    Photo: Joan Fontcuberta L’exposition «Trauma» sera aussi présentée au centre VU à Québec cet automne.
     

    Dans les grandes photos exhibées par Fontcuberta en galerie trônent des zones illisibles, des taches noires et blanches totalement abstraites qui nous montrent le grain de la photo. L’artiste nous donne là les preuves des limites de la photo comme instrument de témoignage neutre par rapport au réel. Le texte de présentation parle même — étrangement — de l’assassinat de la représentation…

     

    Depuis quelques années, Fontcuberta, qui fut entre autres le commissaire général du Mois de la photo à Montréal en 2015, travaille sur cette idée que, dans le monde actuel — postmoderne, diraient certains —, dans notre ère post-photographique — dirait l’artiste —, la photo aurait perdu sa fonction de mémoire, d’immortalité et de vérité. Nous serions soumis à un déluge d’images qui prendraient possession de nos vies dans l’instantané et dans l’éphémérité.

     

    Le traumatisme de la mort de la photo ?

     

    Dans une deuxième salle attenante, Fontcuberta présente deux autres corpus d’oeuvres, dont un qui expose le cadavre de la photo-vérité d’une manière plus joyeuse. Dans Gastropoda, il met en scène avec humour la nature fragile des images photos. Vivant à la campagne, Fontcuberta a pu s’apercevoir comment les escargots arrivent à dévorer les différents prospectus et cartons d’invitation de musées ou de galeries qui avaient été déposés dans sa boîte aux lettres.

     

    L’artiste nous montre le résultat de cet amour « gastéropodique » de la photo et du papier. Un amour dévorant ! Un amour créateur, d’escargots anonymes qui, comme bien des artistes contemporains, se sont approprié des images trouvées. Marcel Duchamp avait raison, l’artiste du futur sera invisible, presque anonyme et à la limite de l’underground !

     

    Sur un autre mur, dans un troisième corpus appelé Trauma — comme l’ensemble de l’exposition —, Fontcuberta nous montre des images effacées par le temps, fantômes d’images, évanescences… Autre façon de montrer comment la photo meurt parfois de sa belle mort à cause des limites de sa longévité matérielle.

     

    Bien que Fontcuberta fasse, malgré tout, une lecture très moderne, très ontologique, très matérielle de la photo, son oeuvre amène néanmoins une réflexion intéressante sur l’imaginaire associé à la photo. Croyons-nous de nos jours plus ou moins qu’auparavant à la vérité de l’image photo ? Les images et la photo occupent-elles différemment nos vies aujourd’hui ? Le nombre d’images disséminées change-t-il le rôle de l’image, son pouvoir, sa puissance rêvée ? Tout cela est loin d’être sûr, et ce, même si beaucoup de gens le répètent. Pourtant, la preuve par l’image ou par le document (visuel ou écrit) n’est certainement pas encore morte…

    Trauma
    De Joan Fontcuberta. À l’espace d’art et d’essai Occurrence, jusqu’au 4 juillet. L’exposition sera aussi présentée au centre VU à Québec cet automne.












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